Corps de l’article

Introduction

En Italie, au printemps 2018, Madame le maire de Turin lance l’initiative connue sous le nom de « Printemps des Maires » (suivie par d’autres villes). Il s’agit d’enregistrer, sur le certificat de naissance, les mères d’intention des enfants de couples lesboparentaux[1] dont le nom figurait sur les documents de la clinique étrangère où la Procréation Médicalement Assistée (PMA) – interdite en Italie pour les couples lesbiens – a eu lieu. En Belgique, certains couples ayant procréé avant la loi de 2007 (autorisant les femmes à accéder à la PMA, sans distinctions d'orientation sexuelle ou d’état civil) ont raconté avoir subi le refus d’un médecin de les suivre pour leur projet parental en raison de ses convictions personnelles. En revanche, les mères ayant procréé à partir de 2015 ont bénéficié d’une complète reconnaissance de la mère d’intention dès le début du parcours reproductif, qui prévoit désormais plusieurs options sur le type de don.

La PMA a créé de nouvelles formes de relations liées aux origines, entendues comme les liens unissant un enfant aux personnes à l’origine de sa venue au monde via un projet d’enfant et un acte procréatif (e.g. des géniteurs, des parents d’intention, des donneurs). Selon les contextes, comment la reconnaissance socio-juridique de la lesboparentalité influence-t-elle ces différentes relations ? Nous explorons cette question à partir de deux recherches menées en Belgique et en Italie, deux pays ayant une trajectoire diamétralement opposée en matière de reconnaissance légale des droits reproductifs et familiaux des couples lesbiens.

L’article est organisé autour de quatre parties. La première présente le cadre conceptuel et la problématique, la deuxième approfondit le contexte socio-juridique, alors que la troisième expose la méthode et l’éthique. La dernière partie analyse la manière dont les relations aux origines se transforment au fil des changements législatifs et socioculturels de chaque pays. Nous montrerons l’impact de la variable générationnelle sur les parcours reproductifs, sur la transmission des origines et sur les traces matérielles que celles-ci laissent. En guise de conclusion, nous soulignons que la frontière entre ceux qui sont membres de la parenté et ceux qui ne le sont pas est le fruit d’une négociation souvent incomplète, d’une redéfinition constante et d'interprétations multiples entre les différents acteurs, amenant à des pratiques parfois contradictoires.

Cadre de la recherche

Cadre conceptuel

Lorsque le couple parental et le couple reproducteur ne coïncident pas (Côté et Lavoie, 2016), il convient de distinguer entre deux types d’origines. Les origines intentionnelles sont les liens unissant l’enfant aux personnes ayant pris l’initiative du projet reproductif, qu’elles aient ou non participé à la procréation. Les origines biogénétiques sont les liens unissant l’enfant aux personnes ayant contribué au projet reproductif avec du matériel biogénétique, y compris les tiers reproducteurs. En cas de lesboparentalité, origines biogénétiques et intentionnelles coïncident pour la mère biogénétique, tandis que la mère d’intention et le tiers reproducteur (qui contribue au projet reproductif en clinique ou de façon artisanale avec du matériel génétique) recouvrent respectivement l’origine intentionnelle et biogénétique. Dans le système de filiation euro-américain, le statut donné aux origines biogénétiques (donneur) et aux origines intentionnelles (mère d’intention) peut varier de façon considérable selon l’encadrement juridique en vigueur dans le pays.

Côté et Lavoie distinguent le donneur anonyme du donneur connu. Le premier étant un homme « ayant offert des gamètes à une banque de sperme, et ce même si certains acceptent que des informations les concernant soient éventuellement accessibles aux enfants qui seront issus de leurs dons », alors que le deuxième est « un homme soit de l’entourage, soit contacté par le web acceptant d’agir à titre de tiers reproducteurs pour le projet parental d’autrui dans un contexte privé » (2016 : 102-103). Nordqvist et Smart (2014 : 41-42) parlent quant à elles de trois types de donneurs connus dont le statut juridique varie en fonction de la législation du pays : le donneur ayant donné du sperme à une clinique et dont l’identité est accessible; celui choisi par le couple qui donne via une clinique et, enfin, celui qui donne du sperme informellement.

Certains auteurs parlent de connexion génétique douée d’un « pouvoir social, légal et culturel particulier, tout en n’étant pas comparable à la parenté et en ayant des significations complexes pour les acteurs impliqués » (Nordqvist et Smart, 2014 : 17). Il s’agit certainement d’une figure ambiguë : « Le donneur n’est pas entendu comme un parent ni comme membre de la famille, et en même temps la contribution génétique implique que le donneur (ou ses parents) peuvent potentiellement réclamer d'être connectés. Les propriétés de la parenté et de la relatedness sont imbriquées dans le don » (ibid. : 123-124). Dans un contexte d’importance symbolique accrue des gènes au sein des sociétés euro-américaines[2], cette connexion « ne peut pas être complètement ignorée ou dépassée; elle est codée culturellement comme significative et inscrite au sein des systèmes de parenté » (ibid. : 123). Or, la frontière entre parenté et connexion génétique est souvent assez floue.

Problématique

Les couples ayant recouru à la PMA sont confrontés a priori à un certain nombre de dilemmes et bien d’autres par la suite, parfois imprévus. Ils doivent d’abord « expliciter leur choix sur la famille qu’ils cherchent à créer[3] » (Nordqvist, 2012 : 646) : donneur-ami ou donneur dont l’identité est (au moins en partie) accessible ou bien complètement anonyme, donneur impliqué dans la vie familiale ou totalement absent de celle-ci, parcours procréatif artisanal ou en clinique (à l’étranger ou dans son propre pays) ? Toutefois, les réelles possibilités de choix diffèrent pour chaque couple en fonction d’un certain nombre d’autres facteurs (Nordqvist et Smart, 2014). Cet article explore l’influence du degré de reconnaissance des droits reproductifs et familiaux des couples lesbiens sur les choix du tiers reproducteur et sur les relations liées aux origines au sein des familles lesboparentales. Notre objectif est de mettre à l’épreuve l’hypothèse d’une variabilité des rapports aux origines selon le traitement politique de la lesboparentalité dans différents contextes nationaux.

