Corps de l’article

Introduction

La recherche sur l’autonomie journalistique suscite l’engouement depuis quelques années. De nombreux chercheurs s’intéressent à ses manifestations, entre autres de façon comparative entre différents pays, à l’aide de sondages auprès de journalistes (van Dalen, 2019). Au Canada, les quelques sondages menés sur le sujet révèlent les perceptions généralement positives des journalistes canadiens quant à leur autonomie professionnelle. C’est l’un des constats qui se dégage des enquêtes de Pritchard et Sauvageau (1999), de Pritchard et Bernier (2010) pour le Québec et de Rollwagen et collègues (2019, p. 470), où il est écrit qu’en général : « Canadian journalists report that political, economic, organizational and social factors have relatively little influence on their professional work ».

De prime abord, ces constats peuvent apparaître étonnants et ils traduisent probablement un biais de perception des principaux intéressés. À l’opposé de ces résultats, des travaux de commissions et de chercheurs mettent en évidence depuis des décennies les effets de la concentration de la propriété et de la convergence des médias (e.g. Kent, 1981; Skinner, Compton et Gasher, 2005; George, 2015); ainsi que de leurs impacts sur la pratique journalistique et les contenus médiatiques (Bernier, 2008; 2010; 2015; Gingras, 2009; Hackett et Uzelman, 2003). De même, la perte de contrôle sur la production des contenus (Bernier, Demers, Lavigne, Moumouni et Watine, 2005), la crise de financement des médias avec l’accaparement des revenus publicitaires par les grandes plateformes numériques – Google et Facebook en particulier – et la précarisation du métier (Fry, 2017; Forum des politiques publiques, 2017) sont décrites comme autant de nouvelles contraintes à l’autonomie professionnelle des journalistes canadiens. Devant ces contradictions apparentes, faut-il conclure, comme l’exprimait l’économiste des médias Robert Picard, que « Les journalistes [...] sont loin d’être aussi indépendants qu’ils voudraient être ou croient qu’ils sont ? » (Picard, cité par Brin, Giroux, Sauvageau et Trudel, 2015, p. 56).

Les enquêtes nationales auprès de journalistes canadiens ont révélé des aspects fondamentaux du credo professionnel et son étonnante pérennité. Mais si ces différentes enquêtes semblent accréditer la thèse d’une grande autonomie des journalistes canadiens, elles ne permettent toutefois pas de saisir les nuances des mécanismes susceptibles de limiter cette autonomie. Comme le reconnaissent Rollwagen et collègues en conclusion de leur article, évoquant les nombreux travaux sur les contraintes de diverses natures auxquelles font face les journalistes : « It is unlikely that journalists are quite as ‘detached’ as they might believe » (2019, p. 473). En ce sens, le recours à d’autres méthodes est une avenue à considérer pour raffiner notre compréhension du phénomène de l’autonomie journalistique. D’ailleurs, dans un article récent, Hallin et Mancini (2017, p. 168) appelaient à un plus grand « pluralisme méthodologique », au-delà des études quantitatives, pour mieux s’expliquer les différentes facettes des systèmes médiatiques nationaux.

L’objectif de cette recherche qualitative est donc d’apporter un éclairage nouveau et plus riche sur l’autonomie journalistique et les enjeux pouvant l’influencer dans un contexte pancanadien. Plus spécifiquement, cette recherche avance l’idée que de nombreuses contraintes de natures politique, économique, organisationnelle, procédurale et professionnelle affectent l’autonomie des journalistes canadiens. Elle révèle aussi que l’autocensure est une réalité avec laquelle plusieurs participants de cette enquête ont eu à composer comme journalistes, particulièrement au Nouveau-Brunswick.

Cadre théorique et considérations conceptuelles

L’insaisissable autonomie journalistique

L’autonomie professionnelle journalistique peut être succinctement définie comme la capacité des journalistes à contrôler la production de l’information au sein des entreprises de presse, selon des principes établis tels que l’équilibre et l’impartialité dans la couverture des enjeux et l’indépendance à l’égard de toute pression (Hallin et Mancini, 2004, p. 34-37; Thibault, Bastien, Gosselin, Brin et Scott, 2020, p. 4). Selon plusieurs chercheurs, l’autonomie est centrale à la pratique d’un journalisme dit professionnel et, par extension, à l’existence d’une presse vigoureuse et indépendante, composante essentielle à l’expérience démocratique (Waisbord, 2013, p. 43; Reich et Hanitzsch, 2013, p. 134-136; McQuail, 1992; Merrill, 1974).

