Corps de l’article

Introduction

Lors de la mise en retraite, et ensuite au fur et à mesure de l’avancée en âge, les mobilités résidentielles se calquent sur des évènements biographiques, lesquels impliquent des transformations dans le rapport à l’espace de vie. Ces évènements appellent aussi à la « recherche de nouveaux possibles » dans le rapport à l’environnement, aux autres et à soi (Baubion-Broye, 1998 : 8). Ainsi, la modification des valeurs, de ce par quoi l’individu se définit au cours de la vie, influence les changements de préférence résidentielle (Lindberg et al., 1992) qui supposent de repenser le chez-soi, au sens large du terme, intégrant les espaces extérieurs au domicile. Généralement différenciée selon l’âge, la préférence résidentielle doit aussi être étudiée selon le sexe des individus. Relative au parcours de vie, la préférence résidentielle est intimement liée aux différents rapports sociaux auxquels les individus sont confrontés, dont les rapports sociaux de sexe. Les travaux sur les mobilités résidentielles à la retraite sont néanmoins trop peu nombreux à s’interroger sur le genre des mobilités, tout comme c’est le cas des travaux sur le vieillissement de façon plus générale. Pourtant, ces mobilités prennent place et sont le fruit d’un système éminemment genré. Si les rapports sociaux de sexe ont souvent été étudiés chez les individus salariés, pour dénoncer les inégalités entre hommes et femmes, ils n’en sont pas moins constitutifs de l’organisation des activités et des façons de faire à l’heure de la retraite.

Cet article propose une démarche qui conjugue l’âge et le genre pour appréhender les mobilités résidentielles des femmes à la retraite. Depuis les aspirations nouvelles émergeant lors de la retraite jusqu’aux réajustements contraints par l’âge avançant, il s’agit d’analyser les éléments déclencheurs des mobilités ainsi que les critères de choix du nouveau lieu de résidence, en portant attention à leur inscription dans les rapports sociaux de sexe et de classe ainsi que dans le parcours de vie des femmes. Ce dernier permettra de distinguer les statuts familiaux et conjugaux, et de différencier les mobilités résidentielles effectuées lors de la mise en retraite de celles effectuées plus tard. Pour simplifier la lecture, on dira « mobilité de retraite » pour les premières, et « mobilités tardives » pour les secondes. On s’intéressera particulièrement à l’espace nouvellement habité dans sa disposition à être un espace ressource pour les femmes retraitées, et ce, au fur et à mesure de l’avancée en âge, depuis le début de la retraite jusqu’au très grand âge.

L’espace en question est celui des communes littorales bretonnes dont l’attractivité auprès des populations retraitées en termes de mobilité résidentielle a largement contribué à accélérer le vieillissement démographique. Entre 1999 et 2006, 25 000 personnes de 60 ans et plus sont venues s’installer en Bretagne, ce qui la place au troisième rang des régions françaises les plus attractives pour les plus de 60 ans, derrière les régions du littoral méditerranéen : le Languedoc-Roussillon et la Corse (Insee, 2009). Au sein de la Bretagne, c’est sur le littoral que l’on retrouve le plus de personnes retraitées ayant effectué une mobilité résidentielle. Les personnes de plus de 55 ans nouvellement arrivées représentent 17,4 % de la population résidente sur le littoral contre 14,4 % dans l’intérieur des terres (Insee, 2008). La « littoralisation » des jeunes retraité.e.s a déjà fait l’objet d’études (Bésingrand et Soumagne, 2006 ; Ghékière et Houillon, 2013 ; Pennec, 2005). Ici, on veut appréhender l’attractivité de ces espaces au regard du genre. Au-delà de l’aspect hédoniste et de l’héliotropisme caractéristiques des espaces balnéaires, comment comprendre l’attractivité de ces espaces pour les femmes à la retraite ? Autrement dit, quel rôle joue le genre, si on le considère comme constitutif des rapports sociaux, et quelles sont ses influences dans les dynamiques résidentielles des femmes retraitées aujourd’hui ?

Les mobilités résidentielles des femmes à la retraite : éléments de cadrage

Avant d’énoncer les résultats de la recherche et d’exposer le poids du genre dans les mobilités résidentielles à la retraite, il s’agit dans cette première partie de proposer quelques éléments de cadrage, bibliographiques d’abord, méthodologiques ensuite.

Les mobilités résidentielles à la retraite : l’« oubli » du genre

Les mobilités résidentielles des personnes retraitées ont fait l’objet de nombreuses recherches en géographie, mais aussi en sociologie. De façon générale, les personnes âgées déménagent moins souvent que les plus jeunes. Néanmoins, on observe une légère hausse lors de la mise en retraite et aux alentours de l’âge de 85 ans (Collombet et Gimbert, 2013 ; Driant, 2007). Les travaux à ce sujet distinguent généralement différents éléments déclencheurs pour la mobilité en début de retraite et pour celle en milieu de retraite. La mobilité serait d’abord motivée par l’hédonisme, ensuite par le fait de « ne plus pouvoir ». Dès lors, la mobilité de milieu de retraite répond à une prise de conscience de ses propres limites : les faiblesses physiques et la perte du conjoint imposent de reconsidérer son espace de vie (Nowik et Thalineau, 2010). Le veuvage est d’ailleurs bien souvent un déclencheur d’une mobilité résidentielle afin d’ajuster la taille du logement, mais aussi afin de se rapprocher de ses enfants (Bonnet et Gobillon, 2007 ; Pennec, 2005). Dans ces cas-là, la mobilité a lieu pour être « protégé des effets du vieillissement » (Nowik et Thalineau, 2008). En somme, il faut distinguer différents types de mobilités résidentielles à la retraite. En effet, la mobilité à la retraite peut être choisie ou contrainte (Caradec, 2010) ; ses motivations peuvent être d’ordre économique, familial, territorial, conjugal, de santé (Caradec, 2010) ; elle peut se produire en début ou en milieu de retraite (Thalineau et Nowik, 2009) ; ce peut être la retraite de la femme ou celle de son conjoint.

Il est nécessaire de souligner que les femmes retraitées sont plus largement dépendantes du critère économique quand elles se retrouvent seules. Leur pension de retraite est en effet bien plus faible que celle des hommes, même en comptant les droits dérivés : 1 265 € contre 1 713 € brut par mois pour les hommes, en 2012 en France (Collin, 2015). Ceci s’explique par des carrières professionnelles plus courtes et moins linéaires, notamment interrompues pendant et après les grossesses (Bonnet et Hourriez, 2012). Cette donnée s’inscrit dans les modalités de mobilité résidentielle : lors du veuvage, la recherche d’un logement moins coûteux est souvent contrainte. Cela doit se comprendre comme une résultante de la hiérarchisation des rapports sociaux de sexe, hiérarchisation commune à tout rapport social (de sexe mais aussi de classe, de race et d’âge). Les travaux de féministes ont mis en évidence que les femmes sont dévalorisées comparativement aux hommes en raison de leur sexe, d’où la notion de « valence différentielle des sexes » proposée par F. Héritier (1995). Le peu de moyens financiers, caractéristique de la vieillesse de beaucoup de femmes, s’inscrit donc dans une structure sociétale qui attribue des rôles différenciés et hiérarchisés aux individus selon leur sexe. Les faibles pensions de retraite des femmes sont en effet le résultat de la faible part de femmes sur le marché du travail et de l’absence de reconnaissance de « l’immense travail que les femmes effectuaient déjà à la maison dans la sphère familiale » (Toupin, 1996 : 71) révélé par des féministes de la fin des années 1960.