Terrains de recherche

L’Italie et la Belgique, des pays extrêmement différents en matière de bioéthique et d’inclusion des personnes homosexuelles, se situent aux deux extrémités de la Rainbow Europe Map. Cette carte de l’International Lesbian and Gay Association (ILGA) représente la protection des droits des personnes LGBTI dans les pays européens[4]. Alors que la Belgique se situe au 2e rang sur 49 pays de l’index 2020, avec 73 % des droits des personnes LGBTI respectés et 100 % des droits familiaux, l’Italie est au 34e rang, en ne respectant que 23 % desdits droits et 15 % des droits familiaux. Or, les deux pays sont en réalité moins polarisés que ce que suggère l’index : plutôt que d’opposer la totale reconnaissance de la Belgique à la non-reconnaissance de l’Italie, il convient de parler de degrés de reconnaissance. Les familles italiennes sont souvent dans une situation de reconnaissance précaire (susceptible d'être perdue à tout moment) ou de reconnaissance paradoxale (la mère d’intention est reconnue légalement par certaines institutions et pas par d’autres). Elles peuvent aussi être en situation de reconnaissance en évolution (reconnaissance en cours d’obtention), tandis que les familles belges sont toutes, à l’heure actuelle[5], dans une situation de haute reconnaissance (complète reconnaissance d’un point de vue juridique et institutionnel) (Sarcinelli et Simon, 2019).

Politiques des sexes et politiques des origines en Belgique

Entre 1987 et 2014, la Belgique a connu un progressif élargissement des droits des minorités sexuelles (Borghs et Eeckhout, 2010). La première grande réforme de 1987 en matière de droit de la filiation remplaçait l’idée selon laquelle la filiation découle du mariage par l’égalité entre tous les enfants ainsi que par un équilibre entre les liens du sang et les liens sociaux. Si la Cour de cassation[6] a souligné un certain nombre de discriminations engendrées par la réforme en 1990, liées à la présence majoritaire de partis catholiques au gouvernement (ibid), ce n’est qu’en 1999 que fut votée la loi reconnaissant le statut de cohabitant aux couples homosexuels grâce à une nouvelle coalition gouvernementale (formée par des socialistes, libéraux et écologistes). Malgré ce nouveau paysage politique, une certaine difficulté à légiférer persistait, liée notamment au caractère fédéral d’un pays où les conceptions sont parfois radicalement opposées entre le Nord et le Sud. C’est pourquoi il fallut attendre 2003 pour qu’une loi ouvre le mariage aux couples de même sexe. Cette loi n’abordait toutefois pas la question des droits parentaux, ne prévoyant pas l’inscription des enfants de ces couples à l'État civil comme faisant partie du ménage. Malgré des contestations, l’adoption fut ouverte aux couples gays et lesbiens avec la loi du 18 juin 2006, marquant une première reconnaissance de l’homoparentalité (Roca i Escoda et Gallus, 2012). La nouvelle réforme du droit de filiation, votée la même année pour gommer les discriminations soulignées par la Cour de cassation, « va maintenir la référence bisexuée de la filiation d’origine, considérant ainsi qu’une différence doit être marquée par rapport à la filiation “plus fictive” et moins “naturelle” que constitue l’adoption » (ibid. : 49). Ensuite, la loi de 2007 a ouvert l’accès à la PMA à toutes les femmes, indépendamment de leur orientation sexuelle ou de l’état civil (mariée/célibataire), et celle de 2008 a encadré le don de matériel génétique, prévoyant que le don de gamètes en Belgique soit anonyme (sauf si les mères font appel à un « donneur ami » ou en cas d’open donation[7]). Enfin, une loi de 2014 établit le statut de coparente, assurant une totale égalité juridique entre les deux mères et éliminant ainsi les différences entre les parents hétérosexuels et lesbiens.

Le retard des politiques dans le contexte italien

Le droit de la famille italien reste encore très peu adapté aux importants changements sociaux survenus dans les structures familiales (Saraceno et Naldini, 2013), malgré quelques évolutions législatives en cours. Ni l’adoption ni la PMA ne sont accessibles aux couples lesbiens et aux célibataires. La loi de 2004 en matière de PMA, particulièrement conservatrice et fruit d’un débat très dur et controversé (Lombardi, 2016), a été accusée de contribuer à la légitimation d’une conception de la parentalité comme étant associée aux liens génétiques dans le cadre de la reproduction hétérosexuelle (Grilli et Parisi, 2016). La loi sur les Unions Civiles de 2016, qui reconnaît l’homoconjugalité et pas l’homoparentalité, est le résultat de nombreux compromis, différentes tentatives de lois et une injonction à légiférer de la part de la Cour européenne des Droits de l’Homme (Grilli et Parisi, 2020). Les femmes lesbiennes désirant fonder une famille sont, encore aujourd’hui, obligées de recourir à la « procréation en exil » (Zanini, 2013), à l’insémination « artisanale » ou encore à se présenter en couple avec un donneur-ami auprès des services publics offrant des parcours de PMA. Pour les projets reproductifs réalisés en Italie, la question de l'accès aux origines dépend des accords informels noués entre le couple et le donneur ou des réglementations du pays où la PMA a eu lieu, que les couples choisissent aussi en fonction de l’encadrement législatif concernant l'accès aux origines.

La démocratisation sexuelle européenne à deux vitesses

Pendant plusieurs siècles, la filiation dans le système euro-américain découlait du principe que la procréation se basait sur le mariage et que les enfants naissaient d’un couple hétérosexuel marié. En Italie et en Belgique, elle suivait l’idéologie du sang, fondée sur les liens dits « naturels », où l’ordre de la loi coïncidait avec l’ordre de la nature (Fine et Martial, 2010). Depuis, l’encadrement juridique de la lesboparentalité n’a pas évolué à la même vitesse dans les deux pays. Depuis 2014, les lois belges assurent désormais une totale reconnaissance des mères d’intention, tandis qu’en Italie cela va encore au cas par cas, municipalité par municipalité, tribunal par tribunal. Par conséquent, les femmes d’une même génération, selon leur pays de résidence, n’ont pas connu le même encadrement juridique. De surcroît, le statut de tiers reproducteur est aussi variable en fonction du pays de résidence des couples et/ou du pays où la démarche procréative a eu lieu. Est-ce que cette différence influence les pratiques des familles concernant les origines ?

Méthode et corpus

Les données présentées sont issues de deux études ethnographiques menées entre 2016 et 2020 : une recherche postdoctorale intitulée « Les frontières de la famille dans l’Europe contemporaine. Une anthropologie morale et politique de l’enfance et de la parentalité en Italie et en Belgique »[8] et un mémoire de fin d’études intitulé « Avoir deux mamans en Belgique francophone : bricolage de la parenté » (Simon, 2018), réalisé sous la direction d’Alice Sophie Sarcinelli.

Nous avons adopté la méthode des études ethnographiques locales, une approche comparative déjà adoptée en anthropologie de la parenté. Cette approche permet d’éviter les excès de spécificité de la micro-ethnographie en incluant différents territoires, tout en utilisant l’observation ethnographique plutôt que les seuls entretiens qualitatifs (Kröger, 2001). Après la récolte des données en solo, nous avons mené un travail d’analyse conjoint. Le corpus inclut 16 familles[9] avec des enfants nés entre 1986 et 2017. Elles sont hétérogènes en termes socio-économiques[10], du lieu de résidence et du traitement social et politico-juridique de la lesboparentalité.

