Corps de l’article

Dans ce nouveau volume de la collection « Colihue Clásica », coordonnée par Mariano Sverdloff et Emiliano De Bin, l’auteure Laura Corso de Estrada (Universidad Católica Argentina ; Consejo Nacional de Investigaciones Científicas y Técnicas [Argentine]) offre au public de langue espagnole une nouvelle traduction du De legibus de Cicéron (106-43 av. J.-C.). Bien que l’auteure s’accroche à l’édition critique de Georges de Plinval (1968), reproduite en face de la version espagnole, les éditions de Konrat Ziegler (1950) et de Clinton Keyes (1961), entre autres, servent parfois à justifier le choix des variantes textuelles adoptées dans la présente traduction (présentée aux p. 1-259). Le texte latin est rendu dans un espagnol clair et élégant, mais qui cherche surtout (outre le respect du génie littéraire de l’Arpinate) à mettre en évidence l’importance de Cicéron dans la constitution d’une philosophie proprement romaine, fondée certes sur la pensée hellénistique, mais « investie d’une physionomie de caractère propre » et en conséquence, « non réductible à ses sources » (p. cx). La traduction (d’une grande valeur en elle-même) n’est donc qu’une partie d’un projet beaucoup plus ambitieux qui, s’inscrivant dans le cadre des travaux antérieurs de l’auteure, s’intéresse tout particulièrement à la théorie cicéronienne du ius naturae et à ses projections sur le Moyen Âge et la Modernité. Le présent volume est par conséquent un instrument de valeur pour ceux qui désirent s’approcher de la pensée cicéronienne et en évaluer la portée, et apporte une série de compléments très utiles, que je passe brièvement en revue dans ce qui suit.

La complexe Introduction (p. ix-cxxxii), déployée en huit sections, offre une étude préliminaire visant à montrer, dans l’ensemble, la valeur éminemment philosophique du De legibus. C’est pourquoi l’auteure montre d’emblée (via une révision critique de la littérature spécialisée) ce qui lui semble être la motivation centrale de la philosophie cicéronienne : l’élucidation des liens unissant la vie théorétique et la vie pratique, dans le but de comprendre les principes rationnels régissant la vie commune, ou, pour le dire autrement, la recherche du fondement immuable de la vie pratique (p. ix-xvii). C’est là l’objet que Cicéron poursuit dans l’ensemble de ses ouvrages, malgré les différences thématiques ; le De legibus n’est donc qu’une manifestation de cette motivation. Le dialogue Sur les lois montre en effet l’enracinement du droit (ius) dans la loi naturelle (lex naturae), expression de la rationalité divine du monde dont l’homme participe.

En harmonie avec cette première idée, l’auteure cherche à montrer, dans le reste de l’Introduction, la cohérence de la pensée philosophique cicéronienne prise comme une totalité, ainsi que l’importance du rôle joué par le De legibus dans cette totalité. Ainsi, la section présentée comme une simple « localisation chronologique du De legibus » (p. xviii-xliii) passe très vite sur la discussion obligée concernant la datation du texte, pour se concentrer sur le parcours intellectuel de l’auteur (bien au fait des traditions philosophiques alors en vogue : l’Académie, la Stoa et l’Épicurisme). Loin d’être un simple orateur et un homme public (position que l’auteure rejette), Cicéron s’est consacré aux études philosophiques pendant toute sa vie, convaincu de la liaison indissoluble entre rhétorique et philosophie : en effet, la sagesse n’est pour lui que la convergence entre « penser et dire » (p. xxxiv). La totalité des écrits de Cicéron vise donc, d’une manière ou d’une autre, cette union entre connaissance spéculative et vie pratique, entre philosophie et bien public (le De legibus n’étant qu’un moment particulier de ces développements). La forme dialogique adoptée dans ce texte (p. xliii-liv) a aussi un rôle à jouer dans le propos de Cicéron. Ce choix ne cherche pas uniquement à imiter la modalité littéraire des textes platoniciens dans ce qui serait un équivalent latin des Lois (Cicéron se reconnaît, en effet, disciple de l’Académie « de Socrate et de Platon »), mais fournit aussi la méthode appropriée à une délibération qui, sans tomber dans le scepticisme, permet de reconnaître les limites de la connaissance humaine ; Cicéron adhère ainsi à une position probabiliste, inspirée de l’un de ses maîtres, Philon de Larissa. La tension inhérente à cette position se rend manifeste dans le De legibus, où, comme l’affirme l’auteure à l’instar de C. Lévy, Cicéron essaie de « soustraire sa position sur le ius et la lex à la suspension du jugement propre qui caractérise à l’Académie récente » sans pourtant contester la position de l’Académie « en tant qu’école » (p. l).