L’autonomie journalistique est un phénomène relativement récent, lié au processus de professionnalisation du métier[1] depuis plus d’un siècle en Occident. On en retrace l’origine au passage d’une presse partisane à une presse commerciale et à l’apparition d’associations de journalistes et d’écoles de journalisme, comme ce fut notamment le cas aux États-Unis et en France à la fin du XIXe et au début du XXe siècle (Christians, Glasser, McQuail, Nordenstreng et White, 2009, p. 53-54; Ruellan, 2007, p. 59). Au Canada et au Québec, la transition d’une presse d’opinion proche des partis politiques à une presse commerciale qui se consacre à l’information de masse a commencé à s’opérer dès les années 1880 (Beaven et Yusufali, 2015; de Bonville, 1988). Graduellement, ce changement favorise la professionnalisation de la pratique journalistique au courant du XXe siècle, avec le développement de normes déontologiques et la mise en œuvre de mécanismes et d’instances (conseils de presse, ombudsmans, codes, associations, etc.) pour structurer la pratique journalistique. Au Québec, un fort mouvement syndical et une série de grèves dans les années 1960-80 mènent à des gains codifiés dans des conventions collectives, avec des clauses protégeant l’autonomie des salles de rédaction (Brin et al., 2015, p. 11-15).

Selon Hallin et Mancini (2004, p. 36-37), l’adoption d’une « éthique du service public » est un aspect central de cette professionnalisation du journalisme et de la redéfinition de son rôle en société. Les journalistes ont désormais une mission qui dépasse celle de l’entreprise pour laquelle ils travaillent; celle d’offrir aux citoyens une information de qualité, en théorie non partisane, pour faire des choix éclairés. Des chercheurs ont néanmoins remis en question l’idée d’un journalisme professionnel au service de l’intérêt public du fait de la logique commerciale à laquelle ce métier est inféodé (e.g. Bourdieu, 1996 [2012]; McChesney, 2003; Soloski, 1989). La loi du marché, les intérêts des propriétaires et le phénomène de concentration de la propriété des médias – entre autres – compromettent selon ces auteurs l’autonomie des journalistes qui contribueraient à perpétuer l’ordre établi plutôt qu’à servir la démocratie (Bourdieu, 1996 [2012], p. 79-88; McChesney, 2003, p. 302-310; Soloski, 1989, p. 225). L’autonomie journalistique est aussi affectée par les pressions émanant du milieu de travail. L’étude classique de Breed (1955) a mis en lumière les mécanismes de contrôle conditionnant le travail des journalistes afin d’assurer leur allégeance à des règles implicites pouvant contrevenir à leur autonomie. Les travaux précurseurs de Gans (1979) et Tuchman (1978) ont aussi illustré l’influence des facteurs organisationnels dans la construction des contenus médiatiques.

Cela dit, en privilégiant l’explication structurelle, soit au plan sociétal ou organisationnel, Sjøvaag (2013, p. 162) avance que ces études négligent le rôle des journalistes comme « agents ». Elle suggère que la théorie de la structuration des systèmes sociaux de Giddens est une avenue intéressante pour réfléchir au phénomène de l’autonomie. Selon le concept désormais classique de « dualité du structurel », Giddens (1984, p. 25) explique que les agents ne font pas que subir les contraintes des structures : par leurs actions et leur réflexivité, ils utilisent les ressources de ces mêmes structures pour agir sur celles-ci et la reproduction des systèmes sociaux résulte de cette interaction continuelle entre structures et agents. Selon Sjøvaag (2013, p 162), la théorie de Giddens permet ainsi de comprendre comment les journalistes reproduisent le système dont les règles et les ressources conditionnent leur pratique. Leur niveau d’autonomie reflète en somme leur capacité à utiliser les ressources à leur disposition pour « maintenir ou changer » les règles en place (2013, p. 162).