Puisque ces familles sont disséminées dans l’espace social et ne forment pas a priori une communauté (à l’exception de celles rassemblées au sein d’associations comme Famiglie Arcobaleno – FA en Italie et Homoparentalité ou Parents arc-en-ciel en Belgique), nous avons privilégié les portes d’entrée informelles au-delà des seules associations militantes (qui ont pu, au départ, servir d’intermédiaire). Ces portes d’entrée sont, par exemple, le bouche-à-oreille, les réseaux sociaux, ainsi que les réseaux académiques, professionnels ou personnels. Cette diversification des modalités de recrutement sert à contrebalancer l'excessive visibilité des familles les plus militantes réunies autour d’un seul et même discours. Elle permet d’interroger la lesboparentalité, une catégorie loin d'être homogène, et de faire apparaître les variables qui jouent concrètement sur les relations liées aux origines dans ces familles. Nous avons choisi au cas par cas la modalité de prise de contact la plus opportune : soit une lettre formelle possédant l’enseigne de notre université et illustrant précisément le projet de recherche, soit un message plus informel complété par des explications orales.

Suivant l’approche de Florence Weber (2005), nous avons recueilli les pratiques, les normes et les sentiments à travers une écoute des paroles, l'observation des pratiques et la prise en compte des émotions. Nous adaptant à la vie quotidienne de chacun, l’observation participante des pratiques familiales et de petits gestes quotidiens qui marquent l’appartenance familiale (Cadoret, 2001) (de durée variée en fonction de la disponibilité des familles et de leur lieu de résidence) a été complétée par la récolte de discours. Cette dernière a pris la forme d’entretiens biographiques (d’a minima une heure) et de conversations plus informelles. Nous avons également recouru à la construction des schémas de parenté avec différents membres des familles. De plus, nous avons procédé à l’analyse du contexte légal de chaque pays. Nous avons interrogé les parents, les enfants et, si possible, les autres membres de la parentèle et les donneurs. Après le début de la pandémie, les derniers échanges ont eu lieu par téléphone et/ou par internet ou, plus rarement, dans des espaces ouverts.

Enjeux éthiques

Notre approche éthique se base sur quatre dimensions principales de l’éthique formelle (Pastori et al., 2019) : a) Objectifs et avantages : les études ont été entièrement menées dans le respect des cadres éthiques applicables, y compris celles liées à la recherche avec des enfants; b) Consentement : la recherche a été subordonnée à l'obtention, par les chercheuses, du consentement éclairé des participants, y compris de la part des enfants[11], et toutes formes de dissidence ont toujours été respectées; c) Vie privée et confidentialité : une attention particulière a été accordée à la protection de la confidentialité, de l'anonymat et de la vie privée des participants[12], compte tenu des problèmes méthodologiques et éthiques de la recherche sur la vie privée des familles; d) Stockage et utilisation des données : l'analyse des données a respecté les mesures rigoureuses de protection des données, conformément aux réglementations nationales et internationales. L’éthique formelle s’est accompagnée d’une « éthique pragmatique et processuelle » (Razy, 2014) qui opère au cas par cas, selon le contexte, les objectifs et les conditions de chaque recherche, ainsi que les caractéristiques sociales des interlocuteurs.

Résultats

Les relations liées aux origines

Les relations liées aux origines sont « latentes, incertaines et périphériques » (Martial, 2020 : 286), en plus d’être marquées par le manque d’un « modèle illustrant comment la relation est censée être » (Berend et al., 2019 : 95). Si le fait de se situer aux marges d’un modèle euro-américain dominant laisse aux familles un plus grand pouvoir d’action quant au façonnage de leur parenté (Martin et al., 2019), ces relations bouleversent des « suppositions majeures et implicites concernant la parenté et la connexion génétique » (Grilli, 2019 : 31). Les familles d’enfants conçus par don de sperme doivent gérer la place ambiguë du donneur comme partie de la vie quotidienne de la famille (ibid.). Si la relation avec le donneur connu présente des spécificités, les degrés de présence du donneur connu et anonyme au sein d’une famille ayant enfanté via PMA ne peuvent pas être pensés comme deux polarités opposées. À la présence, plus ou moins importante, du donneur connu, répond la « présence absente » (Nordqvist et Smart, 2014 : 107) du donneur anonyme, nourrie par une relation imaginaire et énigmatique de la part des membres de la famille. Ce deuxième cas de figure donne lieu à une relation « tourmentée et impensable » (ibid.) avec quelqu’un qui recouvre généralement un statut de non-personne au fil du parcours (Thompson, 2001).

La littérature montre que les choix des familles lesboparentales (donneur connu/ami/anonyme) varient en fonction de la volonté de donner ou non à l’enfant une figure masculine semi-paternelle auprès de laquelle se socialiser (Côté, 2012), de l’importance accordée ou pas à l’aspect biogénétique de la parenté (Côté et Lavoie, 2016) ou encore de la volonté éventuelle de garantir le droit de l’enfant à connaître ses origines (Nordqvist et Smart, 2014). Cependant, les familles lesboparentales n’opèrent pas ces choix dans les mêmes conditions et leurs décisions sont aussi déterminées par un certain nombre de variables. La dimension générationnelle apparaît d’abord dans les trajectoires de couples d’une même ville ayant procréé à des périodes différentes.

En effet, si l’on ne peut pas opposer schématiquement les deux pays, il faut tenir compte de l’époque à laquelle les projets reproductifs ont été concrétisés. Nous avons repéré trois générations de familles dans chaque pays. En Italie, la première est la génération des couples ayant réalisé leur projet reproductif avant la diffusion de la procréation transnationale (jusqu'à la fin des années 1990) et ayant davantage eu recours à des cliniques clandestines ou aux pratiques d'insémination artisanale. La seconde, tout au long des années 2000, a vu se développer l’accès aux cliniques étrangères. Enfin, la dernière génération a connu un progressif élargissement des droits reproductifs et familiaux, suite à la diffusion des pratiques de reconnaissance des origines intentionnelles et des dernières modifications de la loi sur la PMA en 2014, qui ont amené certains couples à recourir à ces techniques en Italie. La première génération belge, qui inclut les couples ayant procréé entre 1980 et le début des années 2000, a été confrontée à une absence d’encadrement législatif. La deuxième, avec des enfants nés entre 2000 et 2014, a pu tirer profit de premières avancées législatives. La troisième génération, avec des enfants nés après 2014, a bénéficié d’une pleine reconnaissance des origines intentionnelles grâce au statut de coparente.