Dans ce point de l’Introduction, l’auteure a exposé une thèse (proposée dès les premières pages) dont l’importance se révélera pleinement dans l’Appendice qui clôt le volume : Cicéron n’est pas un simple doxographe, un simple traducteur des penseurs grecs ; il est, avant tout, un philosophe, et poursuit le but ambitieux de forger une philosophie propre à lui, où convergent harmonieusement les principales écoles hellénistiques (et tout particulièrement l’Académie et la Stoa ; on voit ici l’influence d’Antiochus d’Ascalon). Les sections suivantes (4, 5 et 6) ne font donc que confirmer et justifier cette thèse. L’auteure y trace d’abord (« 4. Tradición ciceroniana sobre la ley natural », p. lv-lxxxv) les grands « noyaux thématiques » du De legibus : en cherchant le fondement immuable du Droit (ius) Cicéron présente une conception « cosmico-théologique » qui pose dans la Rationalité divine, dans la Ratio summa inscrite dans la nature, le principe prescriptif de l’ordre du monde ; il établit alors l’identification entre lex, ratio et natura, et rejoint ainsi (dans un contexte platonicien grâce auquel il évite de tomber dans le corporalisme de la Stoa) la thèse stoïcienne de l’identité entre Physis, Logos et Nomos, ainsi que la thèse du logos spermatikos, manifestée dans l’affirmation cicéronienne d’un gouvernement provident du monde et de l’existence de principes germinaux qui rendent l’homme apte à la connaissance de la vérité (p. lix-lxvii). Cette conception cosmico-théologique fonde à son tour une philosophie de l’homme (encadrée par la croyance de Cicéron dans l’origine et la destinée divines des âmes) dans laquelle l’identification lex-ratio-natura se projette sur la condition humaine : car l’homme possède avec le Dieu une « communauté » donnée par la capacité humaine à participer à la Rationalité divine, de sorte que la loi (définie d’abord comme Ratio summa) est aussi « la raison elle-même, quand elle est affirmée et achevée in hominis mente » (p. lxviii) ; or, cette loi n’a pas pour origine « l’opinion », mais la nature, constituée dans la « norme du discernement du bien moral » (p. lxvii-lxxii). Cette conception de l’homme permet à son tour d’assurer la capacité humaine d’acquérir (via la connaissance de soi-même, et par la médiation de la nature) la connaissance de la vérité (p. lxxii-lxxviii). On arrive ainsi à la compréhension de la rationalité de la nature qui, imprimée dans toutes choses, devient le principe normatif de son développement (p. lxxviii-lxxxv).

Après avoir montré clairement les rapports de ces noyaux thématiques, Corso de Estrada les transpose à l’ensemble de la pensée cicéronienne en deux étapes exposées respectivement dans les sections 5 et 6 : la « philosophie cicéronienne de l’homme » (à travers le De Republica et le De finibus bonorum et malorum ; p. lxxxv-xcviii) et les « phases de la philosophie cicéronienne du ius et de la lex » (à travers le De inventione Rhetorica, le De Republica et le De officiis, p. xcviii-cvi).

