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Introduction

Cette analyse féministe porte sur la contribution de Joséphine Marchand[1] dans le développement de la lecture publique au Québec au tournant du 20ième siècle[2]. L’étude vise à mieux comprendre l’engagement complexe des femmes telles que Marchand au développement du système des bibliothèques québécoises en analysant les dynamiques de pouvoir dans une culture structurée par des biais de genre et de classe[3]. Il s’agira tout d’abord de souligner l’apport de l’Oeuvre des livres gratuits, un projet de distribution de livres porté par des femmes et fondé par Marchand, qui a pour but d’améliorer l’accès à la lecture dans les écoles et les milieux moins privilégiés. L’Oeuvre des livres propose également une alternative aux bibliothèques paroissiales sous l’autorité du clergé. L’examen critique de cette initiative permet, par ailleurs, de saisir comment cette bibliothèque ambulante se présente comme une réponse aux problèmes d’alphabétisation des jeunes et de la société qui sont placés sous la responsabilité des femmes ; et plus particulièrement, comment l’Oeuvre est ancrée dans une conception du travail féminin, confinée dans le régime du « prendre-soin », naturalisé et institué comme gratuit. En assumant cette charge éducative, Marchand joue aussi un rôle, tardivement apprécié, de pionnière dans l’émergence de la bibliothéconomie jeunesse au Québec.

Dans un deuxième temps, nous verrons que ce projet féminin est contraint dans un environnement moral patriarcal défini par le clergé qui domine les activités et les dynamiques de travail. Marchand évolue dans ce cadre en usant d’une double stratégie : tantôt elle résiste et dénonce cette emprise et ce pouvoir, tantôt elle tire parti de ses alliances avec les hommes d’église qui occupe le système de l’instruction publique. Cette analyse explore enfin comment Marchand participe au maintien de certaines inégalités, de certaines dynamiques de pouvoir et des préjugés de classe à l’égard de ses compagnes de travail et des bénéficiaires de la « bibliothèque des pauvres » comme elle la désigne.

Contexte

Ce n’est que tout récemment au Québec, par le biais d’un colloque[4] qui s’est tenu en 2018 suivi d’un ouvrage intitulé Pour une histoire des femmes bibliothécaires au Québec[5] que ce champ d’études, celui du rôle des femmes en bibliothéconomie, a été inauguré. Comme l’affirment les auteur·e·s dans l’introduction de l’ouvrage collectif qui a succédé à cet événement : « aucune étude produite au Québec n’a porté sur le rôle joué par les femmes au sein des bibliothèques, que ce soit dans une perspective historique ou contemporaine[6] ». Les auteur·e·s du livre font trois constats qui posent la problématique de l’histoire des bibliothécaires québécoises. D’abord, au cours du XIXe siècle, les femmes sont « absentes ou quasi-absentes » des bibliothèques québécoises ⎼ à la différence des États-Unis où elles figurent dès le début du Public Library Movement au milieu de ce siècle. Ensuite, elles vont jouer un rôle progressivement plus significatif, en nombre et en qualité dans les bibliothèques au XXe mais que, troisièmement, leur apport sera limité à des « postes subalternes[7] ».

Dans la foulée de cet ouvrage, et en prenant connaissance a posteriori de ces travaux portant sur Éva Circé-Côté, Mary Solace Saxe, Marie-Claire Daveluy et Hélène Grenier, pour n’en nommer que quelques-unes, il était possible de constater aussi un engagement auprès des jeunes qui appelait une nouvelle histoire à explorer : celle de la bibliothéconomie jeunesse. Un quatrième constat devrait désormais enrichir ces conclusions à savoir que, de façon quasi exclusive, ce sont les femmes qui ont eu le souci et qui ont assumé la responsabilité, voire le leadership, des services pour les jeunes. Leur contribution dans ce secteur leur a donné l’opportunité de mettre à contribution des savoirs et peu à peu, des savoir-faire bibliothéconomiques, de prendre des décisions quant aux services en s’investissant de manière créative dans un périmètre moins routinier que ce à quoi on leur réservait autrement tout en leur permettant de participer à l’amélioration de l’éducation et, plus largement, de la société.

D’emblée, les auteur·e·s de Pour une histoire des femmes bibliothécaires nuancent eux-mêmes l’affirmation selon laquelle on ne trouvait pas de femmes dans les bibliothèques du Québec en précisant qu’elles étaient présentes dans les bibliothèques des communautés religieuses ainsi que dans les bibliothèques paroissiales où elles étaient bénévoles[8]. Néanmoins, à la fin du XIXe siècle et au tournant du XXe, et en dehors des bibliothèques paroissiales, il est possible de repérer des actions conduites par des femmes en matière de lecture publique qui ont marqué les prémices d’un accès démocratique au livre par le biais de systèmes de bibliothèque ambulante et dont les publics jeunesse constituaient une cible de prédilection. L’une de ces initiatives, du côté francophone, est l’Oeuvre des livres gratuits de Joséphine Marchand.