Dans leur ouvrage classique abondamment cité, Hallin et Mancini (2004) avancent que l’autonomie professionnelle des journalistes est relativement forte au Canada, où la presse est par ailleurs jugée peu partisane et faiblement instrumentalisée. Pourtant, au cours des deux dernières décennies, le milieu journalistique canadien a été le théâtre de controverses concernant l’ingérence, réelle ou perçue, de propriétaires dans leurs médias pour faire connaître leurs préférences politiques ou idéologiques (Chin, 2015; Gingras, 2009; Mills, 2002; Newman, 1996; Poitras, 2014; Taras, 2001; Trimble et Sampert, 2004). La concentration de la propriété de la presse au Canada, dans un contexte de convergence, de transformation technologique et de crise des médias, minerait par ailleurs le pluralisme de l’information et la diversité du débat sociétal (Crowther, Thibault, Salamon et King, 2016; Goyette-Côté, Carbasse et George, 2012; George, 2015). Parallèlement, on assiste à une accélération du rythme de la production journalistique. Avec la révolution numérique, l’instantanéité devient la norme et une course à l’attention s’engage, alimentée par les données analytiques qui permettent d’identifier en temps réel les contenus les plus consultés en ligne (Tandoc, 2014; Tandoc et Thomas, 2015). Cette révolution numérique facilite en parallèle la désinformation à grande échelle, avec le partage des fausses nouvelles sur les médias sociaux où se créent des chambres d’écho propices à la polarisation politique (Sunstein, 2017), tout en compliquant la vérification des faits (Sauvageau et Thibault, 2018). En somme, dans un environnement en profonde reconfiguration, les journalistes canadiens jouiraient-ils d’une autonomie professionnelle plus limitée que ne le prétendent Hallin et Mancini (2004) et que le suggèrent les sondages réalisés auprès de journalistes canadiens ? Comme nous allons le voir, la compréhension du phénomène de l’autonomie journalistique dans un contexte canadien est encore imparfaite et cette réalité demande qu’on s’y attarde davantage.

L’autonomie des journalistes canadiens : un portrait incomplet

La publication de l’enquête de Pritchard et Sauvageau, en 1999, a marqué le domaine de recherche sur le journalisme au Canada. En demandant aux répondants d’évaluer une série de quatorze énoncés détaillant différentes fonctions journalistiques, ils ont constaté que cinq d’entre elles se démarquaient : « rapporter fidèlement les faits, transmettre rapidement l’information, permettre aux gens ordinaires d’exprimer leurs points de vue, enquêter, analyser et interpréter les enjeux difficiles » (Pritchard et Sauvageau, 1999, p. 39). L’appui à ces fonctions était tel que les chercheurs ont conclu à l’existence d’un credo journalistique canadien, une conception partagée par les journalistes francophones et anglophones quant à leur profession (1999, p. 34-37). Pritchard et Sauvageau se sont également intéressés à la question de l’autonomie journalistique et ils ont constaté l’importance accordée par les journalistes canadiens pour cet enjeu qui trônait en tête des « caractéristiques d’un emploi considérées comme “très importantes” » (1999, p. 98).

Dans une recherche ultérieure, Pritchard et Bernier (2010) ont poursuivi cette réflexion sur l’autonomie journalistique, cette fois dans le contexte québécois. Pour ce faire, les chercheurs ont repris une question de l’enquête de Pritchard et Sauvageau de 1996 (publiée en 1999) dont les résultats n’avaient pas été divulgués (Bernier, 2008, p. 125). La question portait sur la latitude dont les journalistes disposent « dans le choix des angles qu’il faut privilégier dans le traitement d’un sujet » (Pritchard et Sauvageau, 1999, p. 132). Les chercheurs ont constaté peu de changements dans les réponses des journalistes québécois entre 1996 et 2007 (Pritchard et Bernier, 2010, p. 603). De fait, dans les deux sondages, 82 % d’entre eux disaient disposer de « beaucoup d’autonomie » ou d’une autonomie « à peu près complète » (2010, p. 603).

Dans l’édition canadienne de la Worlds of Journalism Study, vaste enquête par sondage menée dans 67 pays, Rollwagen et collègues (2019) examinent l’autonomie de manière plus détaillée en s’intéressant aux influences politiques, organisationnelles, procédurales, économiques, personnelles et sociales pouvant affecter le travail journalistique. À la lumière des réponses des 352 journalistes canadiens sondés, les auteurs observent que les influences politiques et économiques sur leur travail sont considérées comme étant plutôt faibles (2019, p. 471). Même au plan organisationnel, l’influence perçue des propriétaires et des gestionnaires des entreprises de presse serait moindre que dans d’autres pays développés majoritairement anglophones, dont les États-Unis. C’est sur le plan procédural (éthique, contraintes de temps, accès à l’information, lois et règlements, etc.) que les influences sont perçues comme étant plus élevées (2019, p. 471). Ainsi, en dépit des mutations profondes du milieu médiatique depuis deux décennies, les auteurs constatent l’optimisme des journalistes canadiens qui se perçoivent comme étant relativement épargnés par les « influences politiques, commerciales et même managériales » (Rollwagen et al., 2019, p. 473; notre traduction).