À la suite de cette dense étude doctrinale, l’Introduction offre (p. cvi-cix) un plan de l’ensemble des livres I-III (les seuls conservés aujourd’hui, le dialogue étant incomplet), très utile pour se retrouver dans les diverses thématiques abordées successivement par les trois personnages (Titus Pomponius Atticus, Quintus Tullius Cicero et Marcus Tullius Cicero lui-même), pour présenter, dans la dernière section (p. cix-cxi), les principes de la traduction.

Le volume offre par la suite une utile Chronologie (p. cxv-cxviii), suivie d’une Bibliographie (p. cxix-cxxxii) énumérant les éditions, les lexiques et l’importante sélection d’études consultées, complétées par l’index des lieux cités qui clôture le livre (p. 289-292).

L’Appendice (p. 261-287) constitue, malgré sa brièveté, l’un des apports les plus intéressants de ce livre, car l’auteure-traductrice y aborde, tout en proposant d’intéressantes pistes de recherche à suivre, les projections de la pensée cicéronienne (telle que présentée dans l’Introduction) dans le Moyen Âge et la première modernité. L’importante influence des thèses cicéroniennes, présente depuis la rencontre entre Antiquité tardive et chrétienté (rencontre représentée ici par Lactance et Augustin [p. 261-263]), se projette aussi, dans une « relecture continuée », sur les auteurs du Moyen Âge. Mme Corso examine d’abord les cas de Raban Maur (ixe siècle, p. 265-267) et d’Alain de Lille (xiie siècle, p. 267-268), pour attirer ensuite l’attention sur ce qui lui semble un champ d’études largement négligé, à savoir « les projections de la tradition cicéronienne de la loi naturelle et de la cosmologie théologique dans laquelle celle-ci se fonde dans le développement spéculatif de la philosophie au xiiie siècle » (p. 269). Dans l’examen de cette période, l’auteure rappelle dans une certaine mesure les résultats de ses recherches antérieures, en évoquant d’abord la figure de Guillaume d’Auxerre (dont le traité De iure naturali constitue fort probablement le premier traité systématique sur la Loi naturelle, et précède dans sa Summa aurea, comme fondement indispensable, l’exposé sur les vertus cardinales) et de Philippe le Chancelier (p. 269-274), dont les Summae respectives « […] recueillent la thèse hellénistique affirmant l’existence d’un ius pénétrant la natura <et> accordent à la nature un contenu intrinsèque expressif d’une rationalité participée par la Rationalité Première » donnant ainsi à la nature « un rôle médiateur […] révélateur de l’ordre normatif divin » (p. 274). À l’instar de ces premiers maîtres théologiens, Albert le Grand et Thomas d’Aquin ont également reconnu l’autorité de Cicéron, dans le but de faire de la nature le fondement de la morale, dans les développements spéculatifs que l’auteure passe en revue de manière assez schématique (p. 274-281). L’Appendice se termine par une évocation de la première Modernité, avec l’examen des doctrines de Domingo de Soto, de Francisco de Vitoria et de Francisco Suárez (p. 280-287). Après cet examen, l’auteure conclut que le propos de Cicéron s’est bien achevé au bout des siècles : car sa réélaboration harmonieuse de diverses traditions philosophiques (dont le De legibus est une expression accomplie, comme l’auteure elle-même le montre dans l’Introduction) dépasse largement les limites de l’Antiquité et se projette, au moins, jusqu’au début de la Modernité (p. 287).

Il nous reste à souligner, en guise de bilan, la grande valeur de ce volume : instrument commode pour un lecteur qui s’approche pour la première fois de la pensée cicéronienne (grâce à l’Introduction et aux notes de bas de page), cette traduction servira aussi aux spécialistes, et fournira aux médiévistes un outil de travail exceptionnel permettant d’identifier plus facilement les diverses traditions philosophiques qui convergent dans les écrits des maîtres théologiens des xiiie-xvie siècles.