Au tournant du XIXe siècle : Joséphine Marchand et l’Oeuvre des livres gratuits

La richesse des archives de Joséphine Marchand offre une opportunité exceptionnelle de suivre son parcours à travers une pratique polygraphique[9]. Il est possible d’avoir accès à son journal intime, ses lettres, les archives organisationnelles de l’Oeuvre ainsi qu’aux articles rédigés dans une diversité de journaux et revues : Le Franco-Canadien, La Tribune, L’opinion publique, Le Journal du dimanche, Le Ralliement, L’électeur, Le Soleil et non sans oublier Le Coin du feu, première revue féminine canadienne dont elle est la fondatrice[10]. Elle est aussi l’autrice de différents types de productions littéraires : conte pour les enfants, pièce de théâtre, essai. Issue de l’élite et de la bourgeoisie libérale canadienne-française, ses activités d’écrivaine et de journaliste et son engagement dans des associations à vocation sociale sont politiques. Marchand est animée par le désir de contribuer au bien public ainsi qu’à l’éducation de ses concitoyens et concitoyennes. Mais surtout, suivant son féminisme bourgeois modéré[11] mais opiniâtre, elle entend améliorer l’éducation des femmes qui ont aussi la responsabilité de l’éducation des enfants dans les foyers et les écoles. Dans la préface de son ouvrage « Nos travers », publié en 1924, qui réunit une sélection de ses articles, son intention et son auditoire sont précisés :

Mon intention en publiant NOS TRAVERS a été de faire hommage à mes concitoyennes d’un humble ouvrage composé pour elles. Un seul mobile a toujours guidé ma plume : l’intérêt et le bien de mes soeurs canadiennes. La dignité, l’élévation morale, la culture intellectuelle de ma compatriote, tels sont les sujets sur lesquels je lui ai offerts quelques conseils[12].

Sa devise « être utile » et son « effort persévérant dans l’oeuvre de son bonheur[13] », c’est-à-dire celui de « sa compatriote », se transposent éventuellement dans une autre mission, qui est celle de l’Oeuvre des livres gratuits, qui ajoute aux conseils et aux prescriptions, les moyens concrets d’atteindre ces idéaux moraux et patriotiques par l’entremise des livres et des revues dont elle entreprend d’assurer la circulation.

Présentée à ses lectrices en 1896 dans Le Coin du feu comme un projet destiné à succéder à cette revue à laquelle elle a décidé de mettre un terme, L’Oeuvre des livres gratuits voit le jour en 1898. Cette initiative vise à distribuer ces ressources principalement dans les régions rurales du Québec mais sa portée s’étendra au-delà jusqu’au Yukon[14]. Le système de distribution s’organise essentiellement par l’entremise des écoles et par l’intermédiaire des institutrices dans le but de pallier, notamment, à l’incurie matérielle des établissements scolaires[15]. Le système des bibliothèques publiques au Québec dans la dernière décennie du XIXe siècle est pratiquement inexistant. La province tente d’appliquer une politique de bibliothèques scolaires communes où les établissements sont appelés à combiner les fonctions de bibliothèques scolaires et publiques[16]. Sous la pression de l’Église, leur confessionnalisation, comme celle des écoles, est voué à s’accentuer. Cette situation place peu à peu les services de bibliothèques reliés aux écoles, au même titre que ces dernières, sous le contrôle du clergé local surtout lorsque des bibliothèques paroissiales sont présentes dans les communautés[17]. Si les institutrices apparaissent comme les partenaires les mieux placées pour développer ce projet, tant du côté scolaire que publique, Joséphine Marchand doit cependant négocier ses entrées, et parfois âprement, avec les curés. Cela étant dit, la couverture territoriale fragmentaire et la précarité des bibliothèques paroissiales à la fin du siècle laissent assez d’espace pour constituer une opportunité d’affaire non négligeable pour son projet notamment dans les régions plus éloignées comme le précise Yvan Lamonde :

il ne semble pas que la bibliothèque paroissiale ait eu un rôle significatif en province lorsqu’on voit Joséphine Marchand, épouse de Raoul Dandurand, prendre l’initiative de fonder l’Oeuvre des livres gratuits pour les institutrices dépourvues de bibliothèques locales et de livres. En 1890, la bibliothèque paroissiale à davantage d’histoire que de présence réelle[18].

L’Oeuvre utilise également d’autres circuits de distribution que ceux des écoles, par exemple des bureaux régionaux tout en ayant recours à une main-d’oeuvre féminine.

Quelques entrées dans son journal intime fournissent des indications complémentaires sur la mise en place de l’Oeuvre[19]. En décembre 1897, elle est prête à passer à l’action. En effet, le 17 décembre 1897, elle écrit qu’elle a pu bénéficier, grâce à son réseau de contacts, des avantages de la poste gratuite ; ce qui suggère le concours d’un investissement soutenu par biais des pouvoirs publics pour sa « bibliothèque des pauvres[20] » comme elle la désigne : « J’ai téléphoné, tout à l’heure, à Mlle Tarte au sujet de notre bibliothèque des pauvres. Elle m’a obtenu du ministre des Postes, le privilège de la poste gratuite. Je veux faire un envoi pour le Jour de l’an[21] ». Le 10 janvier 1898, elle annonce qu’elle entreprend « la distribution des livres aux pauvres » le surlendemain[22]. Le 20 avril 1898, elle mentionne l’initiative en y référant sous le nom de « L’Oeuvre des livres gratuits ». Cette désignation centrée sur la gratuité pose celle-ci comme valeur d’échange neutre par rapport à son vis-à-vis et néanmoins concurrent moral que représente l’Oeuvre des bons livres des sulpiciens. À peu près au même moment, elle rapporte la venue d’un visiteur français dans le bureau où s’organise les distributions qui s’appuient, entre autres, sur des dons de livre provenant de la France :

