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Tout récemment encore, se rappelle Michel Bourassa, personnage bien connu du village de Yamachiche dans le Bas-Saint-Laurent, peu de gens au Québec, et a fortiori à l’étranger, savaient ce que signifiait vraiment le nom de « Magoua » : un sobriquet pour nommer une personne originaire de Yamachiche, un ours, un personnage du téléroman L’Héritage de Victor-Lévy Beaulieu, des fantômes protestants (Bourassa, s.d.) ? La question semble anodine et le terme, polysémique, mais elle implique pour y répondre une fine connaissance des mondes coloniaux ainsi qu’un profond engagement dans les débats entourant les études autochtones contemporaines. Denys Delâge est assurément l’un des meilleurs spécialistes de ces questions, terminant actuellement une recherche sur le sujet des Magouas.

Professeur à l’Université Laval, Denys Delâge a reçu de nombreux prix et récompenses pour la qualité de ses recherches, ainsi que pour son travail de vulgarisation qui a permis de faire connaître les mondes autochtones et leur histoire auprès d’un public beaucoup plus large, comme en témoigne, par exemple, sa participation à L’Empreinte (2014), documentaire de Carole Poliquin et Yvan Dubuc consacré aux Amérindiens et à leur influence sur la culture québécoise. Sociologue et historien, il a été formé à l’Université de Montréal avec Marcel Rioux, et à l’École des Hautes Études en sciences sociales à Paris avec Emmanuel Le Roy Ladurie. Même s’il n’a guère besoin d’être présenté aux lecteurs de la revue Recherches amérindiennes au Québec, dont il a été le directeur de 2013 à 2017, quelques jalons de sa production intellectuelle méritent d’être rappelés. À commencer par ses trois premiers articles, parus dans des revues étudiantes – il avait 22 ou 23 ans –, qui témoignent d’un intérêt immédiat pour les Autochtones, pour les « sans voix » plus généralement, et pour la culture populaire : « La contribution de l’Indien à notre histoire » (1964a), « Les coureurs de bois en Nouvelle-France » (1964b), et « Le tremblement de terre de 1663 en Nouvelle-France et la crédulité populaire » (1965). En conclusion du premier article, Denys Delâge pouvait écrire ces quelques mots, annonciateurs de toute une oeuvre :

Celui qui nous a fait connaître un continent, celui qui a facilité notre adaptation, celui qui nous a secondés dans nos activités militaires et économiques, celui de qui nous tenons peut-être la légende de la chasse-galerie, c’est aussi celui que nous avons parqué dans des réserves. De toute évidence, nous avons une dette envers l’Indien.

1964

Comme Louise Dechêne avant lui, autre grande figure historienne du Québec, Denys Delâge réalise sa thèse de doctorat à Paris. Intitulée Amérindiens et Européens en Amérique du Nord-Est, 1600-1664, cette thèse, soutenue en 1981 sous la direction d’Emmanuel Le Roy Ladurie, a été publiée en 1985 sous le titre Le Pays renversé. En 1993, le livre est réédité en poche et traduit en anglais sous le titre de Bitter Feast. Amerindians and Europeans in Northeastern North America, 1600-64 (UBC Press). Cet ouvrage, qui a obtenu le Prix Lionel Groulx en 1986 et le Prix John Porter en 1989, figure désormais parmi les classiques de la bibliothèque de tout américaniste. S’appuyant sur des sources multiples – archives missionnaires, récits de voyage, documentation coloniale néerlandaise, etc. –, Denys Delâge y bouscule plusieurs idées reçues de l’historiographie relative à l’histoire de la Nouvelle-France et renouvelle profondément la représentation que l’on se faisait de l’histoire coloniale nord-américaine. Les Amérindiens y apparaissent comme de véritables acteurs de l’histoire et non comme de simples victimes de l’entreprise coloniale. L’historien s’est toujours méfié du terme « ethnohistoire », qui enferme selon lui le champ des études amérindiennes dans un « ghetto », mais comme l’anglophone Bruce G. Trigger avant lui il a toujours cherché à mêler histoire et anthropologie afin de donner à voir le point de vue et les logiques des divers peuples de l’Amérique autochtone. En parallèle, il fait ressortir dans Le Pays renversé les profonds bouleversements qu’ont connus au xviie siècle les sociétés autochtones, dont les fondements ont été ébranlés. Le fléau des épidémies lui apparaît à cet égard comme un facteur central dans la douloureuse histoire des Amérindiens. Le lecteur découvre l’ampleur des transformations socioéconomiques et religieuses que la colonisation a engendrées pour les Autochtones, notamment la rupture des anciens liens de solidarité par l’introduction d’une nouvelle coupure entre convertis et « traditionalistes ».