Bien que les trois générations des deux pays ne soient pas dans la même situation, on observe tout de même des parallèles et des enjeux spécifiques auxquels chaque génération est confrontée. La première génération a dû surmonter différents obstacles pour réaliser le projet reproductif lui-même, alors que la deuxième s’est consacrée aux tentatives de reconnaissance légale de la mère d’intention. Si les familles de la troisième génération ont plus de marge de manœuvre pour choisir les modalités du rapport au donneur, elles font aussi face à une nouvelle injonction liée à la transparence vis-à-vis des enfants et aux droits à connaître ses origines.

Deux pays, trois générations

Génération combattante[13]

Pour la première génération, les possibilités de parcours reproductifs étaient très limitées, surtout en Italie. La priorité des familles est de mener à bien le projet reproductif et la question du choix du parcours se pose moins que pour les générations suivantes. Tandis qu’en Belgique, les choix concernant le donneur dépendent surtout de la volonté d’assurer une place à la mère d’intention. En Italie, c’est d’abord le manque d’option qui pèse sur les trajectoires.

Consuelo (mère biogénétique) et Alessandra (mère d’intention) ont entrepris leur parcours reproductif en Italie à la fin des années 1990. Après une arnaque subie lors d’une tentative de PMA dans une clinique clandestine, elles ont, faute d’autre possibilité, procédé à une insémination artisanale grâce au don d’un ami. Or, l’absence de reconnaissance juridique de la parentalité d’Alessandra a mené à un changement radical des rôles négociés initialement. Au départ, Consuelo, Alessandra, le donneur ami et son compagnon partageaient une vision commune : les mères sont les parents, le donneur et son compagnon sont très impliqués dans la vie familiale et ont des appellatifs semi-paternels, tout en n’étant pas de co-parents. Après une séparation conflictuelle, Consuelo a opéré un processus de des-apparentement[14] d’Alessandra (cf. Sarcinelli, 2018) et, en même temps, parlait à ses nouvelles connaissances d’un père n’ayant jamais reconnu les enfants. À la suite d’un procès intenté par Alessandra et d’un second décidé par le Tribunal des mineurs pour vérifier la situation familiale, le donneur fut informé par l’institution qu’il pouvait revendiquer les droits parentaux s’il le souhaitait. Bien qu’il n’ait pas procédé en ce sens, il accepta quelques années plus tard de développer une relation paternelle avec la fille aînée, à la demande de cette dernière. Alessandra, quant à elle, n’a plus aucune possibilité de revoir ses enfants et se retrouve seule et confrontée à de fortes asymétries, sans moyens (notamment juridiques) de revendiquer les origines intentionnelles des enfants.

Vers la fin des années 1980 en Wallonie (Belgique), lorsque Fabienne exposa à son gynécologue son projet d’enfant avec Pascaline, le médecin répondit qu’elle était stérile, ce qui fut infirmé par la suite. Ce n’est qu’au début des années 1990 que le couple a trouvé une gynécologue qu’elles ont défini comme « gay friendly » et ont eu des enfants, dont Pascaline n’a pas été reconnue comme la mère légale. Les deux femmes ne souhaitaient pas une tierce personne dans la vie de leur enfant. Cette décision est née, certes, d’une volonté d’assurer à l’enfant un modèle familial nucléaire et biparental, répondant au besoin d'être une famille ordinaire (Côté, 2014 ; Nordqvist, 2012 ; Parisi, 2017), mais également de la nécessité d’éviter que le donneur puisse réclamer des droits qui seraient refusés à Pascaline, la mère d'intention. En effet, cette dernière a obtenu des droits parentaux uniquement en cas d’incapacité grave du côté de Fabienne (maladie ou décès). Ce n’est qu'avec la loi de 2006, ouvrant l’adoption aux couples de femmes, que Pascaline a pu entamer les démarches pour devenir mère légale. Malheureusement, comme ses enfants étaient toujours mineurs, la procédure d'adoption intrafamiliale n’était absolument pas adaptée à leur situation. Comme cela suscitait un mal être chez elle, elle préféra abandonner les démarches.

Génération militante

La deuxième génération est marquée, en Belgique, par une progressive reconnaissance des familles lesboparentales et, en Italie, par une plus grande facilité d’accès à la PMA à l’étranger. Malgré une plus grande facilité d'accès à différents parcours reproductifs, dans les deux pays, la reconnaissance des mères d’intention demeure faible ou nulle. Les familles de cette génération sont souvent engagées dans des démarches militantes vouées à l’obtention des droits reproductifs et/ou familiaux. En Belgique, Jeanne et Sylvie ont pu, en 2010, accéder en tant que couple et sans grande difficulté à un hôpital qui pratiquait la PMA. Contrairement à Pascaline, la procédure d’adoption de la part de Sylvie s’est bien passée. Selon Sylvie, les lois et les mentalités ont énormément changé en quelques années. Elle ajoute qu’il était toutefois indispensable d’être préalablement bien informée afin de ne pas perdre de temps et se décourager. Cette génération est marquée par un plus grand accès aux informations, grâce au milieu associatif et militant. Sandra et Claudia ont commencé leur projet reproductif en 2003. Sandra relate qu’à l’époque : « En Italie il n’y avait rien. ». Faute de candidat convaincant, le couple s’est tourné vers un site anglais qui envoyait par courrier les doses de sperme, idée qu’elles n’ont pas aimée. Le moment décisif a été la découverte de la liste de diffusion « LLI maman », acronyme de Liste Lesbienne Italienne Maman : « avant on ne connaissait personne. Pour nous ça a été très important de voir qu’il y en avait d’autres [mères] et surtout de voir les difficultés qu’elles avaient rencontrées et surmontées ».

Les couples belges et italiens de cette génération tendent à éviter de se présenter en clinique avec un donneur connu, ne souhaitant pas faire de place à un autre adulte pouvant revendiquer un rôle parental auprès de l’enfant. Elles tendent à minimiser la place laissée au donneur au sein de la parentèle, tout en se détachant de facto du modèle traditionnel de la famille (Gross, 2010). Cette minimisation du rôle du donneur répond à différentes exigences des mères. En premier lieu, ce choix est l’une des stratégies pour faciliter une pleine assomption de la maternité basée sur l’intention, entravée par la naturalisation de la filiation maternelle et la sacralisation du ventre maternel (Iacub, 2004). C’est l’une des manières de contrebalancer le primat de la parenté biogénétique dans des sociétés marquées par la génétisation de la parenté (Nordqvist et Smart, 2014). Exclure au maximum de la vie familiale la figure du donneur permet alors d’assurer la primauté de la parenté d’intention et quotidienne (Weber, 2005), à savoir la présence quotidienne auprès de l’enfant d’un point de vue tant affectif, qu’éducatif ou de soins, ainsi que la prise en charge économique. Cela permet également de faire coïncider le couple parental et le couple conjugal (Côté et Lavoie, 2016 ; Desjeux, 2008). Cette petite place apparaît explicitement dans les termes utilisés par les mères belges : « le gentil monsieur qui a donné sa petite graine », « un homme qui a fait un geste altruiste », « celui qui a aidé à réaliser notre projet de famille ». Dans la figure du « Monsieur Gentil », attestée par d’autres recherches, la biologie n’est « rien de plus qu’une information » (Gribaldo, 2005, dans Guerzoni, 2020 : 166). Par ailleurs, donner davantage de place à la parenté d’intention et quotidienne au détriment de la parenté biogénétique et légale permet de rééquilibrer l'asymétrie entre les mères et de limiter la vulnérabilité de la mère d’intention en cas de non-reconnaissance légale, mais aussi d’un point de vue social et symbolique.