Les types d’influences sur l’autonomie journalistique

De nombreux chercheurs se sont attardés à modéliser et à classifier les différents facteurs susceptibles d’influencer le travail journalistique. L’une des propositions les plus connues est le modèle de la hiérarchie des influences de Shoemaker et Reese (1996). Ces chercheurs proposent de classer les facteurs influençant le contenu (et la pratique) journalistique selon cinq niveaux d’analyse :

  • un niveau individuel où l’influence des attitudes, le parcours et la formation des journalistes sont considérés;

  • un niveau appelé routines de travail où les contraintes technologiques, de temps et d’espace, les normes de la profession (etc.) sont examinées;

  • un niveau organisationnel où les politiques éditoriales, la propriété, les enjeux économiques de l’entreprise ou du conglomérat (etc.) sont contemplés;

  • un niveau extra-médiatique où les influences externes comme le gouvernement, les publicitaires, les relations publiques, les sources, les groupes d’intérêt et autres médias sont prises en compte;

  • et enfin, un niveau idéologique qui s’intéresse aux influences plus systémiques au sein de la société (Reese, 2001, p. 178-183; 2007, p. 35-38).

Ainsi, dans le modèle de la hiérarchie des influences, différentes forces endogènes et exogènes sont à l’œuvre et influent sur les médias et leurs artisans (Shoemaker et Reese, 2014, p. 1-2)[2].

S’inspirant entre autres des travaux pionniers de Shoemaker et Reese, Reich et Hanitzsch (2013) proposent une modélisation des types d’influences sur l’autonomie journalistique. D’un point de vue objectif, les chercheurs avancent que l’autonomie journalistique est susceptible d’être affectée à trois niveaux : individuel, organisationnel et sociétal (2013, p. 138-40). En reprenant les constats d’une étude précédente menée par Hanitzsch et collègues (2010), ils suggèrent par ailleurs l’existence de :

[…] six domaines distincts d’influences perçues [par les journalistes] : les influences politiques (p. ex., gouvernement, politiciens, censure, etc.), les influences économiques (p. ex., prévisions de profits, publicité, pressions commerciales et études d’audience), les influences organisationnelles (p. ex., propriété, management, prise de position éditoriale), les influences procédurales (p. ex., routines journalistiques, échéances, ressources éditoriales), les influences professionnelles (p. ex., normes professionnelles, politiques rédactionnelles, lois sur les médias), et les groupes de référence (p. ex., compétiteurs, collègues dans d’autres médias, audiences, amis et famille) (Reich et Hanitzsch, 2013, p. 137; notre traduction).

En s’intéressant aux différentes formes d’influences aux niveaux micro et macro, les propositions de ces auteurs offrent un cadre d’analyse utile dont nous nous sommes inspirés pour classifier et interpréter les différents thèmes ayant émané de l’analyse des entretiens.

Méthodologie

Reich et Hanitzsch (2013) rappellent la nature essentiellement subjective et construite de la notion d’autonomie. Pour examiner ce phénomène et sa complexité, l’entretien de recherche semi-dirigé nous apparaissait mieux adapté que d’autres approches (comme le sondage avec des questions fermées et son traitement quantitatif) afin de cerner la manière dont les journalistes perçoivent leur autonomie. Nous avons cherché à créer des conditions favorables à la réflexivité et à l’autocritique des participants, malgré les défaillances inhérentes de l’entretien, notamment les biais de perception, les limites de la mémoire et le désir de se montrer sous son meilleur jour. Nous avons réalisé 31 entretiens en personne à Calgary, Edmonton, Halifax, Montréal, Québec, Regina et Winnipeg, et par téléphone avec des participants à Fredericton, Saint John, Hamilton, Ottawa, Toronto et Vancouver. La collecte de données a commencé en avril 2018 et s’est terminée en mars 2019, lorsque nous avons conclu à la saturation des données. Hormis quelques exceptions, nous avons interviewé d’anciens journalistes, pour la plupart récemment retraités ou ayant réduit l’intensité de leur activité professionnelle, l’objectif étant de parler avec des individus ayant pris un certain recul vis-à-vis de la pratique.