Bien avant les débats contemporains sur l’écologie, Delâge évalue avec justesse l’ampleur des guerres coloniales et l’exploitation totale des écosystèmes nord-américains par les colons, notamment la destruction des forêts et celle des animaux par la pêche et la chasse. Les Européens prélèvent un butin qui excède les possibilités de reproduction des espèces. En sus, il montre que les conflits entre horticulteurs-chasseurs autochtones et agriculteurs se sont multipliés, se doublant d’un antagonisme entre deux formes mutuellement exclusives de propriété collective et privée, la seconde étant « toujours-déjà (?) anti-écologique » (Delâge 1985 : 291). L’historien donne un exemple tout à fait intéressant avec ce qu’il nomme « une guerre de cochons » :

C’est toutefois l’élevage du porc qui cause, et de loin, le plus de difficultés. De tous les bestiaux, c’est le porc qui se reproduit le plus vite. Au lieu de les garder dans les porcheries ou des enclos, les colons les laissent libres. Ceux-ci vivent à l’état semi-sauvage et se nourrissent à même la forêt; ils prolifèrent ainsi et ne coûtent rien aux colons qui n’ont rien à débourser pour les nourrir. Les porcs fournissent pour presque rien une source d’alimentation carnée. Les Amérindiens qui les rencontrent dans les bois ou dans leurs champs de blé d’Inde les considèrent comme du gibier et les abattent. Mais, attention, cet animal est d’une espèce toute spéciale, il a une caractéristique génétique unique qui le distingue de tous les animaux de la forêt : il est une propriété privée! En somme, l’Européen s’installe sur la terre de l’Amérindien, coupe le bois et tue les animaux; c’est une propriété collective, il n’y a rien à redire. L’Amérindien, qui voit rétrécir l’espace forêt et diminuer la faune, change de gibier. S’il n’y a plus de chevreuils, il y a tout de même des porcs, mais voilà, ceux-là, il ne faut pas y toucher.

Delâge 1985 : 290

Comme Denys Delâge est resté un praticien et un grand connaisseur des plantes et des jardins, qu’on nous permette de le citer encore sur un aspect méconnu du grand renversement qu’il analyse :

Même phénomène pour la cueillette. L’Européen défriche, ensemence, plante des arbres fruitiers. Bientôt, un verger remplace cette forêt où l’Amérindienne faisait la cueillette : l’Amérindienne continue d’y venir cueillir pommes et poires plutôt que cerises, raisin sauvage, pimbina ou mûres. Attention, c’est du vol ! Les cellules reproductives de ces arbres engendrent une espèce totalement différente de tout ce qui pousse autour; elles sont porteuses d’allèles ou groupes de gènes dont la caractéristique principale est la propriété privée.

Delâge 1985 : 290

En voulant imposer une nouvelle civilisation dans une vaste région encore très périphérique par rapport à l’Europe mais qui va progressivement devenir une sorte de sous-empire dans l’économie atlantique, les colons ont ainsi transformé profondément le nord-est de l’Amérique. Sur un temps plus long, la colonisation et le capitalisme montant qui l’accompagne ont détruit autant l’homme que la nature, conclut Delâge (1985 : 346).

Mais ce n’est pas tout. Dans son ouvrage, Denys Delâge analysait aussi pour la première fois l’implantation européenne dans la vallée du Saint-Laurent et le long de l’Hudson en la situant dans le cadre d’une « économie monde » qui étendait son emprise sur de grandes parties de la planète : « au fur et à mesure que les sociétés amérindiennes s’intègrent au marché mondial, observe-t-il, elles se désintègrent de l’intérieur » (Delâge 1985 : 340).