J’ai lieu de me féliciter tout particulièrement de la venue de M. Doumic à Montréal, puisqu’il a pris connaissance de l’Oeuvre des livres gratuits à laquelle j’ai eu le bonheur de l’intéresser. De toutes les personnes qui l’ont reçu, Mme Alfred Thibaudeau est la seule qui m’ait invitée à rencontrer le visiteur français. C’est là que j’a pu placer, à propose, un mot sur mon entreprise. Il vint, le lendemain, à notre bureau, assister à l’une de nos distributions et nous promit alors un cordial appui de la France[23].

Le projet de l’Oeuvre, ambitieux et opportun, qui favorise la promotion de la littérature française, est rapidement reconnu par des dignitaires impliqués dans des échanges entre la France et le Canada et lui vaut d’être décorée par le Gouvernement français qui l’honore des « palmes académiques », une distinction qu’elle est la première femme de lettres canadienne à recevoir[24]. Mais c’est précisément l’envergure de cette initiative basée sur la gratuité qui lui coûtera sinon la santé, qu’elle a fragile, sinon du moins une véritable charge physique et mentale que Marchand peine à assumer comme elle le confie à son journal le 19 novembre 1898 :

Une seule inquiétude me hante ou plutôt une grosse préoccupation : c’est l’Oeuvre des livres gratuits, dont l’administration est l’affaire d’une vie d’efforts constants et intelligents. La besogne, je le crains, est au-dessus de mes facultés ; et la responsabilité de la conduite d’une pareille machine, que j’ai eu l’imprudence de mettre en branle, est troublante[25].

Le 10 avril 1899, elle écrit encore au sujet de l’Oeuvre. Elle rend compte des progrès satisfaisants de son entreprise et, incidemment, du coût personnel qu’elle exige :

Autant y renoncer, je pense. Je n’ai plus le temps de faire mon Journal. Le surcroît d’occupations qu’apporte l’Oeuvre des livres gratuits, dans ma vie déjà assez remplie, m’enlève tout loisir. Quoique les difficultés de cette entreprise ne diminuent pas, je suis moins nerveuse et inquiète au sujet des responsabilités qu’elle entraîne. Je fais le plus gros, qui est de commencer l’ouvrage des comités, et j’espère qu’un bon jour cela continuera d’aller en vertu de la vitesse acquise. L’oeuvre se développe tous les jours, et ses résultats sont consolants[26].

Même si son journal ne fournit pas de clés au-delà de 1899, et selon ses dires c’est justement le travail exigeant de cette entreprise qui la prive de tout loisir et incidemment de l’écriture de son carnet, les activités de l’Oeuvre des livres gratuits se poursuivront de 1898 jusqu’en 1908[27]. La collection flottante aurait compté « sept à huit milles [sic] volumes ou revues[28] ». Selon l’historienne Sophie Montreuil, dans une lettre imprimée du 18 juillet 1904, Marchand confie son intention de développer, au-delà de cette collection, des « salles de lectures » mais ce nouveau volet n’aurait pas connu de suite[29].

Malgré sa durée, son ampleur, le soutien direct des gouvernements provinciaux et fédéraux dans le transport des livres, et malgré la reconnaissance et le succès d’estime rencontrés à son époque, l’entreprise de l’Oeuvre n’a pas survécu au-delà de 1908 pour des raisons qui ne sont pas connues. Mais surtout, il faut constater qu’elle n’a pas compté dans le récit de l’histoire de la lecture publique au Québec.

À partir de 2003, les travaux de Montreuil jettent un éclairage nouveau sur le projet de Joséphine Marchand en rétablissant la place de celui-ci ainsi que celle de sa fondatrice dans l’histoire des bibliothèques au Québec[30]. En 2005, un autre article par Éric Leroux insère les travaux de Montreuil dans une bibliographie sélective portant sur l’histoire du livre et de l’imprimé[31]. Le rôle de Joséphine Marchand est également reconnu dans l’ouvrage de François Séguin, une monographie récente sur l’histoire des bibliothèques publiques au Québec[32]. Elle figure dans le chapitre consacré aux bibliothèques pionnières anglophones à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, une époque où l’Oeuvre des livres gratuits apparaît pourtant comme la seule alternative francophone en dehors des bibliothèques paroissiales et au-delà des milieux urbains. Ceci suggère déjà que si l’apport de l’Oeuvre à la lecture publique a été long et difficile à reconnaître dans l’historiographie québécoise, elle reste aussi délicate à catégoriser. Il y aurait lieu de poursuivre cette réhabilitation, et c’est notre proposition, afin de reconnaître également sa contribution dans les débuts des services gratuits en lecture publique, chez les francophones, qui intègrent le roman et qui sont structurés intentionnellement pour rejoindre particulièrement les femmes et les jeunes, notamment dans les régions rurales à partir de la fin du XIXe siècle.