Au-delà de ce critère économique, les normes de la structure genrée dans la vie en couple persistent à l’heure de la retraite[1]. À titre d’exemple, les femmes sont moins nombreuses que les hommes à posséder le permis de conduire. Dès lors, le veuvage, plus fréquent chez les femmes que chez les hommes en raison de leur plus forte espérance de vie, peut avoir un impact important sur la mobilité et être déterminant dans le choix du lieu de vie. Ce choix porte largement sur les espaces urbains (Membrado, 1998 ; Pennec, 2005). La ville est en effet considérée comme offrant plus de possibilités que l’espace domestique en termes de sociabilités, d’imprévu, de mise à l’épreuve de soi.

L’invisibilité des femmes âgées dans les travaux de sciences humaines et sociales jusque dans les années 1980 (Charpentier et al., 2014) se déplore aussi bien dans ceux qui traitent de la vieillesse que dans ceux qui traitent des rapports sociaux de sexe. Pour pallier ce manque, I. Marchand et son équipe ont déjà proposé de réaliser un couplage des études féministes avec les études gérontologiques, « un rapprochement théorique et pratique », pour parler de la vieillesse des femmes (Marchand et al., 2010 : 62). L’intérêt de ce rapprochement est indéniable, d’autant plus qu’avec l’allongement de l’espérance de vie, la retraite est une nouvelle tranche de vie où se jouent et se confrontent les identités de genre, comme l’ont montré des recherches sur l’expérience de la retraite (Guichard-Claudic et al., 2001 ; Fontaine et Gendron, 2012).

Chausser les « lunettes du genre » pour aborder les mobilités résidentielles à la retraite répond, d’une part, à une nécessité de mettre en lumière les rapports sociaux de sexe à une période de la vie où le travail salarié n’est plus l’agenceur du quotidien. C’est une façon, d’autre part, de rendre compte de l’inscription spatiale de ces rapports sociaux de sexe dans le parcours résidentiel.

Matériel et méthode : les entretiens auprès des femmes âgées résidant sur le littoral breton

Trois communes littorales bretonnes ont été les lieux d’une enquête par entretien auprès de 29 femmes à la retraite âgées entre 59 et 92 ans : Dinard, Lorient, Larmor-Plage (Figure 1). Ce sont des villes petites et moyennes à l’échelle du reste de la région, avec une hiérarchisation en termes de nombre d’habitants qui est la suivante : Lorient, Dinard et Larmor-Plage, commune de l’agglomération de Lorient[2]. Le choix de ces trois sites répondait d’abord à la nécessité de diversifier les types d’aménagement balnéaire dans une recherche portant sur les pratiques des promenades balnéaires par les femmes à la retraite[3]. Cependant, afin de pouvoir questionner le rôle des parcours personnels dans les pratiques et les modalités d’appropriation des espaces, il a ensuite fallu diversifier les modalités de prise de contact avec les femmes de l’échantillon : associations de loisirs sportifs ou culturels et centres sociaux. Ces femmes connaissent donc des situations socio-économiques variées. Leurs statuts résidentiels diffèrent aussi, à la fois selon la commune d’enquête, la situation économique ainsi que le statut conjugal. Les femmes s’étant installées dans la commune d’enquête au moment de la mise en retraite sont majoritairement en couple (6 sur 8), à Dinard (7 sur 8) et dotées d’un fort capital économique et culturel. Celles qui ont effectué une mobilité résidentielle tardive (parfois après avoir effectué une mobilité de retraite) sont surtout des femmes vivant seules (11 sur 14), dans des proportions similaires entre chacune des trois communes étudiées. Si ce type de mobilité concerne toutes les classes sociales, il faut noter que les femmes moins aisées, quasi absentes parmi celles qui déménagent lors de la retraite, sont bien plus présentes en ce qui concerne les mobilités tardives.

Au sein de notre échantillon de départ, 21 femmes âgées de 62 à 91 ans ont effectué au moins une mobilité résidentielle lors de la retraite ou dans la période qui suit la mise en retraite. L’écart de plus d’une génération entre les femmes les plus jeunes et les plus vieilles annonce de fortes différences en termes de moment du cycle de vie (départ à la retraite, veuvage, etc.), ainsi qu’en termes d’éducation, d’habitudes, etc. Les entretiens ont été menés au domicile de chaque femme, enregistrés puis retranscrits afin de pouvoir être analysés qualitativement. Dans une attitude compréhensive, il s’agissait de recueillir leurs pratiques en ville et sur le bord de mer, actuelles et passées, afin de saisir la relation des femmes âgées à la ville et son évolution au cours de l’avancée en âge. Cependant, l’hypothèse étant que le parcours résidentiel est partie intégrante des modalités de relation à la ville, et donc des modalités de pratiques en ville, c’est avec le récit du parcours résidentiel que commençait chaque entretien. Cet article s’appuie donc sur les données récoltées à cette occasion, issues du corpus d’entretiens dans lesquels les femmes âgées[4] ont retracé leur parcours résidentiel. Les entretiens ont par ailleurs permis de laisser s’exprimer ces femmes sur leur expérience des rapports sociaux de sexe et notamment sur la domination masculine.

Figure 1 

Localisation des villes d’enquête

Localisation des villes d’enquête
Bigo, 2015

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Pour évoquer la mobilité résidentielle de retraite dans le cadre d’un échantillon enquêté uniquement féminin, il est nécessaire de préciser la façon dont on a considéré ici la retraite. En effet, même si toutes les femmes interrogées ont travaillé à un moment donné, seule la moitié d’entre elles a eu une carrière en continu. Les autres ont connu des ruptures dans leur parcours professionnel après un mariage ou l’arrivée des enfants. Parallèlement à ce constat, les conjoints des femmes interrogées ont tous travaillé de façon continue. Parce que les femmes se voient assigner un rôle reproductif, tandis que les hommes bénéficient du rôle productif (Kergoat, 2000), le travail des femmes est moins valorisé dans la société que celui des hommes, et leur retraite aussi – raison pour laquelle c’est bien souvent la retraite du conjoint qui déclenche une mobilité résidentielle et non celle des femmes. Par conséquent, certaines des femmes interrogées effectuent leur mobilité résidentielle de retraite, non pas parce qu’elles ont cessé leur activité professionnelle, mais parce que leur conjoint a, lui, déjà pris sa retraite. D’autres femmes déjà en retraite attendent que leur conjoint prenne la leur pour opérer une mobilité résidentielle dite « de retraite ». Ainsi, quand on parlera de mobilité de retraite, il s’agira bien souvent d’une mobilité à l’occasion de la cessation d’activité professionnelle du conjoint pour les femmes en couple, ce qui illustre à quel point le travail salarié du conjoint rythme les mobilités résidentielles et définit la mise en retraite du ménage, et ce, même lorsque les femmes ont exercé une activité professionnelle.