L’historien tournait ici le dos aux perspectives étroites et réductrices pour aborder les dynamiques de fond et les changements structuraux qui ont marqué les expériences coloniales en Amérique. Il replaçait ainsi le Canada dans une histoire de type atlantique, de nature comparatiste, bien avant l’essor de ce courant historiographique. Alain Beaulieu (comm. pers. 2019) rappelle que, dans le compte rendu qu’il avait fait de l’ouvrage dans la revue Ethnohistory, l’historien Daniel K. Richter considérait qu’il s’agissait sans doute de « l’application la plus sophistiquée de la théorie des systèmes mondiaux à la colonisation européenne de l’Amérique du Nord indienne jamais tentée » (Richter 1996 : 182). Ce n’est pas un hasard si, en 1985, Fernand Braudel lui-même devait faire une recension en France du Pays renversé – mais la mort l’en empêcha.

Denys Delâge a toujours été un précurseur. Dans le premier article qu’il publie dans Recherches amérindiennes au Québec (Delâge 1989) deux années avant la parution de l’ouvrage de Richard White, The Middle Ground, qui fouille des questions historiques similaires, il signe ainsi un travail pionnier sur les alliances franco-amérindiennes et les métaphores de parenté en usage au cours de la période 1660-1701, avec en projet une suite au Pays renversé. En 1991, ses réflexions trouvent un prolongement dans un numéro de la revue Anthropologie et Sociétés codirigé avec l’anthropologue François Trudel, où se trouve examinée de plus près cette « rencontre de deux mondes ». Denys Delâge y aborde la place de la religion – et donc de l’entreprise missionnaire – dans l’alliance franco-amérindienne, faisant ressortir les stratégies des acteurs concernés et les mécanismes de la conversion (voir aussi Delâge 1982, 1991a, 1991b, 1991c, 1991d ; Delâge et Tanner 1994).

Si la publication du Pays renversé a consacré son auteur comme l’un des plus grands spécialistes de l’histoire des Amérindiens au Québec, elle ouvre aussi à une complexification du champ de l’histoire coloniale. Delâge a ainsi traité en détail des transferts culturels et de l’influence des Amérindiens sur la culture des Canadiens d’origine française (Delâge 1992a). Il s’est aussi emparé, dans cette même veine, de la question de la tradition orale en analysant son rôle dans la reconstitution des premiers contacts entre Autochtones et Européens – thème d’un numéro de la revue Recherches amérindiennes au Québec (vol. 22, nos 2-3, « Traditions et récits sur l’arrivée des Européens en Amérique »). Delâge (1992b) veut confirmer la théorie lévi-straussienne, développée dans Histoire de lynx, d’une place « en creux » réservée aux Blancs dans les corpus de mythes, et il constate là aussi de nombreux emprunts dans le sens inverse, à l’initiative donc des peuples autochtones.

Au milieu des années 1990, dans le sillage de la crise d’Oka, Denys Delâge a consacré une grande partie de ses recherches aux Autochtones de la vallée du Saint-Laurent, qui figuraient alors parmi les plus négligés par l’historiographie dans le nord-est de l’Amérique. Avec Jean-Pierre Sawaya, il a révélé l’existence d’une confédération, dite des Sept Feux, ou Sept-Nations du Canada, qui réunissait les autochtones « domiciliés » de la vallée du Saint-Laurent. Ces derniers entretenaient entre eux des rapports soutenus, avant comme après la conquête de la Nouvelle-France. Ces travaux permettent aujourd’hui de mieux comprendre la place centrale que ces groupes occupaient dans le réseau d’alliance franco-amérindien, puis anglo-amérindien. Pour ainsi dire inconnue, cette confédération a donc trouvé sa place dans l’historiographie québécoise, canadienne et nord-américaine (Delâge et Sawaya 1997, 2001a, 2001b). Delâge a alors approfondi sa réflexion sur l’assujettissement des Autochtones au pouvoir judiciaire des Français et des Britanniques en puisant dans les archives judiciaires du Québec, en collaboration avec Étienne Gilbert. La revue Recherches amérindiennes au Québec a largement fait écho à ce chantier (Delâge et Gilbert 2002a, 2002b, 2003 et 2004). Ces textes révèlent un processus graduel d’assujettissement, où les accommodements à l’égard des criminels autochtones sont nombreux tout au long de l’administration française et même durant les premières décennies qui suivent la Conquête. Grâce à ce travail, il est maintenant possible de prendre conscience, de manière très concrète, des mécanismes alors mis en place pour soumettre les Autochtones à l’ordre colonial. Denys Delâge a aussi analysé à nouveaux frais les alliances, contextualisé nombre de traités (Delâge 1995, 2002, 2013) et mobilisé le thème de la parenté pour repenser les interactions complexes entre Autochtones et colons.