a. L’Oeuvre des livres gratuits et le pouvoir religieux

Dans une perspective large, l’Oeuvre des livres gratuits se comprend dans le cadre du récit du développement des bibliothèques publiques au Québec qui se confond avec la lutte entre le clergé et les libéraux tel que plusieurs historiens l’ont fait valoir[33]. Suivant la tradition libérale du modèle de la bibliothèque francophone laïque et citoyenne inscrite dans la lignée de l’Institut canadien, l’Oeuvre des livres gratuits vise à offrir une alternative à des problèmes de société en matière d’éducation et de culture intellectuelle en offrant l’accès aux livres à des publics moins privilégiés avec un souci accentué pour les femmes et les enfants. À son tour, l’idéologie progressiste du programme de l’Oeuvre s’est butée à l’opposition des hommes d’église ⎼ qui revendique la mainmise sur l’instruction ⎼ comme l’indiquent certaines lettres. Celle-ci provient d’une associée, Aimée P. Fiset, au service de l’Oeuvre :

Notre bon Curé Rouleau a laissé Rimouski et je vous assure qu’il serait difficile de s’entendre avec le curé actuel, et les bons apôtres qui l’entourent. Ils ont des préjugés contre tout ce qui s’appelle : libéral. Il suffirait que ces livres fussent distribués par des dames dont les maris appartiennent à l’école de Laurier pour qu’ils y voient une répétition de l’histoire des écoles sans Dieu[34].

La situation de Rimouski montre bien que la portée de l’Oeuvre s’étend dans les régions qui sont éloignées tandis que l’organisation de la distribution est basée à Montréal. Les échanges épistolaires entre Joséphine Marchand et ses différents contacts locaux (Angéline Marchildon, E.F. Beauregard, Rosalba Gagné, pour n’en nommer que quelques-unes)[35], suggèrent un régime de distribution qui repose sur l’apport des « dames » et qui met en évidence l’ancrage de l’Oeuvre dans un réseau féminin. Le message expose aussi un conflit dans le champ de la lecture, et dont l’éducation des enfants constitue un enjeu capital ce que rappelle l’inquiétude anticipée au sujet des « écoles sans Dieu »[36]. Ce slogan catholique est utilisé à la fin du XIXe siècle dans le but de discréditer les projets d’écoles publiques laïques, mais aussi, plus largement, toute intervention dans le domaine de l’éducation, dont celui de la lecture, face à l’opinion publique[37]. Comme le précise un membre du clergé : « personnellement, Madame, j’ai exprimé́ mon avis sur cette question ; l’Oeuvre a d’excellents côtés, elle peut en voir de très dangereux si un contrôle compétent au point de vue moral et religieux lui manque [38]». Autrement dit, l’idéologie catholique, dans ce contexte, est aussi défavorable aux écoles sans Dieu qu’elle ne l’est aux bibliothèques sans Dieu risquant de diffuser des lectures incompatibles avec la morale et la religion.

À cette époque, le clergé domine le système d’instruction publique et lutte contre toute réforme de celui-ci. Il ne veut rien céder dans le travail de moralisation du peuple et surtout des enfants. L’enseignement est assuré majoritairement par des femmes dans une approche de soumission à l’Église[39]. Ce patriarcat religieux, avec les curés et leurs « apôtres », est alors structurellement avantagé en matière d’éducation, formelle ou informelle, par rapport à un réseau de femmes comme celui de l’Oeuvre. L’identité et les convictions de ces femmes sont, de surcroît, définies relativement à leurs « maris » et aux idées libérales de ces derniers dont elles sont complices par alliance — et non par leur propre agentivité ; ce qui ajoute au constat d’une culture sexiste.

L’adversité idéologique dont l’engagement de Marchand fait concrètement les frais se révèle aussi dans cette réponse qu’elle adresse à l’un de ses détracteurs qui lui refuse l’entrée dans une municipalité en raison du risque moral que représente l’Oeuvre :

C’est par de pareils procédés que vous faites dire aux ennemis de la religion que vous êtes opposés au développement intellectuel du peuple. Je ne suis pas de ceux‑là [...] et je continuerai avec mes compagnes à faire du bien, là où on nous le permettra, en éclairant les intelligences » (3 décembre 1898)[40].

Marchand se défend d’être une ennemie de la religion ; elle rappelle la moralité primordiale du projet. Le discours qu’elle utilise pour échanger avec les membres du clergé avec qui elle négocie présente un caractère nettement religieux. Mais, si elle n’est pas en position de force, à la fois en tant que libérale et en tant que femme, elle n’est pas non plus sans arme rhétorique lorsqu’elle reproche à son interlocuteur, de façon cinglante, d’alimenter les convictions des plus radicaux et de nuire à la fois à l’église et au peuple en freinant un projet de bibliothèque comme le sien.

