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Les ouvrages consacrés aux parcs et jardins de la période médiévale sont nombreux, mais la majorité des auteurs ont abordé ces lieux d’un point de vue botanique, paysager ou social, voire religieux, et très rarement de manière globale en considérant l’ensemble des terres et espaces vierges urbains ou périurbains et les différents rôles qu’ils ont pu jouer dans la vie des sociétés de cette époque. Avec Terres Urbaines, l’historien Jean-Pierre Leguay offre un essai de synthèse sur la place de ces espaces laissés libres dans les cités de la France médiévale, non seulement en les considérant comme éléments structurant de la dynamique et de la topographie urbaine, mais aussi comme moteurs locaux et régionaux pour la vie économique et culturelle des populations.

L’ouvrage présenté ici est le troisième volet d’une série de quatre livres consacrés respectivement aux éléments fondamentaux de la nature que sont l’eau, le feu, la terre et l’air, et à leur place dans la vie quotidienne des citadins de la fin du Moyen Âge.

Les neuf chapitres qui composent l’ouvrage sont scindés en trois parties illustrées par quarante-huit figures dont vingt-neuf sont des plans cavaliers de différentes villes médiévales françaises. Dans les trois premiers chapitres, l’auteur propose une taxonomie des espaces libres présents dans la ville et ses faubourgs, de leur emprise sur les superficies urbaines, mais aussi de leur appartenance aux sphères sociales : publiques, privées ou religieuses. À l’intérieur de ces chapitres, qui composent la première partie, l’iconographie est presque totalement regroupée. Ce choix se révèle particulièrement judicieux, car il permet de bien percevoir l’emprise réelle et la localisation des surfaces « non aedificandi » ou « vuydes ». Ces surfaces peuvent représenter jusqu’à un quart, voire un tiers des superficies dans des centres bien souvent contraints par leurs murailles! Ces représentations montrent clairement que les plans bien géométriques restent une exception et rares sont ceux qui trahissent déjà un souci urbanistique et décoratif. Mais, même si ces lieux ne sont pas le fruit d’un urbanisme raisonné, certaines communes comme Lyon ou Reims ont pu faire preuve de prospective en réservant des terres libres en vue d’une future expansion économique de leur territoire.

Les chapitres de la deuxième partie mettent en évidence le rôle central des jardins urbains et périurbains, des champs cultivés, des prés et des clos de vignes, mais aussi de lieux comme les carrières « perrières » périurbaines ou les rives portuaires pour les économies familiales et locales. L’auteur y souligne, par exemple, l’importance de la viticulture et de l’arboriculture intra-muros ou périurbaine tout en précisant que « l’évaluation financière et la place exacte des produits du maraîchage dans l’économie locale se heurtent encore à trop d’inconnues pour être résolues ». La troisième partie présente les espaces libres comme lieux essentiels de sociabilité, de rassemblements populaires, de célébrations, de justice et souvent d’exécutions. Il apparaît que, sans avoir l’ordonnance et toutes les fonctions des forums et des agoras antiques, les places publiques du Moyen Âge ne méconnaissent pas pour autant l’intérêt que peut offrir un lieu ouvert comme espace politique pour affirmer la puissance publique.

Néanmoins, bien qu’au fil du texte quelques comparaisons intéressantes soient faites avec d’autres cités européennes, pour montrer en particulier que, dans les villes françaises du Moyen Âge, places et lieux publics accordent encore peu d’importance à l’aspect paysager, aux décors arbustifs et aux plantations florales (comme c’est déjà le cas en Italie), il est dommage que l’auteur n’ait pas choisi plus d’exemples pour souligner les différences d’usages avec les pays frontaliers. De plus, alors qu’une grande partie des exemples choisis provient de documents datant du bas Moyen Âge (entre les Xe et XVe siècles), on peut regretter que les bornes chronologiques de l’ouvrage ne soient pas plus clairement définies, surtout dans l’avant-propos, élément qui pourrait troubler, voire induire en erreur le lecteur non-spécialiste de cette période.

Bien que l’ensemble des informations apportées dans les différents chapitres offre un riche panorama sur un aspect méconnu et négligé des villes françaises du Moyen Âge, c’est surtout par le lien que l’ouvrage crée avec les problématiques de nos sociétés actuelles, aux prises avec des mutations urbaines et des défis environnementaux, qu’il se révèle remarquable et qui peut lui donner une dimension universelle dépassant largement le cadre de la France ou de l’Europe. En effet, il rappelle que, malgré les six cents ans qui séparent les sociétés médiévales des mondes urbains contemporains, la légitimité des jardins et autres espaces libres des villes a toujours existé, même si elle a été fortement remise en cause par la disparition progressive d’une agriculture urbaine vivrière et des mutations liées à une urbanisation effrénée débutée durant la seconde moitié du XXe siècle. Légitimité qui réapparaît aujourd’hui sous des formes différentes dans le cadre de l’établissement des « villes durables » au travers, par exemple, de thématiques comme celles de la biodiversité urbaine, des « trames vertes » ou bien encore des « services » rendus par la présence et le bon fonctionnement des écosystèmes. Alors qu’ils ne participent plus que ponctuellement à l’alimentation des citadins des pays occidentaux, les jardins et espaces verts urbains reprennent depuis une dizaine d’années une place fondamentale dans les politiques de développement dans beaucoup de métropoles.

En conclusion, cet essai original, qui va au-delà de la simple description d’un monde urbain médiéval avec ses espaces libres tantôt ludiques tantôt nourriciers, intéressera aussi bien les historiens de l’environnement que les urbanistes et les écologues. Il pourra leur offrir un point de comparaison pour mettre en perspective la place et le rôle crucial de ces lieux à un moment où les sociétés modernes sont confrontées à une urbanisation de plus en plus prégnante.