Enfin, il s’agit de trouver le bon équilibre entre l’innovation que la présence d’un donneur représente et les règles implicites de la parenté euro-américaine, comme la loi d’exclusivité[15]. Si toutes les mères rencontrées trouvent normal qu’un enfant puisse avoir deux mères, il est inconcevable pour la plupart d’entre elles qu’il ait plus de deux parents (Côté, 2014). Selon le concept de « parentood pie chart » (Nordqvist et Smart, 2014), couper la « tarte de la parenté » en de trop nombreuses parties pourrait faire naître des conflits entre les différents acteurs en présence. Sandra, qui a grandi en famille recomposée, a eu des réticences à accepter un ami de Claudia comme donneur impliqué dans le projet familial, compte tenu du fait qu’on ne pouvait lui faire entièrement confiance : « le donneur te dit qu’il ne va pas s’immiscer, mais personne ne pourrait mettre sa main au feu à ce sujet ».

Enfin, les différentes dimensions de la parenté (parenté d’intention, biogénétique, quotidienne, etc.) sont mobilisées de façon stratégique selon les circonstances pour établir la frontière entre les parents et les non-parents et donner la « bonne place » à chacun. Minimiser la parenté biogénétique du donneur n'empêche pas d’utiliser cette même dimension pour renforcer une fratrie, comme c’est le cas pour les mères ayant eu plus d’un enfant en recourant au même donneur. Cette stratégie, parmi d’autres, démontre « la complexité à laquelle le symbole des liens biologiques conserve toute son importance » (Côté et Lavoie, 2016 : 79). Si les liens biogénétiques sont considérés comme liant les enfants d’une même fratrie, cette interprétation n’est pas faite pour les liens aux éventuels autres enfants issus du même donneur.

Génération transparente

La dernière génération est marquée à la fois par un élargissement (plus ou moins complet selon le pays) des droits reproductifs et familiaux ainsi que par l’évolution des normes sociales liées à la place des origines en cas de conception via don de gamètes. Cette évolution recalque celle qui a eu lieu concernant l’adoption, étant justifié par l’ancrage de la sécurité ontologique d’une personne dans la connaissance de ses connexions génétiques (Nordqvist et Smart, 2014). En Belgique, les couples peuvent choisir de se rendre en clinique avec un donneur connu ou d’opter pour un donneur anonyme ou à identité ouverte. En 2015, Émilie et Marie ont choisi l’open donation, ne voulant pas priver leur enfant de la possibilité de connaître ses origines. Dès la naissance, l’enfant a deux mères : la mère d’intention a pu se rendre au bureau d’État civil de sa ville afin de déclarer la naissance et être inscrite comme parent de la même façon qu’un père hétérosexuel. Les familles qui optent pour un donneur semi-anonyme souhaitent conjuguer la volonté de ne pas partager excessivement la « tarte de la parenté », tout en permettant à l’enfant, une fois adulte, d’avoir accès à certaines informations sur le donneur. Cependant, la variable de la génération n’est pas la seule : un tel choix peut être renforcé par les trajectoires familiales. Véronique et Veronica, couple italo-belge, disent avoir opté pour un donneur à identité ouverte en tant que « garantie supplémentaire » du bien-être de l’enfant, d’autant plus que la mère de Véronique a souffert de n’avoir jamais su qui était son père.

En Italie, les familles ont opté pour un donneur connu non pas par manque d’options, mais comme le résultat d’un processus de choix parmi les possibilités existantes. Les familles ayant une position critique plus radicale vis-à-vis du pouvoir étatique ont choisi d’utiliser les brèches de la loi sur la PMA en se présentant en couple avec le donneur auprès des services présents sur le territoire. Elles ont, de ce fait, reçu de vives critiques par les militants de l’association Famiglie arcobaleno (FA) parce que cette modalité reproductive se place aux marges de la légalité. Giuditta raconte qu’en 2014 elle a écarté l’option, désormais classique pour FA, de la PMA à l’étranger : « pour des questions politiques, économiques, logistiques, éthiques », mais aussi pour garantir le droit de l’enfant à connaître ses origines. Contrairement aux générations précédentes, c’est après de longues réflexions et en tant que choix délibéré que Giuditta et sa compagne cherchent un donneur-ami avec qui entreprendre un parcours dans une clinique italienne. D’autres familles italiennes privilégient d’autres options en fonction de leurs ressources : Monica, par exemple, peut compter sur ses compétences de médecin pour assurer le suivi de la fécondation artisanale de sa compagne.

Le choix du donneur ami est le fruit de réflexions suivant certains critères, comme la nécessité d’une certaine affinité socioculturelle (Mamo, 2007, dans Côté et Lavoie, 2016) et d’une convergence des attentes concernant le rôle qu’il jouera auprès de l’enfant. Maureen et Benedetta ont d’abord pris en considération un ami hétérosexuel ayant déjà un enfant, puis un ami homosexuel ne souhaitant pas d’enfants et qui, donc, « convenait pour différentes raisons ». Marzia et Serena ont, elles aussi, choisi un ami avec qui elles partagent une certaine vision de l’accès à la parenté en tant qu’homosexuels. Marzia le décrit comme « un ami à moi et à Serena, lui aussi activiste LGBT depuis toujours, donc une personne qui comprenait parfaitement toute une série de références sans qu’on doive lui expliquer et que, de plus, il était de confiance ».