La suite de l’article s’organise autour de deux points. Le premier s’intéresse aux mobilités résidentielles lors de la mise en retraite. Le second s’intéresse aux mobilités résidentielles prenant effet plus tard dans le parcours de vie. Cette organisation a pour but de distinguer la façon dont les rapports sociaux de sexe prennent leur place au sein des mobilités résidentielles selon la période de la vie.

Les mobilités résidentielles lors de la mise en retraite : des résultantes du statut des femmes dans le parcours résidentiel passé

Les mobilités résidentielles des femmes à la retraite s’inscrivent dans des parcours de vie façonnés par le genre et la hiérarchisation entre classes sociales. Cette section vise d’abord à aborder les mobilités résidentielles qui ont lieu avant la retraite, pour ensuite montrer en quoi les mobilités de retraite peuvent être une rupture avec un modèle passé. On verra aussi quelle place prend l’urbanité de l’espace littoral dans les choix de rupture.

Des mobilités fortement genrées tout au long de la vie

Appréhender les mobilités résidentielles lors de la mise en retraite implique de connaître en amont le parcours résidentiel au cours de la vie. Ceci permet de montrer que les évènements biographiques qui accompagnent les mobilités résidentielles sont indéniablement inscrits dans les rapports sociaux de sexe. Ainsi, avant l’âge de 40 ans, le mariage et le travail (le plus souvent celui du conjoint) sont, dans l’échantillon étudié, les évènements déclencheurs majeurs des mobilités résidentielles. Les modalités de mobilité des femmes en réponse à ces évènements révèlent le poids du genre et une hiérarchisation entre les deux conjoints. La mobilité pour mariage, première cause de déménagement avant 40 ans pour les femmes interrogées, est induite le plus souvent par le lieu de travail ou les origines résidentielles du conjoint. C’est la femme qui rejoint son nouveau conjoint, et non l’inverse, comme l’ont déjà montré d’autres travaux (Cribier, 1982 ; Lévy et Dureau, 2002). Pour les femmes nées avant 1940, la mobilité lors du mariage était d’ailleurs l’occasion de quitter le domicile des parents. C’est moins vrai pour les femmes issues du baby-boom, pour qui l’accès aux études et à l’emploi a favorisé la mobilité avant la mise en couple.

Les mobilités résidentielles liées au mariage et au travail du conjoint montrent que les mobilités résidentielles, au moins avant la retraite, sont marquées par la domination masculine, et plus précisément par l’incorporation de cette domination (Bourdieu, 1998). En plus de s’installer dans la ville de résidence de leur conjoint au moment du mariage, les femmes doivent bien souvent accompagner les mutations professionnelles du mari au cours de la vie conjugale, et ce, au détriment, pour certaines, de leur propre carrière. Les mobilités résidentielles bénéficient donc principalement aux hommes. Dans l’échantillon, un quart des femmes est concerné par une ou plusieurs mobilités liées au travail de leur conjoint, alors que ce n’est pas le cas de ces derniers.

Ces deux types de mobilité durant la vie conjugale (celle liée au mariage et celle liée au travail du conjoint) amènent les femmes enquêtées à trois situations possibles. Dans la première situation, les femmes continuent à travailler. Il s’agit de femmes de classes moyennes (infirmière, professeure dans le secondaire, secrétaire) qui ont pu trouver un nouvel employeur pour suivre leur conjoint et dont le revenu est nécessaire pour subvenir aux besoins du ménage. Dans la deuxième situation, les femmes travaillent avec leur conjoint (changeant de travail après le mariage, ou bien commençant à travailler pendant la vie maritale). Ces femmes appartiennent à différentes catégories sociales : femmes de médecin, notaire et architecte, ou bien femmes d’artisan et de petit commerçant. Toutes ont le même rôle : s’occuper de l’administratif, faire les comptes. Cependant, elles ont des statuts professionnels différents. Certaines étaient déclarées « conjointe collaboratrice », statut officialisé en 1982 et permettant de cotiser pour la retraite. D’autres n’ont pas bénéficié de ce statut avantageux alors qu’elles ont, dans les faits, travaillé et participé à une tâche rémunératrice pour le foyer, ce qui souligne les différences d’ordre générationnel entre les femmes : « À l’époque il n’y avait pas encore tous les statuts de conjoint salarié, collaborateur, etc. Ce que je regrette énormément » (Marie-Hélène, 73 ans, Dinard). Dans la troisième situation, les femmes ont arrêté de travailler. Ces femmes, de catégorie sociale supérieure, le vivent de façon différente selon l’intensité avec laquelle elles s’étaient investies dans leur travail. Par exemple, Catherine (66 ans) a commencé une carrière dans la recherche médicale à Rennes, chef-lieu de la région Bretagne. Lorsque son conjoint s’est installé comme architecte à Dinard, elle a quitté son laboratoire de recherche. Cependant, la cessation de son emploi n’est pas uniquement liée au déménagement à Dinard. En effet, en plus d’exprimer la difficulté à maintenir une activité dans ce domaine en raison de la localisation du lieu de résidence, elle insiste surtout sur le fait que la profession très prenante de son conjoint ne lui a pas laissé le choix : « j’aurais aimé continuer à travailler, mais avec un mari avec une profession libérale, qui n’a pas d’heure et qui rentre à 9h du soir, c’est dur vous savez ». Elle insiste à la fin de l’entretien sur la difficulté à maintenir un emploi tout en conservant une vie de famille. De cette façon, elle déplace la causalité de la cessation de son activité. Selon elle, c’est moins le fait d’habiter Dinard que celui d’être mère de famille, combiné à un conjoint trop peu présent pour les enfants, qui lui a fait arrêter de travailler :

C’est dur pour une femme d’élever des enfants, et de se dire qu’on peut pas les élever parce qu’il faut qu’on travaille. Ça c’est pour moi le gros point interrogatif à l’heure actuelle. La femme sera toujours assise entre deux chaises. […] Il faut que le mari aussi ait un métier qui facilite aussi ces choses-là. Vous êtes mariée avec un prof de gym, et bien il finit sa journée, il rentre chez lui, il peut récupérer ses enfants. Moi mon mari à 9h du soir il pouvait pas récupérer ses enfants à l’école. Vous voyez, c’est ça la différence. C’est toujours pareil hein.