Élu en 2004 au fauteuil n° 4 des Cahiers des Dix, il s’est intéressé aux questions d’éducation, d’éthique, de gouvernance, de représentation, de corps et de genre dans la rencontre entre les Amérindiens et les colonisateurs. Il a étudié l’animisme autochtone et ouvert de multiples avenues inédites pour saisir l’histoire complexe des Amérindiens à travers celle de leurs animaux en suivant, par exemple, le cas du chien (Delâge 2005, 2007a et 2007b) ou d’autres animaux, y compris les microbes et insectes, comme l’illustre le numéro de Recherches amérindiennes au Québec qu’il a codirigé en 2017 avec Frédéric Laugrand (Laugrand et Delâge 2017 ; voir aussi Delâge 2006a).

Denys Delâge a été maintes fois sollicité par des associations, des écoles et des commissions d’enquête, mais aussi par des tribunaux et des groupes autochtones du Québec et du Canada. Il est intervenu régulièrement à titre de témoin expert dans des causes concernant les droits autochtones, en particulier pour les Innus. Il travaille encore aujourd’hui à appuyer la reconnaissance des Algonquins de Trois-Rivières, un groupe autochtone que la colonisation a cru broyer et faire disparaître mais que les archives, les réseaux de parenté et la tradition orale permettent de retrouver. L’historien a ainsi démontré, en collaboration avec Claude Hubert, l’appartenance des Magouas ou Makwaninis-Algonquins de la région de Trois-Rivières à une communauté indienne au sens de la loi canadienne (Delâge et Hubert 2010). Ici, émerge et s’enchevêtre toute la question des métissages, de l’historien engagé et des droits autochtones, mais aussi de la judiciarisation. Du reste, nombre de ses travaux ont été réalisés avec la collaboration des Hurons Wendat de Wendake, sur le commerce en particulier (Delâge 2000a, 2000b).

Autre fait à souligner en cette époque mouvementée, Denys Delâge a toujours su éviter les pièges des images simplistes, quitte à prendre la parole – et prendre parti – dans la presse nationale et à s’opposer à la rectitude politique comme aux approches idéologiques qui affaiblissent le champ des études autochtones. Il s’agit à la fois, selon lui, de rendre aux Autochtones leur rôle central dans l’histoire du Canada et de dépasser les écueils de la victimisation et du rationalisme. Dans un article publié dans les Annales, il commente avec justesse le volume de l’encyclopédie de Cambridge History consacré aux Amérindiens. Reconnaissant qu’il s’agit de la première grande synthèse de l’histoire des Autochtones d’Amérique du Nord, il lui reproche de brouiller le regard critique par crainte de reproduire le rapport colonial dans l’écriture de l’histoire, de ne pas objectiver les rapports sociaux en rabattant l’explication sur la subjectivité des acteurs, de surestimer les rapports d’interaction et d’alliance, les convergences, au détriment des logiques de confrontation et de conquête. Enfin, le collectif échoue à penser et à expliquer les problèmes contemporains que vivent les peuples autochtones à la lumière de l’histoire coloniale et de paramètres culturels :