Même en cas de donneur ami, il reste nécessaire de garder une certaine distance avec ce dernier afin d’éviter le risque d'excès de parenté, de relatedness ou, a minima, de connexion, qui sont susceptibles de miner les frontières physiques, sociales, légales et symboliques de la famille. En effet, le don connu génère un lien personnel sans codes de conduite et une sorte de « dette morale » (Godelier, 2004) de la part des parents d’intention. Il y a donc une variété d'arrangements ainsi qu’« une constante possibilité pour le donneur de tomber dans une catégorie de parenté, tout en étant positionné et conceptualisé comme non-kin. » (Nordqvist et Smart, 2014 : 124). Bien que les couples ayant recouru au donneur-ami consacrent du temps à négocier les conditions de ce don (sur le mode de conception, la responsabilité de chacun et son degré d’implication) (Côté et Lavoie, 2016) avec celui-ci avant d’entreprendre le parcours, certains aspects ne sont pas abordés ni prévus. En effet, « il y a autant de définitions de ce qu’est un donneur qu’il y a d’arrangements privés » (Côté, 2014 : 74). On pourrait parler de contrat incomplet, en reprenant la formule utilisée pour nommer la relation ethnographique (Fournier, 2006). Tout comme cette dernière, les relations aux marges de la parenté sont entourées par un important degré d’indétermination, même après la formulation d’un accord, y compris si celui-ci est écrit. En Italie, Roberta et Carmen avaient beaucoup négocié avec Vito (jeune célibataire) avant d’entreprendre un parcours d’insémination artisanale. Un des détails importants qui n’avait pas été abordé est l'usage de l’appellatif « papa ». Ce n’est qu’après la naissance de Giuseppe, que Vito s’est rendu compte qu’il manquait un mot pour nommer son statut vis-à-vis du nouveau-né. De par son parcours personnel, Roberta s’opposa à ce qu’on utilise ce terme pour une figure qui, dans ses représentations, avait peu à voir avec le rôle que Vito allait avoir dans la vie de son fils. Si Vito convenait qu’il fallait bien « resignifier ce mot », cela n’était pas une raison suffisante pour l’exclure : « Tout comme il y a deux mères, je peux concevoir qu’il ait un père avec un rôle plus proche de celui d’un oncle, donc pas le père traditionnel. Je ne saurai pas quoi utiliser d’autre, car je ne suis pas l’ami, ma relation avec Giuseppe n’est pas celle d’un ami. Qu’est-ce que dois-je dire : un « ami spécial » ? Ce n’est pas pertinent. Oncle non plus, d’ailleurs Giuseppe a plein d’oncles ! Donc, faute de mieux... Mais pour elle c’est un grand tabou ». Pris dans une relation-sans-nom, Vito trouva sa place ambiguë et problématique tant pour Giuseppe (qui passait du temps avec un homme extérieur à la famille sans savoir pourquoi) que pour lui-même (qui circulait avec un enfant lui ressemblant sans pouvoir se présenter en tant que parent). Ce qui rend incomplet ce contrat est la définition même de ce qu’est un parent, ce qu’est un géniteur et ce qu’est un père. Chacun l’a complété à partir de ses propres représentations : Roberta semble ancrer le concept de parent et de père dans la parenté quotidienne et pratique, ainsi que dans le lien conjugal (Côté, 2014), tandis que Vito ne se conçoit pas comme un simple, tout en n’étant pas un père dans son acception classique (Côté et al., 2019).

Cependant, un contrat incomplet peut être complété avec le temps. Carlo raconte l’évolution du rythme et des modalités de visite en tant que donneur connu : les premiers mois après la naissance, les mères ont eu besoin d’un temps d’adaptation et ont laissé très peu de place à ces visites, qui par la suite se faisaient toujours en présence de ces dernières. Ce n’est qu’après deux ans qu’elles ont commencé à lui confier l’enfant. Si Carlo était prêt à s’occuper de l’enfant dès la naissance, il a fallu du temps avant que les mères se sentent prêtes à le faire entrer dans la vie familiale. Malgré le fait que Carlo avait besoin de construire un lien avec l’enfant, faute de parenté quotidienne et d’un rôle précis, les mères ont veillé au maintien de frontière de la parenté (Côté et Lavoie, 2016 ; Nordqvist, 2012).

La transmission des informations relatives aux origines

Dans les familles minoritaires, les informations relatives aux origines peuvent être véhiculées tant dans la sphère familiale qu’associative, de façon plus ou moins implicite, à travers des récits, des pratiques, des silences et d’autres formes indirectes de transmission (Granata et Sarcinelli, 2012). On voit ici que les formes de transmission des connaissances concernant les origines diffèrent selon les générations.

Faute de supports matériels, les familles de la première génération ont parfois autoproduit de petits livres sur les origines de l’enfant. « Le livre de notre famille » réalisé par Costanza, mère d’intention, raconte l’histoire de deux princesses qui, après l’échec d’une Fécondation In Vitro (FIV) dans une clinique clandestine (décrite à travers le personnage d’une fée très connue et fréquentée par de nombreuses princesses à cause de ses graines magiques, mais difficiles à trouver), ont accepté l’offre de don de sperme de Roberto, un ami homosexuel en couple avec Pietro. Tous deux sont représentés sous la forme d’hommes portant une couronne, qui s’embrassent. L’histoire se termine ainsi : « Même quand tu as peur pour ce qui t’arrive, ou il y a quelque chose qui te fait souffrir, il y a quelque chose de plus puissant qui ne te laisse jamais seul : la Famille du Cœur ».

La génération suivante tend plutôt à présenter le donneur comme une non-personne ou un « “médicament” destiné à combattre l’infertilité » (Delaisi de Parseval, 2009 : 159). Il s’agit de minimiser les origines biogénétiques ou de les présenter comme un aspect technique, scientifique. Le livre « Piccola storia di una famiglia. Perché hai due mamme? »[Petite histoire d’une famille. Pourquoi as-tu deux mères ?] relate le don anonyme dans une clinique étrangère : « En Hollande, il y a une clinique où des messieurs gentils donnent de petites graines ». Le « monsieur gentil » n'est pas représenté : à sa place il y a un médecin qui confie à la mère un sac contenant un spermatozoïde, simple matériau reproductif. C’est l’époque de la construction collective de la narration des origines, transmise lors des rencontres d’enfants en milieu associatif ou à partir de supports matériels. Les livres sur l’homoparentalité sont voués à donner un support littéraire aux familles et participent à une stratégie politique de visibilisation de l’homoparentalité. Désormais, en Italie comme en Belgique, des supports matériels variés (livres, dessins animés, productions « militantes », récits) sont utilisés dans l’espace domestique, associatif ou scolaire et contribuent à construire une narration commune, voire une modalité culturelle partagée pour parler des origines au sein de la communauté des mères lesbiennes.