L’analyse de ces rapports de pouvoir autour de l’Oeuvre exposant la rivalité entre le clergé et les libéraux fait émerger une nouvelle interprétation critique du récit de la naissance de la bibliothèque publique au Québec. Cette réécriture invite à réfléchir autrement à la diversité des leviers sociaux en tension et la complexité de ce narratif. L’engagement de « Madame Dandurand », ainsi qu’elle signe ses textes, et celui des « dames » et de « compagnes » qui se sont jointes à elle pour porter la « bibliothèque des pauvres », soulignent la manière dont le capital social et culturel de ces réseaux de femmes a rendu possible la création de l’Oeuvre.

L’analyse révèle aussi comment les rouages d’une culture sexiste a conditionné de façon décisive autant la fabrique ⎼ ce qui apparaîtra plus clairement encore dans la section qui suit ⎼ que les limites de cet équipement singulier de lecture publique actif pendant une décennie, une longévité supérieure à la bibliothèque de l’Institut canadien de Montréal qui a été ouvert au public pendant huit ans, soit de 1872 à 1880. Je reprends ici certaines des questions de Dee Garrison dans son ouvrage Apostles of culture au sujet de l’interprétation progressiste de l’histoire de la lecture publique laquelle tend à faire l’impasse sur les « effets des conditions liées au sexe, à la classe ou aux conflits de génération, dans le développement des institutions[41] ».

C’est dans le contexte d’une double domination que l’Oeuvre s’est édifiée face au pouvoir religieux, à la fois en tant que projet libéral, mais aussi comme une initiative de femmes dont les activités et les dynamiques de travail sont régulées et opprimées dans le cadre religieux de l’instruction publique. Marchand manoeuvre, tantôt en profitant de cette organisation religieuse, tantôt en résistant et en s’insurgeant contre ce pouvoir, entre autres, au moyen de sa plume. Ce n’est vraisemblablement pas parce que les obstacles ont pu s’avérer plus nombreux et la bataille plus ardue et inégale que l’on n’aura oublié moins vite ce projet original de lecture publique.

b. L’Oeuvre des livres gratuits : un monde de femmes dans un monde d’hommes

Joséphine Marchand est convaincue de la nécessité de contribuer au progrès de la société[42]. La revue Le Coin du feu qu’elle publie à partir de 1893, s’adresse aux jeunes femmes et sert de véhicule de communication pour le National Council of Women of Canada (NCWC), une organisation qui supporte les revendications féministes émergentes[43]. Les aléas administratifs, ses obligations de mère, et surtout la pression hostile du clergé, l’aurait découragé et amené à cesser ses activités éditoriales selon l’historienne Sophie Doucet[44]. Le dernier numéro de la revue Le Coin du feu est publié en décembre 1896[45], mais elle continuera d’intervenir dans le discours public par l’entremise d’autres publications par la suite. Succédant à la revue, l’Oeuvre lui procure l’occasion de prolonger philosophiquement cette dernière et de poursuivre son militantisme féministe et éducatif. L’examen des idées et des activités reliées à l’Oeuvre permet de comprendre, sous d’autres aspects encore, le contexte dans lequel évoluait Joséphine Marchand et les femmes qui l’entourent.

Sa conception de l’action des femmes, qu’elle relie au « champ étendu de la bienfaisance[46] », est en accord avec l’idéologie prééminente définissant les rapports entre les hommes et les femmes selon la théorie des deux sphères[47] : les hommes évoluent dans la sphère publique et les femmes dans le domaine privé, dans cet espace domestique qu’est le foyer comme le signalait déjà le titre de sa revue : Le Coin du feu. Marchand précise sa position au cours d’une conférence intitulée « Le féminisme » dans laquelle elle se prononce sur le rôle social des femmes :

il y a des femmes assez hardies pour aspirer à l’égalité avec leurs maîtres. […] Ne brûlons pas les étapes. Nous trouvons encore dans le champ étendu de la bienfaisance à occuper nos loisirs. Nous avons un rôle à jouer dans la société avant d’en jouer un dans le gouvernement […] en cultivant notre intelligence, nous exercerons indirectement l’influence politique que vous nous souhaitez, car nous serons en état d’enseigner à nos fils à bien voter[48].

L’approche de Marchand, à l’heure du féminisme social naissant, ne renonce pas au schéma de la différenciation sexuelle des tâches. Selon la chercheure Diane Thibeault, Marchand aborde l’action militante et politique comme une forme d’extension des pratiques féminines au sein de la société, à travers le modèle du mariage et celui des tâches familiales, qui sont issues de la sphère privée :

Joséphine Marchand-Dandurand croit que le mariage est encore la seule voie ouverte aux femmes. Les femmes qui ont du temps libre ont cependant le devoir d’étendre à toute la société les bienfaits de leur action à l’intérieur de la famille. Ces interventions sociales se situent surtout dans le domaine des services à offrir aux pauvres, orphelins, vieillard, délaissés. Plusieurs historiens ont qualifié cette revendication d’extension de la sphère féminine de féminisme maternel ou social[49].