Ainsi, plutôt que de souligner les variations culturelles pour ensuite en promouvoir l’équivalence, la rectitude politique conduit à occulter toutes les différences profondes. Je me limiterai ici, au risque de schématiser à l’excès, à ne relever que l’incontournable opposition entre les visions du monde autochtones, traditionnelles, et les conceptions bourgeoises occidentales. La conception animiste de l’omniprésence des esprits dans le monde implique une soumission au destin plutôt que sa maîtrise, l’ordre moral s’inscrit dans un rapport d’alliance avec les esprits où prévaut la règle du don et du contre-don dans un système d’échange qui régit toute la vie, assure la cohésion sociale, et où l’obligation de rendre, c’est-à-dire la dette, occupe une fonction centrale tout en étant extérieure à l’individu. La justice vise moins à punir qu’à rétablir l’équilibre, et la responsabilité est diffuse. À l’opposé, l’éthique bourgeoise-réformiste repose sur le caractère individuel du destin, sur la nécessité de maîtriser celui-ci, sur l’intériorisation de la faute et de la culpabilité dans la quête du salut. Trop peu d’historiens et d’anthropologues prennent en compte ces différences essentielles.

Delâge 2002 : 1341

Dans des conditions difficiles, Denys Delâge a consacré beaucoup de temps et d’énergie à la revue Recherches amérindiennes au Québec et fait dialoguer les disciplines et les problématiques. Il a relu les traités conclus avec les Français et les Britanniques, en examinant plus particulièrement le rapport des Autochtones à la modernité et en explicitant plusieurs grands dossiers autochtones contemporains à la lumière des données historiques, revisitant par exemple la Grande Paix de Montréal de 1701 (Delâge 2013) et les logiques sous-jacentes (Delâge 2006b, 2006c, 2012). Il a travaillé également sur le rôle des Amérindiens dans l’émergence et le développement des villes, comme Québec (Delâge 2007b, 2008, 2009a, 2009b), faisant ressortir les contrastes opposant le modèle d’intégration des Amérindiens qui s’est développé avec le régime monarchique de la Nouvelle-France, au modèle d’exclusion des Amérindiens produit par le régime colonial britannique en Nouvelle-Angleterre, lequel a renvoyé ces sociétés à l’extérieur, tout en élevant certains groupes au-dessus des autres.

Dans plusieurs articles consacrés aux Amérindiens dans l’imaginaire des Québécois d’aujourd’hui, Denys Delâge (1991e, 2012) observe et s’interroge :

Bien qu’ils n’aient plus honte d’un aïeul autochtone et qu’ils puissent même s’en glorifier, les Québécois continuent souvent d’avoir peur de passer pour des « Sauvages ». Pourtant, leur histoire s’est construite en relation avec les premières nations et leur identité y a également beaucoup emprunté. Mais pourquoi l’amnésie a-t-elle refoulé de grands morceaux de la mémoire collective ?

1991e : 15

Selon l’historien, l’interaction des colons de la Nouvelle-France avec les Amérindiens a été très importante, se traduisant par une indianisation, du métissage, etc., et elle a contribué à forger l’identité distincte des Canadiens en regard des Français, une identité marquée par des caractéristiques socioculturelles singulières (organisation politique, type de parenté, règles de sociabilité, religion, univers folklorique, etc.). La guerre de la Conquête, dont l’issue a été la victoire britannique, a cependant produit ensuite une première grande rupture, rendant désuète l’alliance des Français avec les Amérindiens, se traduisant même, dorénavant, par une volonté de distanciation, des Canadiens français vis-à-vis des « créoles » et « métis » des Pays d’en Haut. Un autre événement historique du milieu du xxe siècle, la Révolution tranquille, a fait le reste en redéfinissant le groupe ethnique canadien-français en nation québécoise. Il en est alors résulté un effacement de ces liens entre les descendants des colons et les Autochtones, ces derniers devenant presque invisibles et promis à la disparition. L’explosion des revendications contemporaines en milieu autochtone ne saurait se comprendre sans ce passif, sans ces autres « renversements ».