La dernière génération, confrontée à l'injonction de raconter aux enfants leurs origines dès qu’ils sont petits, voire bébés, a davantage adopté une « politique de la transparence » (Guerzoni, 2020). Or, s’il est socialement admis, dans ces familles, qu’il est bon de parler ouvertement à l’enfant dès son plus jeune âge, cela ne se traduit pas automatiquement par une conduite effective : bien des parents ne savent pas très bien quoi dire aux enfants, ni quand et comment le faire (Nordqvist et Smart, 2014). Par ailleurs, la façon dont le récit des origines est transmis aux enfants varie. Une des pratiques de transmission est le voyage en famille dans la ville où la PMA a eu lieu. Elisabetta raconte que la transmission des origines nationales était un aspect important pour son couple qui avait choisi le Danemark, car c’est le premier pays ayant ouvert le vote aux femmes et le mariage aux homosexuels : « Nous nous sommes dites “c’est lui !”, car avoir 50 % des origines d’un pays aussi avancé m’est apparu comme un patrimoine que tu donnais aux enfants ». Le sperme est ici personnifié et porteur d’un patrimoine national et politique, en plus de l’aspect strictement génétique. En cas de donneur connu, beaucoup de mères, comme Marzia, mettent en avant leur volonté de transparence : « Je voudrais que dès qu’il naisse, il sache presque immédiatement, ou dès qu’il en a les capacités cognitives, que le père biologique n’est pas seulement un donneur de sperme, il est une personne ». Cette volonté ne se traduit toutefois pas automatiquement dans les pratiques. Au contraire, la transmission d’un don connu prend souvent la forme d’un mélange de silences, de non-dits, de demi-vérités et de mensonges. Marzia raconte n’avoir pas encore révélé explicitement ses origines à sa fille, car cette dernière ne pose pas de questions, mais le cas échéant, sa mère ne tairait rien : « Au sujet de la vérité, mon principe est que je n’ai jamais rien caché, je dis ce qui est. Je cherche surtout à lui transmettre en termes d’amour ce qu’est la réalité de nos relations ». Les mères de Chloé, qui ont pratiqué l'insémination artisanale avec un donneur proche de la famille élargie, ont voulu garder secrète l’identité du donneur, tout en laissant à leur fille la possibilité d’avoir accès à ses origines. Afin qu’aucun membre de la parentèle ne puisse imaginer connaître le donneur, elles disent avoir recouru à la PMA à l’étranger. Entre-temps, elles gardent des contacts minimes avec ce dernier : « Je vais sur son lieu de travail une fois par an et j’emmène Chloé pour qu’il puisse la voir grandir sans que cela crée de problèmes ». Ces visites ont aussi pour objectif de faciliter les choses au cas où Chloé demanderait un jour à connaître ses origines : « Je souhaite qu’il soit présent dans sa vie afin qu’il ne l’idéalise pas  ». Chez une autre famille, au cours de la grossesse, les deux mères avaient convenu avec le donneur et son compagnon d’écrire pour l’enfant l’histoire de ses origines. Trois ans plus tard, le fait que le récit des origines n’ait pas encore été partagé avec leur fils, Johannes, ne va pas sans poser des questions chez les uns et les autres : « De temps en temps nous nous disons “ah, mince, il faut qu’on le fasse”. Mais je ne sais pas si ce retard est uniquement dû aux circonstances de la vie quotidienne ou si en vérité nous avons du mal à la raconter ». D’après le donneur : « Nous avions fait notre plan d’action sur ce que nous aurions dû faire. Et de tout ce que nous avions dit, on n’a pratiquement rien fait […]. Bon, là que Johannes a trois ans, nous commençons en effet à avoir un peu de retard, car cela fait un an qu’il comprend. Après, j’ai toujours été présent, donc j’espère (ou mieux, je suis convaincu) qu’il est conscient qu’il y a une relation spéciale entre nous et entre nous quatre. Maintenant il s’agit de faire quelques pas en avant, quelques passages supplémentaires et donc, bien évidemment, quelques mots en plus ».

Si le degré d'ambiguïté et les réticences à transmettre l’histoire aux enfants ne sont pas homogènes parmi les familles du corpus ayant des donneurs connus, il n’en reste pas moins que les liens biologiques ont un caractère constitutif : une fois connus, ils ne peuvent pas être mis de côté (Strathern, 1999 dans Nordqvist et Smart, 2014). D’où le potentiel danger et le caractère irréversible de la transmission du récit des origines, susceptible de changer les équilibres familiaux (ibid.).

Les traces des origines

Les traces matérielles des origines peuvent prendre différentes formes et poids dans la vie familiale. Pour la première génération, ces traces témoignent du manque de reconnaissance symbolique ou légale des mères d’intention. Consuelo et Alessandra ont reçu quatre cœurs en or à la naissance de leur enfant, à la fin des années 1990, de la part de la grand-mère biogénétique : les deux plus grands étaient destinés à sa fille et au donneur et les deux plus petits étaient réservés au petit fils et à la mère d’intention, à laquelle elle accorde implicitement une place secondaire. Les documents légaux[16] ont aussi une grande importance pour les familles de la première génération belge et pour les familles non reconnues en Italie, car ces traces sont utilisées dans les dossiers pour les demandes d’adoption. En Belgique, ce n’est que 20 ans après la naissance des enfants que Charlène et Dominique ont pu se marier et que la mère d’intention a pu adopter les enfants : pour elle, cela a été une réelle victoire, même s’il s’agissait d'une adoption simple. Cela se matérialise dans le carnet de famille, où sont désormais inscrites les deux mères. Véronique, mère d’intention belge ayant adopté son enfant avant de migrer en Italie avec sa compagne, dit se sentir protégée par « ce papier », à savoir le certificat d’adoption. Elle pense pouvoir utiliser ce document, y compris en Italie, en cas de soucis légaux, même si cette adoption n’est pas légalement reconnue en Italie. Les mères de cette génération expriment un véritable attachement aux traces matérielles des origines intentionnelles, symboles des combats et des petites et grandes victoires en matière de reconnaissance des origines intentionnelles.

Pour la deuxième génération, les traces matérielles sont utilisées pour minimiser la place du donneur et mettre en exergue la place de la mère d’intention. Lors de la fête des Mères et de la fête des Pères, les familles belges dédient le cadeau de fêtes des Mères à la mère biogénétique et celui de la fête des Pères à la mère d’intention, remplaçant les traditionnelles inscriptions telles que « Bonne fête Papa » par « Bonne fête », suivi de l’appellatif de la mère d’intention. En revanche, les mères italiennes politisent cette fête en s’opposant aux cadeaux préparés à l’école pour la fête des Pères, comme demande de reconnaissance de la diversité des familles, tandis que d’autres laissent l’enfant choisir à qui offrir le cadeau (e.g. à la mère d’intention, à un membre masculin de la famille ou encore au père d’une amie). On voit donc que ce n’est pas seulement la génération qui compte, mais aussi le degré d’investissement dans la lutte pour la reconnaissance de la lesboparentalité.