De cette façon, elle interroge la place des femmes au sein du couple (entre elle et son conjoint, c’est elle qui arrête sa carrière), au sein de la famille (par rapport aux enfants) et au sein du monde du travail (une femme qui a des enfants doit-elle travailler ?). Son parcours fait ressortir trois points structurant les réflexions de travaux féministes qui ont analysé la division sexuée du travail. Premièrement, Catherine quitte son emploi et met fin à sa carrière pour permettre à son conjoint de progresser dans la sienne. Se pose la question de la hiérarchisation entre les sexes qui donne l’avantage aux hommes. Deuxièmement, Catherine ne reprend pas d’emploi pour pouvoir s’occuper de ses enfants, elle fait part de la difficulté à conjuguer le rôle de mère et le rôle professionnel, d’où son expression « la femme sera toujours assise entre deux chaises » renvoyant à l’organisation de la société et aux combats des « mères travailleuses » des années 1960 (Toupin, 1996). Troisièmement, Catherine consacre sa vie conjugale à s’occuper de ses enfants, mais aussi à aider son conjoint dans les tâches administratives. Elle endosse alors pleinement les rôles traditionnellement assignés aux femmes en raison de leur sexe.

La mobilité pour le travail du conjoint et la mobilité pour mariage rendent bien compte d’un déséquilibre entre les sexes du fait que les femmes rejoignent, suivent, accompagnent leur conjoint. Cela se remarque dans notre échantillon, représentatif d’un système à dominante patriarcale, et nous permet d’appréhender, dans la suite de l’article, ce qui se joue pour les femmes qui ont marqué l’entrée en retraite (la leur ou celle de leur conjoint) par une mobilité résidentielle. On verra que, par le biais d’un changement de lieu de résidence, l’entrée en retraite peut être synonyme de rupture d’un schéma conjugal structuré par une hiérarchisation des sexes donnant l’avantage aux hommes.

La mobilité résidentielle de retraite : une réaffirmation de soi dans l’espace littoral

La mobilité résidentielle des femmes lors de la mise en retraite s’inscrit d’abord dans la différenciation hiérarchique entre classes sociales : ce sont ici les classes sociales les plus aisées qui ont la possibilité de choisir leur lieu de vie pour la retraite. Ainsi, les femmes dont la situation économique le permet peuvent profiter de la fin des obligations salariales pour améliorer leur cadre de vie. Qu’elle s’effectue seule ou en couple, cette mobilité s’inscrit également dans les rapports sociaux de sexe par rapport auxquels les femmes interrogées se positionnent et pour lesquels l’espace de la ville se fait support de leur argumentation.

Le choix du nouveau lieu de résidence : entre rupture, réajustement et continuité

Les femmes de l’échantillon enquêté qui effectuent une mobilité résidentielle de retraite et qui sont encore en couple à ce moment-là opèrent, chacune à leur façon, une négociation avec leur conjoint afin de s’approprier le lieu de destination. Ceci vaut autant pour les femmes concernées par la fin d’une activité professionnelle que pour celles qui ne le sont pas. On distingue par ailleurs les femmes qui opèrent une rupture dans le schéma conjugal en décidant du lieu de vie de celles qui tentent de s’approprier le lieu choisi par le conjoint ou négocié par les deux époux. Dans les deux cas, la mobilité résidentielle de retraite est l’occasion de renouveler les rôles impartis à chacun selon son sexe. Si, lors des années antérieures, la vie conjugale a imposé aux femmes de suivre leur conjoint dans les différents déménagements, le passage à la retraite constitue une nouvelle phase pour le couple, dans laquelle les femmes se donnent la possibilité de faire des choix en ce qui concerne le lieu de résidence.

Par exemple, lorsque son conjoint médecin arrive en retraite, Chantale (80 ans, Dinard) opère une rupture dans le schéma conjugal. Après avoir déménagé lors de son mariage, puis arrêté de travailler pour aider son conjoint médecin, elle décide de partir à la retraite avec ce dernier dans un ancien lieu de vacances qui est celui où ses propres parents allaient :

Mon mari avait une profession libérale, moi j’avais travaillé un petit peu avant mon mariage, et après je l’ai aidé. Et à la retraite nous sommes arrivés ici en Bretagne parce que nous avions des attaches. Bon, ma mère était Bretonne et on venait régulièrement, enfin de mon côté à moi on venait passer nos vacances ici, donc on a finalement acheté un terrain et construit une maison et c’est devenu la maison dans laquelle on passe notre retraite.

Si la retraite en Bretagne est généralement synonyme d’un retour aux sources (Nowik et Thalineau, 2010), c’est le cas ici, mais avec une dimension revendicative : après avoir suivi et aidé son conjoint (et donc quitté son emploi) la mise en retraite (du conjoint) est l’occasion de faire le choix du lieu de résidence. Ici, comme dans d’autres entretiens, le passage du « on » au « je » insiste sur l’appropriation du lieu de résidence : « nous avions des attaches. Bon, ma mère était Bretonne » et « on venait régulièrement, enfin de mon côté à moi on venait passer nos vacances ici ». La mise en retraite est donc un moyen d’inscrire dans l’espace la volonté de se réapproprier un espace de vie lié à son histoire familiale, et non à celle du conjoint.

Le passage à la retraite permet par conséquent aux femmes en couple de s’affranchir des contraintes liées au travail du conjoint, mais aussi d’affirmer leurs aspirations quand les ressources économiques le permettent.

Le choix du lieu de retraite est tout autre pour les femmes qui effectuent une mobilité résidentielle et qui ne sont pas en couple à ce moment-là (célibataire, divorcée, veuve). Toutes anciennement salariées, ces femmes font l’expérience de la libération des contraintes salariales en l’inscrivant dans une mobilité résidentielle dépourvue de négociation avec un conjoint. Ainsi, c’est l’envie de vivre sa retraite dans un lieu différent de celui du travail, pour s’éloigner physiquement et psychologiquement de la vie de salariée, qui caractérise le départ.

Le choix du lieu de destination est connoté positivement dans les entretiens, à l’image d’Henriette, 80 ans au moment de l’entretien, divorcée, qui raconte qu’un peu avant sa retraite, elle a pris sa voiture avec sa sœur pour prospecter les côtes bretonnes. Cette prospection au goût d’aventure et de liberté symbolise pour Henriette la fin des contraintes salariales, puisqu’elle quitte à ce moment le milieu rural, après une vie d’ouvrière qualifiée de difficile[5] :

J’avais 32 km aller, 32 km pour revenir, et bon, le travail en usine c’est très dur. Y a bien longtemps que je l’ai quitté, le jour où l’on m’a dit, parce que je suis partie un peu en retraite anticipée, puisqu’à l’époque... je vous assure j’étais heureuse ! Vraiment heureuse ! Parce que vraiment j’en avais marre.