L’Oeuvre de Marchand se présente comme un projet conçu et produit par le travail gratuit des femmes, principalement pour les enfants et les femmes, « ses concitoyennes[50] », afin de leur permettre de cultiver, selon l’expression à laquelle elle a souvent recours, leurs intelligences. Certaines femmes agissent comme intermédiaires et main-d’oeuvre dans cette organisation, que ce soient les bénévoles, ses associées, les institutrices. Des bénévoles ont été sollicitées initialement parmi le public de ses lectrices du Coin du feu :

Il nous faudra d’abord le concours des jeunes filles. Dans toutes les entreprises charitables a-t-on jamais pu se passer de ces gracieuses auxiliaires, messagères du Bien sur la terre comme les anges le sont de Dieu dans les régions où il faut des ailes ?[51]

Selon le récit que Marchand en fait dans Le Coin du feu, l’idée de l’Oeuvre proviendrait d’une femme qui lui aurait écrit en revendiquant le « droit à sa sympathie ». Le discours présuppose que les femmes privilégiées, telles que Joséphine Marchand, sont tenues, par une obligation morale, de secourir les autres. Dans ce cas, son interlocutrice l’enjoint de l’aider à se procurer cette « nourriture » que sont les livres :

Pardonnez-moi, disait notre correspondante, ma hardiesse de vous écrire. Ma seule excuse est que je suis une femme pauvre et invalide, et qu’à ce titre j’ai droit à votre sympathie... “ Mon unique distraction est la lecture ; je n’ai pas le moyen de recevoir plus qu’un journal. Cela m’occupe une journée, et les six autres jours de la semaine je reste sans nourriture pour l’intelligence. J’ai un ardent désir de me procurer cet aliment indispensable, mais où trouver celui qui serait en rapport avec mes faibles ressources ?[52]

Par conséquent, l’Oeuvre a pour fonction de rejoindre, au moyen de ces femmes, ceux et celles dont elles prennent soin à la maison et, plus largement, l’ensemble des membres de la société :

Charmer les heures si longues, les journées si vides de l’aïeul cloué sur son fauteuil, faire sourire le pauvre infirme, éveiller l’intelligence de la petite paysanne rustique, grouper les têtes extasiées d’enfants incultes autour d’un livre de gravures instructives ! la pensée de tant de joies pures semées par votre main a de quoi vous séduire[53].

La lecture et l’accès aux livres sont au coeur de cette stratégie : « Il faut lire[54] » affirme Joséphine Marchand. Ses propos qui interpellent les lectrices en vue de les associer au projet de bibliothèque ambulante et la promotion du livre sont généralement condescendants. Elle défend une conception élitiste de la culture de l’imprimé, invoquant une humilité rhétorique lorsqu’elle se relie au commun :

Les conceptions des plus hauts génies deviennent au moyen du livre, les hôtes de nos humbles cerveaux, les pensées des saints se répandent, pénètrent tout doucement dans les âmes et les trésors de l’esprit humain deviennent accessibles aux déshérités [...] Le plus beau cadeau qu’on puisse faire à quelqu’un qu’on aime, c’est un beau livre. Entourons ceux qui nous sont chers de ces joyeux, de ces fortifiants compagnons[55].

Les livres sont abordés comme un moyen d’émancipation et d’édification morale qui se confond avec le geste d’aimer, de prendre soin et même de nourrir grâce à un aliment intellectuel, aussi indispensable que la nourriture au sens matériel. La métaphore de la « nourriture intellectuelle », à laquelle Marchand a régulièrement recours, est suggestive puisque son caractère nécessaire et indispensable émane d’une perspective de privilégiée pour qui manger n’est plus une question de survie.

Dans cette veine, les mères, selon Marchand, doivent plus particulièrement favoriser l’éducation morale et civique, en développant l’« intelligence de [leurs] fils[56] », afin qu’ils puissent « bien voter », et celle de leurs filles en les exposant au « travail de l’esprit », voire à cette « éducation nouvelle[57] », afin qu’elles soient à même de reproduire et perpétuer cette fonction sociale éducative. L’Oeuvre des livres gratuits, en favorisant la lecture, soutient l’éducation informelle dans ce régime maternaliste[58]. Les livres de l’Oeuvre qui circulent par l’entremise des institutrices dans le but de fournir du matériel aux élèves en situation de précarité, souvent dans les régions, supportent aussi l’éducation formelle. Les conditions d’opération et la mission éducative de l’Oeuvre orientées, de manière significative, sur la formation de la jeunesse, à la maison ou à l’école, permettent d’associer cette initiative aux origines de la bibliothèque jeunesse québécoise. À ce titre, il devient possible d’affirmer que les premiers services de lecture publique pour ces publics au Québec sont nés au sein d’un projet féministe.