Pour recruter les participants, nous avons contacté différents intervenants, incluant les présidents des tribunes de presse de différentes provinces, à qui nous avons demandé de nous référer à des journalistes reconnus dans leur milieu pour leurs réalisations et leur jugement. Nous avons tenté de recruter dans toutes les provinces en respectant un certain équilibre. Cela dit, nous avons rapidement constaté que plusieurs participants avaient pratiqué dans plus d’une province. Les tableaux 1 et 2 indiquent les différentes provinces (et territoires), ainsi que les types de médias où les participants ont travaillé durant leur carrière.

Tableau  1

Nombre de participants ayant pratiqué dans chacune des provinces et territoires[3]

Nombre de participants ayant pratiqué dans chacune des provinces et territoires3

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Tableau  2

Nombre de participants ayant pratiqué dans chaque type de médias[4]

Nombre de participants ayant pratiqué dans chaque type de médias4

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Plusieurs participants ont travaillé pour différentes entreprises de presse et propriétaires, et ont occupé divers postes au cours de leur carrière : journaliste, reporter spécialiste, réviseur, rédacteur[5]. Certains ont assumé des fonctions de direction : rédacteur en chef, directeur de rédaction, éditeur adjoint. Durant les entretiens, nous avons demandé aux participants de nous présenter leur parcours professionnel, pour ensuite échanger sur la notion d’autonomie journalistique et leur perception quant aux enjeux pouvant l’affecter. Différentes réalités liées au contexte médiatique (concentration de la propriété de la presse, convergence médiatique, crise des médias, changements de propriétaire, etc.) ont aussi été discutées afin de savoir si celles-ci avaient affecté ou non leur pratique. Le phénomène de l’autocensure a été abordé en fin d’entretien.

La durée moyenne des entretiens est d’une heure trente. Les enregistrements ont été transcrits, anonymisés et conservés dans des fichiers chiffrés. Nous avons retenu la méthode d’analyse thématique inspirée de Braun et Clarke (2006) et Paillé et Mucchielli (2016). Cette approche vise, dans un premier temps, à « dégager un portrait d’ensemble » des propos recueillis; elle permet « d’identifier, d’analyser et d’interpréter les configurations thématiques » présentes dans le corpus (Clarke et Braun, 2017, p. 297; notre traduction). Chaque entretien a été codé à l’aide du logiciel d’analyse qualitative NVivo. Après une première étape de codage « ouvert », en procédant par regroupements, nous avons déterminé les principaux thèmes en fonction de leur récurrence, de leur importance pour les participants, et de leur pertinence théorique.

Résultats

En présentant le projet de recherche aux participants, nous avons partagé avec eux notre définition de l’autonomie journalistique (voir « L’insaisissable autonomie journalistique »). La plupart d’entre eux s’estimaient d’accord avec son contenu, mais ont jugé qu’elle correspondait davantage à un idéal qu’à la réalité. Les participants à cette enquête ont décrit différentes pressions avec lesquelles ils ont dû composer durant leur carrière. Leurs témoignages révèlent, en particulier, des influences à caractères politique, économique, procédural, organisationnel et professionnel, de même qu’un phénomène d’autocensure ayant affecté la pratique de plusieurs d’entre eux.

Les influences politiques

Ces influences sont associées au « contexte politique » et ses acteurs tels que les partis politiques, élus, fonctionnaires, membres du gouvernement, entreprises privées, groupes d’intérêts, militaires, etc. (Hanitzsch et al., 2010, p. 14). Peu de journalistes interrogés dans le cadre de cette recherche ont été témoins d’influences directes exercées par des acteurs politiques sur leur organisation médiatique ou leur travail. Des journalistes promus gestionnaires ont néanmoins expliqué que ces pressions politiques auprès de la direction d’entreprises de presse étaient fréquentes, comme l’explique cet ancien directeur des nouvelles : « The complaints we got came from every direction. They didn’t just come from the NDP, they didn’t just come from the Liberals, they didn’t just come from the Conservatives. They came from everywhere » (Entretien-C[6]). Plus exposés que leurs collègues de la salle de rédaction, les cadres (éditeur, éditeur adjoint, rédacteur en chef, chefs de section, etc.) agiraient alors comme tampon (buffer) entre les acteurs politiques et les journalistes, comme de nombreux témoignages l’ont suggéré.