Henriette est un exemple de femme qui fait le choix très personnel de changer de lieu de résidence pour rompre avec les années salariées, qui sont aussi celles du rôle de mère et des activités domestiques, autrement dit avec une période caractérisée par la « double journée ». Elle ajoute d’ailleurs, en parlant de son ancien lieu de vie : « C’est bien quand on travaille, mais pour y vivre c’est pas… » Ici, la retraite est l’évènement qui démarre une phase pour enfin « vivre ». La mobilité résidentielle est une façon d’inscrire dans l’espace cette autre phase de vie qu’est celle de la retraite, tout comme c’est le cas d’une ancienne professeure d’éducation physique en collège, Francine, 70 ans, divorcée, qui a déménagé à Dinard lors de sa retraite. Elle a choisi pour ce nouveau départ une « ville loisir » où elle a coupé les ponts avec son ancien milieu professionnel : « Franchement, j’ai donné pendant 40 ans, 42 ans, je me dis maintenant je donne pour moi. Je deviens égoïste peut-être, mais je crois qu’on en a besoin aussi. » Elle vit ce nouveau départ seule, ce qui n’est pas synonyme pour elle de solitude, mais bien de liberté :

Moi je fais ce que je veux, comme je veux, quand je veux, et je trouve que c’est beaucoup plus agréable […] Et puis, arrivée à 65-70 ans, qu’est-ce qu’on va avoir ? Un monsieur qui commence à avoir plein de problèmes. On va jouer l’infirmière, la maman ? Non, j’ai pas envie ! (rires) […] j’ai pris trop d’indépendance pour me lier les mains.

Si elle choisit d’être seule, c’est parce qu’elle considère que les hommes, le couple, ne lui apporteraient que des contraintes : obligation de présence auprès du conjoint, emploi du temps régi par le conjoint. De fait, au moment de la retraite, elle renverse l’ordre social établi jusque-là : elle refuse de dépendre de quelqu’un, mais aussi que quelqu’un dépende d’elle – ce qu’elle illustre en mentionnant les rôles de l’infirmière et de la maman.

Qu’elles vivent seules ou en couple, beaucoup des femmes qui effectuent une mobilité résidentielle lors de la retraite renégocient la place qui leur est traditionnellement attribuée en raison de leur sexe. Cependant, si la mobilité est synonyme de libération des contraintes, elle peut aussi se faire en continuité d’un rôle traditionnel féminin, confirmant la dimension genrée des mobilités résidentielles. Par exemple, Francine, qui fait le choix d’habiter Dinard en aspirant à un peu « d’égoïsme », en prenant du temps pour elle et non pour les autres, commence paradoxalement par justifier son installation par la proximité de ses petits-enfants : « Je suis venue à Dinard à la retraite pour être près d’eux, en quelque sorte. » Ce rôle est encore plus prononcé chez Jocelyne, veuve, qui fait sa première mobilité de retraite dans une région de montagne, là où se trouvent son fils et ses petits-enfants : « Quand je suis partie en retraite, je suis allée en Isère, garder mes petits-enfants » (Jocelyne, 78 ans). Elle déménage non seulement pour un rapprochement familial, mais aussi et surtout pour s’occuper concrètement d’enfants – dans la continuité de son rôle de mère, mais aussi de son ancien emploi d’assistante maternelle. Ce n’est qu’ensuite, lors d’une mobilité tardive sur le littoral breton, que Jocelyne fait le choix de vivre dans un lieu qui est favorable et agréable pour elle, et non pour les autres.

La relation entretenue avec les enfants et les petits-enfants a un poids non négligeable dans le choix du lieu de résidence pour une grande partie des femmes venues lors de la retraite. Bien que leur descendance ne soit pas toujours sur place, la mobilité résidentielle des femmes interrogées est pensée dans une optique de maintien des liens familiaux. A Dinard, le choix de venir habiter dans une commune de bord de mer permet aux femmes de garder le contact avec leurs enfants, comme l’exprime Chantale : « On s’est dit que les gosses viendraient plutôt nous voir ici au bord de la mer, qu’à Strasbourg » (Chantale, 80 ans, Dinard). Ou Odile : « C’est d’ailleurs pour ça qu’on est venu ici […] Si on était resté en ville ils ne seraient pas venus » (Odile, 62 ans, Dinard). En plus de la recherche du bord de mer, la taille du logement est un élément important pour permettre ces retrouvailles : « J’ai des petits-enfants qui viennent en vacances, voilà, c’est pour ça que j’ai pris un appartement qui puisse les accueillir » (Pascale, 76 ans, Dinard). Ainsi, l’attrait du milieu balnéaire pour favoriser les relations avec les enfants et petits-enfants est partie intégrante du choix d’effectuer une mobilité résidentielle. Cependant ce n’est pas ce qui caractérise le plus l’attachement des femmes interrogées à leur commune de résidence, comme le montre le point suivant.

L’urbanité du littoral, une ressource pour les femmes à la retraite

L’urbanité des lieux, au sens de ce qui « fait » ville par la densité et la diversité sociales (Lussault, 2003 ; Dorier-Apprill et Gervais-Lambony, 2007), est un élément essentiel aux yeux des femmes interrogées pour se sentir bien dans leur commune de résidence. Elle conditionne leur choix de s’y installer : « moi je me suis toujours considérée comme une citadine » (Chantale, 80 ans, Dinard) ou encore « je suis une urbaine moi » (Marie-Paule, 63 ans, Lorient,). Autant sur le fond (la possibilité de relations sociales) que sur la forme, la ville représente un espace idéal pour ces femmes. Les discours concernent néanmoins les avantages d’une « petite ville ». « Petite » étant synonyme de « douceur de vivre » (Odile, 62 ans, Dinard, au foyer, conjoint ancien cadre industriel) et de : « pas vraiment à la campagne […] tout en ayant l’impression [d’y être] on n’est pas submergé comme à Paris » (Chantale, 80 ans, Dinard). Le terme « ville » est, quant à lui, synonyme d’accès facilité aux services, aux commerces : « c’est un bon compromis parce qu’on a quand même tout » (Odile, 62 ans, Dinard) ; « on y trouve tout ce dont on a besoin » (Jocelyne, 78 ans, Lorient,). Tout comme l’ont montré M. Petite et B. Debarbieux dans leur travail sur les récits de trajectoires biographiques, les femmes interrogées « appréhendent l’espace en mobilisant des catégories » (Petite et Debarbieux, 2013 : 484), des catégories d’espace qui différencient la ville de la campagne, voire des petites villes. La commune de résidence est d’ailleurs comparée à plusieurs reprises à d’autres villes littorales plus petites, ou d’autres évaluées comme moins commodes. La commune de résidence est aussi comparée à l’espace rural au sens large, nommé « la campagne ». Les femmes qui ont vécu la plus grande partie de leur vie en ville expriment leur rapport à l’urbanité en affirmant, voire en revendiquant, une identité urbaine. Pour illustrer cette volonté de relation au monde urbain, nous prendrons ici l’exemple de Fabienne, 71 ans, résidant à Dinard avec son conjoint depuis 6 ans. Très investie dans sa carrière de cadre comptable et mariée sur le tard, Fabienne n’a rejoint son conjoint, encore en activité dans l’enseignement à l’université de Brest[6], qu’au moment de prendre sa retraite. Après quelques années à Brest, au moment de la retraite de son conjoint, le choix d’un lieu de résidence résulte d’un compromis entre le souhait de son conjoint de rester en Bretagne et le sien de se rapprocher de Paris. En s’éloignant de Brest où elle était sous contrainte, en attendant la retraite de son conjoint, Fabienne réaffirme ses valeurs d’indépendance et concrétise son rêve de vivre en centre-ville :