Cette entreprise inédite amène aussi Joséphine Marchand à être témoin de situations d’injustice et de violence extrêmes qui sont vécues par certaines de ces institutrices. Elle raconte dans son journal la visite qu’elle a faite à « une cliente des Livres gratuits, une institutrice d’un village du Nord avec qui notre oeuvre m’avait mise en rapport[59] » et qui est enceinte à la suite d’un viol dans un milieu qui n’a pas su la protéger et qui apparaît indifférent à son sort. Marchand s’engage à prendre soin de cette dernière alors que la jeune femme est sans ressources :

La pauvre enfant a été séduite par un voyou qui pénétra la nuit dans l’école où elle habitait seule, loin de toute habitation. Elle sera mère, elle « achètera » selon son expression populaire, au mois de janvier. Madame Thibaudeau et moi, nous aurons soin d’elle. Madame Thibaudeau, pendant mon absence, l’a placée à l’hôpital où « pour l’amour de nous », dit-elle, on l’a mise au rang des pensionnaires, quoiqu’elle n’ait pas un sou. […] Son front est encore candide ; elle n’a rien d’une vicieuse. Je lui demandai si mademoiselle M. à qui j’envoyais des livres, était sa parente. « C’est ma petite soeur », dit-elle en baissant les yeux avec un mouvement spontané de confusion et comme si elle se fut reconnue indigne de prononcer son nom innocent. Elle parle sans trop de colère de son agresseur, et blâme plutôt le curé qui aurait refusé de la protéger. Celle qui la précéda, dans son école, eut le même sort. Ces enfants demeurent seules, dans une maison isolée. Le curé lui-même, paraît-il, s’oppose à ce qu’elles pensionnent chez les gens de la paroisse, à cause de la jalousie que cela occasionne chez les autres écoliers. Comme nous parlions des livres, que je continue d’envoyer dans son village, elle me dit, en baissant la tête et avec un air de confusion et d’indignation à la fois : « Dans la famille de celui-là (où il y a trois écoliers), je voudrais qu’il n’entre pas un livre. » Tout cela ne semble pas déranger la soeur qui assiste, silencieuse, à notre entrevue. En voilà des religieuses qui ne doivent pas regretter leur vocation : ce n’est pas précisément avec le beau côté de la nôtre qu’elles sont confrontées tous les jours de leur vie[60].

Ce récit, qui révèle au passage le caractère sériel de cette violence se perpétuant d’une institutrice à l’autre, est un condensé saisissant de l’oppression vécue par les jeunes femmes dans un système patriarcal et religieux au sein duquel les hommes disposent d’un pouvoir de contrôle décisif sur leur sécurité, leur vie, leur corps et leur destin. L’Oeuvre engendre ici un réseau d’entraide et une communauté de solidarité féminine, mais seulement ⎼ ce qui se révèle un enjeu tragique ⎼ dans la mesure où la règle morale est préservée et que la jeune femme est bien une victime innocente et non une « vicieuse ». On constate aussi que les livres ⎼ dont sont susceptibles de dépendre les écoliers de la famille de l’agresseur ⎼ acquièrent une valeur symbolique punitive pour la victime.

La charité de l’entreprise présuppose la moralité des participantes aussi bien que celle de la littérature qui est partagée : « la plus grande circonspection », dit-elle, « devra être employée dans l’envoi de toute littérature aux âmes simples… aux regards candides [61]». D’ailleurs, l’existence d’un comité d’examen pour valider la collection de l’Oeuvre, présidé par un membre du clergé chargé d’empêcher la distribution de « livres immoraux », est documentée[62]. Ce processus n’est pas différent de celui que connaîtront les premières bibliothèques publiques québécoises qui sont régulées par la censure et surveillées de près par les autorités religieuses. Cet aspect rappelle encore que l’Oeuvre, si elle s’avère être un dispositif féminin et féministe progressiste, demeure néanmoins sous surveillance dans un espace contrôlé par les curés et les maris, et que ceux-ci négocient entre eux.

Selon Montreuil, l’Oeuvre est un projet individuel de circulation de livres, qui est géré par Joséphine Marchand, à la différence des bibliothèques de collectivités[63]. Pourtant, cette organisation apparaît bien, à la lumière de ses conditions de production, comme un dispositif collectif, non pas issu d’une collectivité, mais plutôt d’une communauté, d’un réseau de femmes que réunissent des affinités et un programme social. Principalement produit grâce au travail bénévole et gratuit des jeunes filles de la ville et à celui des institutrices en région, le partage des livres et des revues de l’Oeuvre rappelle le modèle des communs[64] tout en étant soutenu par les gouvernements ; sa valeur sociale et publique est difficilement contestable. L’Oeuvre des livres gratuits émergeant du monde des femmes est aussi conforme aux normes qui prévalent et où elles s’occupent de ce que l’on attend d’elles alors : l’éducation des enfants et le soin des personnes en situation de précarité et de pauvreté par l’entremise d’un travail gratuit. En cela, cette Oeuvre gratuite des livres gratuits indique une relation de domination et d’inégalité de genre établie; les actrices impliquées cherchent, néanmoins par son entremise, à étendre l’influence dont elles disposent dans le domaine privé à la sphère publique par le biais d’une narration féministe nouvelle.

c. L’Oeuvre des livres gratuits : un projet des femmes de la bourgeoisie libérale