Si les couples cherchent à minimiser les origines biogénétiques, leur présence apparaît tout de même au cours de la vie familiale, lors de moments clés comme des consultations médicales (questions sur les antécédents familiaux), lors des démarches pour faire reconnaître les origines intentionnelles ou en cas de ressemblance somatique (cf. Grilli, 2019). D’une part, les ressemblances entre les mères d’intention et les enfants (qui sont recherchées lors du choix du donneur, surtout en clinique) symbolisent la réussite du processus d’apparentement, comme si le partage d’un génotype semblable renforçait le lien (Côté, 2014). Des mères belges des deux premières générations ont confié être agréablement surprises du fait que les enfants ressemblent également à la mère d’intention. Les ressemblances, réelles ou imaginées, sont une manière d’établir une relation, y compris avec un donneur anonyme. Ettore (10 ans) me dit qu’il est blond aux yeux azur, car son donneur est danois et tous les danois sont blonds aux yeux azur. D’ailleurs, sa mère biogénétique a aussi les cheveux blonds et les yeux azur. Lui et sa sœur donnent des explications variées pour justifier leur certitude que le donneur est un danois aux yeux azur et aux cheveux blonds (alors que dans une banque de sperme danois, il peut y avoir bien des donneurs d’autres nationalités). Pour la troisième génération, la ressemblance avec le donneur ne laisse jamais indifférente. Marzia raconte que l’affection de sa compagne pour le donneur ami, dont elle était déjà proche, est renforcée par sa ressemblance avec leur fils : « Il y a quelque chose d’atavique, de profond quand tu vois que la créature que tu aimes le plus ressemble tellement à une autre personne que tu aimes aussi, elle te la fait aimer davantage ». Les traces somatiques sont aussi un rappel de la connexion génétique lorsque le don est passé sous silence. Cela émerge du récit des visites de la mère de Chloé au donneur ami : « Lui, il la regarde comme si elle était ma fille, c’est-à-dire qu’il n’a rien à voir. Mais une fois, il m’a dit “elle me ressemble” et moi je lui ai dit “elle a ta personnalité, elle est ironique” ».

Conclusions

Beaucoup de recherches se sont intéressées à la question du rapport aux origines dans les familles fondées par des parents de même sexe dans différents pays. Les variables considérées ont été le sexe des parents (couples gays vs. couples lesbiens) (Guerzoni, 2020 ; Gross, 2010), ou alors l’orientation sexuelle (couples hétéroparentales vs. couples lesboparentales) (Nordqvist et Smart, 2014). La variable de la génération a été prise en considération plus rarement (Tarnovski, 2012), surtout dans une perspective comparative.

Dans cet article, nous avons montré que la lesboparentalité est une catégorie historiquement construite et façonnée par son traitement socio-juridique. Les rapports aux origines des familles lesboparentales varient ainsi en fonction des pays et, tout particulièrement, de l’encadrement juridique à une époque donnée. Plutôt que d’opposer les deux pays, nous avons repéré la présence de trois générations : la génération combattante, la génération militante et la génération transparente. Les trois générations se sont succédé depuis les années 1980 jusqu’à nos jours, au fil des transformations sur les plans juridique et social dans chaque pays, raison pour laquelle le découpage en année de chaque génération n’est pas exactement le même pour chaque pays. La première est caractérisée par une faible, voire nulle, reconnaissance des droits reproductifs et par un manque d’instruments collectifs concernant la transmission d’informations liées aux origines : leur parcours est un véritable “parcours du combattant” pour pouvoir avoir des enfants. Celui-ci laisse peu d’espace à la réflexivité, mais beaucoup à la “débrouille”. La deuxième génération est la plus engagée dans la construction du militantisme pour l’obtention des droits reproductifs et familiaux : leurs stratégies sont toutes vouées à mettre de l’avant la figure de la mère d’intention, à la fois dans leurs démarches reproductives et dans la transmission des informations liées aux origines avec le développement d’ouvrages autour de la lesboparentalité. La dernière génération est celle qui a le plus de possibilités en termes de choix (même si encore très restreints en Italie) et une certaine injonction à la transparence vis-à-vis des enfants quant à leurs origines.

Ces tendances n'excluent cependant pas une certaine hétérogénéité au sein des couples d’une même génération et d’un même pays. Si les variables du pays et de la génération (date de naissance des enfants) permettent de déterminer les conditions de possibilités des familles et l’univers juridico-culturel de référence, les trajectoires familiales singulières sont intelligibles à partir de l’accès aux formes de reproduction et du parcours reproductif (à l’étranger ou dans le pays; en clinique ou artisanalement; choix du type de donneur; etc.). La mise en perspective des trajectoires des familles appartenant à différentes générations et pays a ainsi explicitement montré comment les conditions extérieures et le contexte contribuent à façonner les expériences des unes et des autres.

Si les trajectoires familiales sont nécessairement singulières, la vision d’ensemble nous montre cependant à quel point la frontière entre la parenté et la non-parenté ne va plus de soi. On observe une progressive multiplication et indétermination des frontières entre kin et non-kin (Piazzesi et al., 2019) au fur et à mesure que les acteurs s’approprient les confins de la parenté et contribuent à les (re)définir. Qu’on ne nous méprenne pas : redéfinir et créer des conduites là où il n’y a pas un modèle préalable ne veut pas forcément dire rompre avec le passé ni avec la culture locale de la parenté (Grilli, 2014 ; Grilli et Parisi, 2016 ; Gross, 2009 ; Parisi, 2017). Cependant il convient de réfléchir à cette frontière de plus en plus indéterminée de la parenté.

Adoptant une perspective wittgensteinienne, Francesco Remotti (2019) défend la portée heuristique des concepts imparfaits, incomplets et invite à être attentifs aux formes que chaque catégorie peut revêtir selon les dimensions en jeu (notamment la dimension juridique, sociale ou encore l’expérience), saisies dans leur interpénétration. L’anthropologue italien s’appuie sur l’image du spectre des couleurs : le passage d’une couleur à l’autre est bien plus progressif et arbitraire de ce qu’une définition nous laisserait penser. C’est à partir de cette image du spectre que nous pouvons penser les frontières de la parenté. Loin d’être fixée une fois pour toutes, la (re)définition de la frontière entre parenté et non-parenté est construite par tous les acteurs impliqués au fil des différentes étapes : choix du projet reproductif, réalisation du projet d’enfant, vie familiale entre démarches de reconnaissance juridique, transmission et pratiques des origines. De façon similaire au spectre des couleurs, chaque famille ajuste son « spectre de la parenté » pour faire sens et faire vivre les nuances que les origines prennent jour après jour.