On était d’accord pour ne pas, pour ne plus rester à Brest. Mon mari n’avait plus sa famille proche. […] moi j’aime bien aller de temps en temps sur Paris, et mon mari ne voulait pas quitter la Bretagne, alors j’ai dit « on prend une vraie ville en bord de mer ». Parce que pour moi Brest c’était une ville à la campagne. Alors on a regardé, on a cherché […] donc à plusieurs reprises on est venu en studio même en hiver [à Dinard], et on s’est dit « bon bah c’est vivant ». […] mes parents habitaient en dehors de la ville disons, et mon rêve c’était de vivre en centre-ville. […] je suis plutôt quelqu’un, quand même, de la ville. […] Parce que déjà, moi ce que je ne veux pas, c’est que je ne puisse pas aller faire mes courses à pied. […] une petite ville ça ne me gêne pas du moment qu’elle a une vie. Mais sinon, là la campagne, c’est pas mon truc ! (Fabienne, 71 ans, Dinard)

La négociation avec le conjoint s’inscrit ici, dans le cas de Fabienne, dans une typologie d’espace : la ville contre la campagne. D’ailleurs, dans l’échantillon de femmes interrogées, on peut noter à plusieurs reprises la négociation au sein du couple pour trouver un lieu de résidence, entre les aspirations au grand air de monsieur et l’envie de ville de madame. Étudié dans différents travaux sur les mobilités résidentielles des couples de retraités (Membrado, 1998 ; Pennec, 2005), ce phénomène n’épargne pas les femmes de cette enquête, dont Marie-Hélène est un exemple :

On a trouvé que Dinard était ce qui allait nous convenir entre les deux, la mer, la ville, la campagne. Ça faisait les trois réunis. […] Mon mari vit beaucoup à l’extérieur, il pêche, il chasse, donc il lui fallait… il a un petit potager on a pris cette maison […] Moi, pour être en centre-ville, parce que je ne conduis pas. Je ne voulais pas être loin de commerces… ça c’était un critère important pour moi. (Marie-Hélène, 73 ans, Dinard,)

Les mobilités résidentielles tardives : réajuster son espace résidentiel pour vivre la dernière partie de sa vie

La majorité des mobilités dites tardives sont déclenchées par la confrontation à des difficultés liées à la vieillesse ou par la prévention de ces mêmes difficultés. Dans ce cas, la mobilité peut être une ressource pour amortir les effets du vieillissement. Mais on observe aussi des mobilités tardives exemptes de ces problématiques, qui s’apparentent à des mobilités de retraite « hédonistes » ; elles sont alors des transitions relatives à l’histoire personnelle de chacune.

Les facteurs des mobilités résidentielles tardives : de quoi parle-t-on ?

Dans notre échantillon, la répartition des mobilités résidentielles tardives selon le niveau territorial suit la dichotomie posée par L. Nowik et A. Thalineau (2010). Les auteurs postulent que les mobilités de milieu de retraite sont des mobilités d’ajustement pour réduire le sentiment d’insécurité, pour « être proche de », tandis que les mobilités de début de retraite correspondent à une aspiration à vivre autrement, et donc ont lieu sur des distances plus longues. En transposant cette dichotomie, qui à l’origine a servi à différencier les mobilités de début et de milieu de retraite, aux seules mobilités tardives, on veut appuyer l’existence d’une pluralité de mobilités tardives : il n’y a pas une façon de faire une mobilité de « milieu de retraite ».

Le travail de terrain réalisé montre que les mobilités des femmes interrogées qui prennent place sur de longues distances sont des mobilités dites hédonistes : dans une ancienne résidence secondaire, un lieu de vacances, etc. Plus précisément, ce sont des mobilités qui accompagnent des transitions personnelles, déconnectées de la mise en retraite. Ces transitions peuvent être relatives à la situation familiale. C’est le cas de Rose, ancienne professeure du secondaire, qui a attendu quelques années avant de déménager après sa mise en retraite et celle de son conjoint, ancien inspecteur dans les assurances. Au moment où le couple se retrouve à la retraite, il décide de rester sur place pour aider ses enfants qui viennent d’être eux-mêmes parents. La transition peut aussi se faire dans un rapport à soi, comme pour Isabelle (divorcée, ancienne infirmière), qui, après une mobilité de retraite en pleine campagne dans une maison qu’elle rénovait depuis plusieurs années, décide de revenir dans des lieux rattachés à des souvenirs. Elle explique ses dernières impressions relatives à sa maison à la campagne :

je me suis dit « ah non c’est pas possible ». C’est très plat, y a beaucoup d’étangs, c’est agréable mais faut avoir des racines pour vraiment se sentir bien, de la famille et des choses comme ça. Moi là-bas, non, c’est justement pour m’évader, voir le moins de monde possible quand je ne travaillais pas. (Isabelle, 71 ans, Dinard)

La maison qu’elle quitte pour venir vivre à Dinard lui servait de refuge quand elle était encore en activité et qu’elle avait besoin de repos. Arrivée à la retraite, Isabelle se rend compte que cette maison de campagne ne lui convient plus : elle ne répond plus à ses aspirations, qui ont changé. Elle est passée de la recherche d’un sas de décompression face au travail à la recherche d’un lieu pour vivre pleinement la dernière partie de sa vie en se rattachant à ses souvenirs et à ses racines.

Les mobilités sur des distances plus restreintes sont déclenchées, quant à elles, par des caractéristiques du vieillissement : amoindrissement corporel et veuvage. Celles-ci affectent le rapport à l’espace de résidence : la commune, mais aussi et surtout le logement. Ainsi, alors que les femmes interrogées qui réalisent une mobilité résidentielle hédoniste n’abordent que peu la question du logement, il en est largement question pour celles qui effectuent une mobilité résidentielle déclenchée par un évènement (veuvage) ou un processus (amoindrissement corporel) caractéristique du vieillissement. L’objectif de la mobilité résidentielle face à l’amoindrissement corporel, actuel ou prévu dans un avenir plus ou moins proche, est de vivre dans un logement adapté aux capacités physiques. Certaines femmes interrogées passent de la maison à l’appartement avec ascenseur pour ne plus avoir à s’occuper du jardin ou ne plus avoir de marches à monter. D’autres maintiennent la vie en maison, mais en s’organisant pour ne pas avoir à monter d’étage, par exemple en choisissant une maison de plain-pied. C’est le cas de Jeannine (en couple, 76 ans, Dinard) qui explique la situation passée : « C’est-à-dire qu’il fallait, pour aller dans les chambres, monter. […] la salle de bain était au premier, etc. donc c’est une maison qui n’était pas commode du tout pour des personnes âgées. » Et la situation actuelle : « Tout est plain-pied pour ce qui est de la cuisine, de la salle à manger, de notre chambre et de la salle de bain. Donc je ne suis pas obligée de monter au premier. Voilà, alors au premier il y a des chambres quand on a nos enfants. » Notons que pour Jeannine, ancienne professeure du secondaire, et son conjoint, ancien cadre dans l’industrie, la mobilité tardive n’est pas exempte d’hédonisme. En effet, si le choix du logement est clairement annoncé comme une nécessité pour la grande vieillesse, le choix de la ville est, quant à lui, rattaché au désir d’être en bord de mer.