« J’entreprends après-demain la distribution des livres aux pauvres[65] », annonce Joséphine Marchand dans un énoncé qui introduit cette bibliothèque dans le contexte de la bourgeoisie où les riches ont le privilège d’avoir accès aux livres comme celui d’en donner. L’Oeuvre est tributaire d’un système de classe et des inégalités sociales existantes comme c’est le cas de plusieurs projets de lecture publique. Cette initiative, certes altruiste, est issue d’un groupe qui a la formation intellectuelle, la puissance économique et politique ainsi que le temps et les loisirs pour pratiquer la charité et soutenir les groupes moins privilégiés de la population. L’identité de Marchand, qui intègre son statut de femme mais aussi son appartenance à l’élite culturelle et socioéconomique, s’avère déterminante pour son organisation puisque ces conditions vont lui permettre de la financer à l’aide de stratégies similaires à celles des premières bibliothèques publiques anglophones par le biais de la philanthropie. Elle fait partie du cercle privilégié où circule les généreux donateurs ; elle a aussi de solides entrées auprès des gouvernements qui lui permettent d’assurer le transport gratuit des livres et journaux qui proviennent de la France, et de même à l’échelle de la province, vers les bénéficiaires, elle profite de ses relations politiques, souvent en passant par les circuits parallèles des épouses, des filles, des parentes. En évoquant ces avantages, Marchand est aussi pleinement consciente de l’influence politique qu’elle et son mari détiennent et du pouvoir personnel dont elle jouit pour conduire son entreprise :

Nous sommes bien arrivés, Raoul et moi, à un joli degré de puissance, pour le bien public. Rien ne m’est refusé de ce que je demande, soit aux journaux, soit au Gouvernement, soit aux hommes publics. Il est vrai que je ne demande rien pour nous, et pas d’argent. Je veux profiter de ce bon moment pour établir solidement l’Oeuvre des livres gratuits si utile et bienfaisante, surtout au point de vue intellectuel[66].

De plus, la distance sociale entre cette élite à laquelle elle appartient et ceux qu’elle aide est bien assumée lorsqu’elle souligne à grands traits l’écart en termes d’intelligence, de culture et de moralité qui la sépare de ses clients et clientes. Marchand écrit, en effet, et à la limite du mépris, que les bénéficiaires sont associés au « dénuement moral », ce sont des « malheureux auxquels manque toute distraction, tout plaisir pour compenser les misères d’une vie laborieuse », des « âmes simples[67] ». L’approche de Marchand, pour cette bibliothèque ambulante qui dessert les jeunes et les moins jeunes, associe ses bénéficiaires adultes à un état de minorité et les aborde à la manière des enfants, entre un souci maternaliste[68] et la conscience d’une supériorité et d’un pouvoir que son statut social lui confère.

La bourgeoisie à laquelle elle appartient cherche à perpétuer son emprise sociale et à transmettre au moyen de la lecture, ses valeurs, telles que la célébration du progrès et ses codes moraux encore fortement marqués par la religion : « les progrès », dit-elle, « que nous pourrions faire faire à des esprits incultes, chez la partie illettrée de nos clients, favoriseraient le travail moralisateur des pasteurs évangéliques »[69]. L’Oeuvre semble ainsi participer d’un système de privilèges qui normalise les écarts de richesse que cette charité chrétienne, en définitive, entretient ; si son apport est non-négligeable en termes de progrès sociaux, elle évacue la possibilité des transformations sociales réelles.

Conclusion

La prise en compte des inégalités sociales liées au genre et à la classe permet de mieux comprendre l’Oeuvre des livres gratuits qui s’est appuyée sur un capital social féminin pour opérer. Ce réseau féminin montre des liens de réciprocité, des valeurs progressistes, bourgeoises, catholiques, parfois tiraillées. Il révèle aussi la manière dont les femmes, les institutrices, les populations ouvrières, précarisées, et les enfants occupent l’espace social. Cette interprétation critique forge un récit alternatif quant à l’apport respectif des élites libérales masculines et féminines francophones, du rôle consenti aux femmes et celui qu’elles se sont appropriées, et de la pluralité des forces en tension dans le système émergent de la bibliothèque publique et des services aux jeunes au Québec à la fin du XIXe et au début du XXe siècle.

Cette analyse soulève aussi plusieurs questions nouvelles à investiguer au sujet de la situation de l’Oeuvre des livres gratuits par rapport au développement des bibliothèques publiques, itinérantes ou non, et des services offerts pour les jeunes. Quelles relations ces institutions naissantes entretiennent-elles entre elles au tournant du XXème siècle ? Comment leurs services et leurs collections se comparent-ils ? Comment la bibliothéconomie jeunesse québécoise s’est-elle façonnée à partir de ces origines ?

La recherche sur l’histoire de la bibliothéconomie québécoise doit aussi se prolonger en interrogeant l’histoire, à peine inaugurée, des femmes dans les bibliothèques du Québec. Dans le cas de l’Oeuvre, il s’agit désormais de faire une appréciation plus fine de la nature du travail des actrices impliquées : Qui sont les bénévoles et les associées formant ce réseau de femmes ? Combien sont‑elles ? D’où viennent-elles ? Comment perçoivent-elles le projet, le système éducatif, la place des femmes dans la société, le féminisme ? Ces interrogations et ces récits permettront de poser un socle afin d’établir, souhaitons-le dans la durée, un nouveau domaine d’études à constituer : l’histoire féministe de la bibliothéconomie québécoise.