En 2011, c’est encore à partir de son ouvrage clé et d’un livre de Gilles Havard (1992) que Denys Delâge a participé à la construction d’une magnifique pièce de théâtre, « Kanata, une histoire renversée ». Cette oeuvre renversante a relancé plusieurs débats sur l’histoire des peuples autochtones de l’Amérique du Nord, mais elle montre aussi l’intérêt de croiser davantage les sciences sociales et l’art contemporain.

Plus de trente ans après le Pays renversé, Denys Delâge a publié un essai, Le Piège de la liberté, (avec le sociologue Jean-Philippe Warren, 2017). Dans ce texte synthèse qui lui a valu le Prix du Canada en sciences humaines et sociales, il revient sur les grands bouleversements et les oppressions qui touchent les communautés autochtones depuis plus de trois cents ans. Cet ouvrage reprend des questions qui hantent depuis toujours son auteur et se lit fort bien comme une suite contemporaine à sa monographie. Denys Delâge y rappelle, entre autres, que les colons européens, y compris les Français, n’auraient sans doute jamais pu survivre sans les alliances avec les Autochtones et que ces cultures continuent d’influencer le mode de vie et de pensée des non-autochtones. Il en va ainsi du rapport de ces nations à l’environnement et à leur « culture écologique ».

Présentation du numéro

L’article de Toby Morantz, anthropologue et historienne spécialiste de l’histoire coloniale et des questions territoriales chez les Cris (Eeyou) du Québec, ouvrira ce numéro. Soulignant l’importance accordée par Denys Delâge à l’analyse des déséquilibres de pouvoir engendrés par le colonialisme, Morantz propose une lecture des relations interpersonnelles entre Autochtones et colons dans la société du commerce de fourrures, thème par ailleurs brillamment mis en lumière par Delâge dans ses travaux. Rompant avec une certaine tradition de recherche mettant l’accent sur la dépendance économique, Morantz s’intéresse plutôt aux aspects culturels et domestiques de la vie quotidienne dans les établissements du commerce de fourrure en territoires cris et inuits. Le thème des relations sociales, des unions mixtes ou des luttes de pouvoir est documenté et analysé en considérant les acteurs de ces dynamiques, soit les colons, les chasseurs et les trappeurs cris et inuits.

L’anthropologue Frédéric Laugrand aborde une autre dimension centrale des travaux de Denys Delâge, soit celle du rapport à la religion et à la conversion. Au coeur du Pays renversé, mais aussi d’un article de référence qui a remis en question la rapidité des processus de conversion à travers le cas des Iroquoiens (Delâge 1982), le rapport des peuples autochtones aux religions monothéistes demeure un enjeu central des recherches actuelles et comporte encore de nombreuses zones d’ombre. Laugrand propose de documenter et d’analyser l’un de ces angles morts en s’intéressant à la christianisation tardive de l’Ungava, une vaste région appartenant au Nunavik et située au nord de la péninsule du Québec. S’appuyant sur une analyse des journaux personnels et des rapports du révérend Samuel Milliken Stewart, fondateur de la mission de Fort Chimo, dans la Baie d’Ungava, Laugrand montre comment les chamanes ont résisté bien plus longtemps qu’il n’y paraissait jusqu’alors aux stratégies d’évangélisation et comment les catéchistes ont joué un rôle crucial comme truchements. Ces processus lents de conversion ne remettent pas en question les succès de l’entreprise et l’émergence d’une communauté chrétienne locale, encore bien vivante aujourd’hui.

Sur ce thème, Marion Robinaud propose une réflexion sur les liens entre processus d’évangélisation et rencontres interculturelles à travers une thématique que Laugrand a lui-même abordée par ailleurs (Laugrand 2013), soit la place du corps dans les cosmologies autochtones et les stratégies de christianisation missionnaires. Reprenant une expression chère à Delâge, Robinaud documente la « rencontre de deux mondes » en explorant ce qu’elle nomme la mise en jeu du corps dans les rencontres entre femmes missionnaires catholiques et peuples autochtones de l’ouest du Canada. Cette analyse, qui croise sources historiques et ethnographie, permet d’envisager les pratiques et les discours de la rencontre à travers les différents rôles des soeurs missionnaires dans les pensionnats. « Mères », surveillantes ou encore enseignantes, les religieuses reconnaissent avoir participé à cette « détribalisation » des corps autochtones, tout en expérimentant sur le terrain, pour certaines d’entre elles, les savoirs et les pratiques de peuples de traditions animistes.