Lorsqu’il y a veuvage, le déménagement est motivé par la recherche d’un logement de plus petite taille, soit par commodité (réduction de la taille du logement lorsque le nombre de ses habitants se réduit), soit pour des raisons financières. C’est le cas d’Yvette qui passe d’un logement de quatre pièces à un logement de deux pièces lorsque les enfants partent du domicile, puis à un logement de deux pièces plus petit et moins cher lorsque son conjoint, ancien employé de bureau, décède : « j’ai eu des grands logements avant, maintenant j’ai pris réduit parce que je suis seule […] je veux pas dépendre de personne moi, je ne suis pas à mendier, je fais avec ce que j’ai ». En somme, que ce soit à cause du veuvage ou lors de difficultés corporelles, la mobilité résidentielle sert à amortir les effets du vieillissement (Nowik et Thalineau, 2008). Il s’agit d’une pratique qui vise à garder prise sur son environnement proche.

Les mobilités ayant lieu à l’intérieur d’une même commune peuvent être une réponse à des difficultés économiques, en plus des difficultés liées à la vieillesse. En effet, si ces dernières déclenchent des mobilités qui prennent surtout place entre deux communes proches, les mobilités résidentielles sous contraintes financières, et donc liées à la classe sociale et économique des femmes, s’ancrent dans le niveau intra communal. Les femmes concernées sont dépendantes de l’offre de logement social disponible. Il leur est alors moins aisé de déménager dans une commune choisie. Pour certaines d’entre elles, à l’image d’Yvette citée plus haut, contraintes financières et caractéristiques de la vieillesse constituent une double peine. Ces femmes se retrouvent seules, sans la pension de retraite du conjoint.

Beaucoup de mobilités tardives qui ont pour déclencheur une ou des caractéristiques de la vieillesse se font lorsque la femme est veuve ; elles n’en restent pas moins pleinement inscrites dans les rapports sociaux de sexe. Le contexte dans lequel elles prennent généralement place reflète une hiérarchisation entre les sexes : les femmes opérant une mobilité tardive à l’heure de la vieillesse ont en moyenne moins de moyens financiers que les hommes, et peu d’entre elles possèdent le permis de conduire. Ce contexte est révélé voire exacerbé lors du veuvage, particulièrement quand le conjoint était le seul à bénéficier d’une pension de retraite subséquente à une activité salariée ou le seul à conduire. Ainsi, la plus grande espérance de vie des femmes, augmentant la proportion à se retrouver veuve, se conjugue aux nombreuses facettes de la vie pétries par les différences entre hommes et femmes « historiquement construites et socialement reproduites, par la socialisation et l’éducation différenciées des individus » (Blidon, 2011).

Il faut donc interroger le poids de la structure genrée de la société à l’heure de la vieillesse. Même lorsque les femmes sont veuves (ou bien encore en couple, mais que la division sexuée du travail ne rythme plus les activités quotidiennes), les rapports sociaux de sexe demeurent sous-jacents à l’organisation du mode de vie. Ainsi, ce n’est pas parce que les femmes vivent plus longtemps qu’elles doivent forcément connaître une fin de vie précaire. Cette précarité est le fruit d’un système social et politique qui peut changer, qui est possiblement réversible.

Amortir les effets de l’âge par la mobilité résidentielle

Les mobilités résidentielles dont il s’agit ici ont majoritairement lieu sur des courtes distances : contrairement aux mobilités de retraite, elles ne sont pas spécifiquement motivées par une résidence sur le bord de mer, bien qu’elles se fassent effectivement sur le bord de mer. Ce sont donc moins les caractéristiques du bord de mer que celles du milieu urbain qui attirent les femmes vieillissantes et qui rendent « congruent » (adapté aux attentes des individus concernés) le nouveau lieu de vie. La mobilité résidentielle permet dans ce cas de passer du milieu rural, ou bien d’une très petite ville, à une ville moyenne. Il s’agit de se rapprocher des centres urbains et de favoriser des espaces qui garantissent l’accès aux services. Les fonctionnalités de la ville peuvent en effet être des ressources pour le vieillissement. Ainsi, 17 ans après son déménagement dans une très petite commune littorale lors de sa mise en retraite, Henriette déménage à Dinard :

Y a plus de commerçants [dans la très petite commune]. Bon ils doivent faire une supérette, mais déjà de mon époque on a toujours parlé d’une supérette mais... bon maintenant je pense que ça va venir mais... […] Faut prendre la voiture, si un jour je... pour l’instant je conduis toujours, mais si un jour je ne peux plus conduire, je... ici je peux aller jusqu’au centre à pied, je vais... je fais tout à pied, enfin je fais pas tout à pied mais je fais beaucoup de choses à pied. (Henriette, 80 ans, Dinard)

L’attachement des femmes âgées à la villeatteste ici d’une volonté de proximité avec les services urbains (commerces, services de santé). Lors des mobilités résidentielles en couple, ce sont les femmes qui tiennent à habiter en ville. Elles anticipent le jour où elles ne pourront plus se déplacer seules, en voiture, ou bien lorsqu’elles ne pourront plus parcourir de longues distances à pied. À ce sujet, les recherches sur le vieillissement en ville portent généralement sur l’échelle piétonne de la ville, justifiée par le fait que la marche est privilégiée par les personnes âgées, autant comme activité physique que comme moyen de transport (Borst et al., 2008 ; PREDIT, 2012 ; Ridolfi et Dumont, 2006), plus encore pour les femmes qui sont moins nombreuses à détenir le permis de conduire (Clément, 1994), et de façon décroissante avec l’âge. En 2008, 45,2 % des femmes de 75 ans et plus possèdent le permis de conduire contre 88,4 % des hommes, avec une différence notable selon les revenus du ménage. Pour la tranche d’âge des 65-74 ans, les chiffres passent à 68,1 % pour les femmes et 92,2 % pour les hommes. L’écart entre les sexes se réduit ainsi de 19,1 points, soulignant les transformations intergénérationnelles actuelles et à venir.

Pour les femmes concernées de l’enquête, l’absence de permis de conduire et le manque d’habitude à conduire une voiture limitent leur mobilité et révèlent leur dépendance vis-à-vis de leur conjoint pour sortir. Les veuves subissent ces inégalités entre les sexes, mais visent à les atténuer par le biais de la mobilité résidentielle, en recherchant un cadre de vie permettant l’accès à pied aux commodités urbaines. Dans cette optique, la question du logement est intimement liée à celle de l’environnement plus ou moins immédiat au logement. C’est bien du « chez-soi » dont il est question, au sens d’un

système d’espaces comprenant le logement mais aussi les espaces collectifs et les espaces publics […] auxquels les personnes âgées doivent pouvoir avoir accès pour garantir certaines formes d’autonomie et surtout amortir les effets psychologiques et sociaux que peut entraîner le processus de vieillissement (Bigo et Depeau, 2014 : 11‑12).

Les éléments de discours qui concernent le logement impliquent en effet un contexte spatial et social qui est une garantie contre les effets négatifs du vieillissement. Certaines femmes cherchent à se protéger des effets du vieillissement à l’aide d’un soutien social : celui des enfants, de la fille en particulier[7]. Le soutien peut aussi être fourni par les services sociaux, par l’entremise de services comme le portage des repas. Il peut également être un soutien social interne au groupe social, un soutien social entre semblables, comme décrit par une femme qui imagine un projet de collocation entre femmes, avec des activités collectives. Ces résultats font écho aux deux catégories pensées par L. Nowik et A. Thalineau (2010) : la catégorie de ceux qui comptent sur leur réseau social et la catégorie de ceux qui comptent sur les services publics. D’autres femmes veulent garder au mieux leur autonomie en se rapprochant des services. La proximité avec la ville permet d’accéder au centre-ville, où se situent les services urbains dont l’accès garantit le maintien de l’autonomie, sans avoir besoin d’utiliser les transports en commun ou la voiture.

Lorsque la maison de retraite est abordée (et c’est un fait rare dans notre enquête : seules deux femmes l’ont évoqué), elle l’est de façon déterritorialisée. Contrairement aux logements situés en ville, ou à proximité des enfants par exemple, la maison de retraite n’existe que de façon « hors sol ». Elle ne correspond pas à un moyen de conserver la relation avec la ville, autrement dit avec les autres, ni de conserver une certaine autonomie dans les activités quotidiennes. L’installation en maison de retraite constitue d’ailleurs une solution de dernier recours ; elle est considérée comme un endroit à éviter le plus longtemps possible.

Conclusion

L’analyse des mobilités résidentielles des femmes à la retraite a permis de révéler que les rapports sociaux de sexe sont prégnants dans les modalités de choix résidentiel. Dans un premier temps, lors du départ à la retraite, la mobilité résidentielle des femmes interrogées se caractérise par l’inscription spatiale d’une rupture ou négociation des rôles au sein du couple. Elle est aussi parfois une libération des contraintes salariales et familiales. Dans un deuxième temps, plus tard durant la vieillesse, la mobilité résidentielle devient un moyen d’amortir les effets de l’âge au féminin : solitude, isolement, faibles ressources financières, largement accentués en cas de veuvage. Ici, les femmes âgées voient dans la mobilité résidentielle une manière de garder prise sur le monde en rendant possible leur pratique de la ville, c’est-à-dire leur présence dans l’espace public, par le biais ou non d’aidant.e.s. La mobilité résidentielle au grand âge est ainsi un moyen de maintenir, voire de restaurer, l’intégrité de la personne.

Les caractéristiques de la ville, en plus de celles du bord de mer, sont largement structurantes dans le choix de résidence. Dans notre enquête, si le milieu balnéaire a une importance pour celles qui sont venues pour la retraite, les discours des femmes, qu’elles soient nouvellement retraitées ou plus âgées, le rattachent toujours fortement au milieu urbain : proximité des services, pratique de la marche, rencontres, vie urbaine. La « littoralisation », travaillée dans le cadre d’études sur les mobilités de retraite, est donc ici à nuancer quand on sait qu’il s’agit surtout de se rapprocher des centres urbains, et ce, surtout pour les femmes d’un âge plus avancé. Ceci devrait être une piste de réflexion autant pour les aménageurs de milieu urbain que pour les aménageurs de milieu rural. Il s’agit en effet pour les aménageurs de milieu urbain de prendre conscience de l’importance de la présence de certains services pour les personnes âgées (santé, portage des repas, etc.) et de certains types d’espaces publics pour favoriser les rencontres et, par là, limiter le repli sur l’espace du domicile. Si cela est largement envisageable dans les villes où l’offre de services est déjà importante et où, généralement, les espaces pour piétons sont pensés depuis les années 1970, c’est moins le cas lorsque le tissu urbain est plus lâche. Il s’agit alors pour les aménageurs des milieux ruraux de concevoir ces espaces en donnant la priorité à la proximité, tant pour les services que pour l’accès aux places publiques et aux autres lieux de rencontres. Une proximité dont dépend la question du logement : comme signalé dans la dernière partie, cette question est liée à l’environnement immédiat auquel les personnes vieillissantes doivent avoir accès.

Il serait par ailleurs intéressant d’enquêter auprès de personnes retraitées en milieu rural et comprendre sur quelles ressources spatiales elles s’appuient pour bien vivre le vieillissement. La question serait de savoir comment la ruralité est appréhendée pour bien vivre sa vieillesse et dans quelle mesure il s’agit d’un choix ou d’une contrainte, et ce, en y analysant les effets de classe et de genre.

Autant pour l’étude des mobilités résidentielles de retraite que pour celle des pratiques quotidiennes des personnes âgées, il est nécessaire de rendre compte du poids du genre dans la structuration et la reproduction des rapports sociaux, et, par là, des pratiques et modes de vie pendant la retraite. Si les rapports sociaux de sexe à la vieillesse sont moins « visibles » qu’au cours de la vie salariale, la situation des femmes âgées est bien le résultat d’une domination masculine passée et présente. Dans cet article, on a voulu montrer que les données récoltées sur la situation de quelques femmes âgées résidentes du bord de mer breton reflètent un système social et politique plus global. On peut cependant se demander ce qu’il en est pour les femmes ayant choisi un autre modèle que celui de l’hétéronormativité[8], tout au long de leur vie. Ceci impliquerait de reconsidérer le phénomène observé dans cet article, celui de la renégociation des rôles en fonction du sexe lors de la retraite. La question se pose notamment pour les femmes nées dans les années 1940-1950, ayant vécu leur jeunesse en plein mouvement « mai 68 », façonnées par les aspirations féministes qui ont émergé à ce moment-là. Ce pourrait être une piste de recherche pour approfondir la question du genre à la vieillesse : quelle est la résultante, au grand âge, d’un parcours de vie engagé dans la déconstruction des rôles en fonction du sexe ainsi que dans la réappropriation de son identité de genre et de son orientation sexuelle ?

En tenant compte de la multiplicité des identités de genre et de sexe des personnes vieillissantes, un tel raisonnement permettrait d’élargir l’horizon des recherches sur la vieillesse, d’oxygéner celles sur le genre, et d’aborder de façon plus complète les problématiques liées au mode de vie des personnes âgées d’aujourd’hui et de demain.