Ces paradoxes d’apparence sont relevés dans un autre contexte par l’ethnohistorien Claude Gélinas dans son article sur la restauration des mâts totémiques entreprise par le gouvernement fédéral canadien au début du xxe siècle. L’analyse de la correspondance laissée par des agents du ministère des Affaires indiennes ainsi que par des ethnologues comme Marius Barbeau ou Edward Sapir montre que l’objectif du projet de restauration n’était pas tant de préserver ou de redorer la culture matérielle des sociétés autochtones que d’empêcher l’acquisition de ces créations spectaculaires par des acheteurs étrangers. Dans un contexte d’intérêt grandissant pour les mâts totémiques, la stratégie du Ministère était donc toujours basée sur le contrôle et l’assimilation, confirmant que la « crainte de passer pour des Sauvages », pour reprendre l’expression consacrée par Delâge, faisait partie d’un temps révolu.

Denys Delâge a scruté les archives afin de proposer une relecture des dynamiques de pouvoir, des unions mixtes, des guerres, des alliances commerciales, des trahisons et des confrontations entre peuples autochtones et colons, dépassant les représentations folkloriques de l’événement historique. L’article de Gilles Havard, qui conclut ce dossier, souligne ainsi cette préoccupation d’aller au-delà de l’évidence. Le cas de la prétendue « révolte des Natchez », soit le massacre des Français par ce groupe autochtone de Louisiane en 1729, est éloquent : Havard remet en question la thèse de la résistance au joug colonial comme élément déclencheur du massacre, au profit de la thèse de ce que nous pourrions nommer la motivation cosmologique. L’analyse des archives et des conceptions du monde natchez permet non seulement de replacer l’attaque de 1729 au sein d’une histoire amérindienne faite, dans la basse vallée du Mississippi, de cohabitations ethniques avortées, mais aussi d’envisager cet acte violent comme une forme de rituel sacrificiel régulièrement pratiquée dans un cadre domestique. Ce que montre cette tuerie, selon Havard, n’est pas tant une expression de résistance d’un groupe autochtone contre le colonisateur qu’un acte ritualisé visant à affirmer une relation de proximité avec un proche parent soumis aux règles collectives du groupe. Dès lors, le sacrifice et la mort peuvent être vus comme l’une des applications de ces règles.

Enfin, la bibliographie des oeuvres de Delâge, préparée par Éric Chalifoux, Véronique Richer et Maria L. Santana Rita permet aux lecteurs et aux lectrices de mesurer l’ampleur, la diversité et la complexité des travaux de l’historien.

Récemment, deux ouvrages ont déjà été publiés en son hommage : Représentation et pouvoir. La dynamique coloniale des échanges entre Autochtones, Européens et Canadiens (xvie-xxesiècle) [Beaulieu et Chaffray 2012], et Eros et tabou. Sexualité, genre et culture dans les sociétés autochtones (Havard et Laugrand 2014). Ce numéro de la revue Recherches amérindiennes au Québec souhaite souligner une nouvelle fois la contribution exceptionnelle de Denys Delâge au savoir et aux études américanistes. Il veut témoigner aussi des qualités d’un chercheur dont la générosité, l’humilité et la capacité à transmettre ont toujours fasciné ses étudiants et ses collègues : Denys est pour nous tous une source d’inspiration. En somme, en sollicitant des auteurs qui ont travaillé et se sont nourris des recherches de Denys Delâge, le présent numéro rend hommage à son étude des échanges entre Autochtones, Européens et Canadiens du xvie au xxe siècle. Nous croyons que ses travaux demeurent incontournables et susceptibles de nous inspirer pour très longtemps encore.