Selon plusieurs participants, les pressions politiques sont surtout indirectes. Parmi celles-ci, le contrôle de l’information au sein de l’appareil gouvernemental est vu comme une atteinte sérieuse à l’autonomie journalistique dans le contexte canadien. Des participants ont notamment évoqué la « difficulté de percer la machine administrative », à accéder aux sources ou à obtenir réponse à leurs questions. On déplore aussi l’opacité des institutions et le fait que politiciens et fonctionnaires soient encadrés par les services de communication de l’appareil gouvernemental. L’emprise exercée par ces instances est vue comme une pression politique, comme l’avance une répondante : « The PR [public-relations] control is a form of political pressure » (Entretien-E).

Ce contrôle de l’information se manifeste aussi par la maîtrise de la logique médiatique par les politiciens et leur personnel qui cherchent à l’utiliser à leur avantage afin de contraindre les journalistes à citer leurs propos tels quels, sans délai suffisant pour en vérifier l’exactitude :

[...] les politiciens ont appris à merveille comment contrôler les journalistes. Ils savent ce que les journalistes veulent. [...] ils savent à quel moment faire une déclaration importante, au moment où tu n’auras pas le temps de contrevérifier, où tu es obligé d’aller en onde rapidement. Ils vont te donner juste le bon clip, juste la bonne longueur. Ils ont tous des coachs (Entretien-J).

Dans le même esprit, certains estiment que les médias sociaux permettent aux acteurs politiques de contourner les journalistes et leurs rôles de gardiens de l’information (gatekeepers) et d’influenceurs de l’ordre des priorités du jour (agenda-setters).

Les influences économiques

L’accroissement des pressions commerciales a des effets importants sur l’autonomie professionnelle des journalistes, selon plusieurs auteurs (Boczkowski, 2010; Cooper, 2005; Sjøvaag, 2013; Wadbring, 2013). D’autres soulignent que ces influences affectent la qualité et la diversité des contenus journalistiques (Hackett et Uzelman, 2003; McChesney, 2003; Picard, 2004). L’analyse des entretiens révèle des impressions partagées à ce sujet. Pour certains, la poursuite du profit par des entreprises de presse commerciales dans un contexte de concentration et de convergence médiatiques, avec la promotion croisée des contenus qui en découlent, n’est pas toujours compatible avec un journalisme de qualité à la défense de l’intérêt public. L’autonomie journalistique serait ainsi vue comme mieux protégée au sein de médias publics, plus à l’abri des forces du marché. Pour d’autres, un journalisme d’intérêt public est conciliable avec les impératifs commerciaux des médias privés. Tout dépendrait des intentions des propriétaires, de leurs moyens et du contexte. Or, la crise qui frappe les médias exacerbe ces pressions commerciales, selon de nombreux participants. Avec le déclin de l’industrie, des groupes de presse exsangues cherchent à maximiser les sources de revenus, comme le souligne un journaliste se remémorant avec dépit ses dernières années : « We started to do things that I think broke that trust with the public. We started to see advertisers being able to buy a complete wrap of our front page » (Entretien-B).

Dans les petits marchés, les pressions commerciales d’annonceurs locaux (concessionnaire automobile, chaîne de restaurant, etc.) peuvent être particulièrement importantes. À l’interne, ces pressions sont généralement relayées directement à l’éditeur ou à son équipe de gestionnaires ou indirectement via les responsables de la publicité. Plus le client est important, plus son poids se fait sentir, comme l’ont souligné des journalistes ayant l’expérience de ces marchés : « If an advertiser phoned about something that they didn’t like […] that would filter to the news department, which was like four people, and the news director would say, you know, we can’t do this » (Entretien-C).

Des participants déplorent enfin les transformations plus récentes de la production journalistique où la quête d’audience et la satisfaction des annonceurs semblent aller de pair. Encouragés à cumuler les clics, les « j’aime » et les partages sur les médias sociaux, les journalistes sont davantage exposés à ces impératifs de popularité et leur dimension commerciale – l’un des objectifs étant de générer du trafic (et des publicités) vers les plateformes numériques de leurs médias respectifs. Cette situation est vécue comme une érosion importante de l’indépendance journalistique, notamment parce qu’elle favoriserait le choix et le traitement de sujets consensuels qui ne serviraient pas nécessairement l’intérêt public.

Les influences procédurales

Les influences procédurales découlent des contraintes matérielles, de temps et d’espace liées au milieu de travail et aux routines les régissant (Hanitzsch et al., 2010, p. 15; Resse, 2001, p. 180-81). La réduction des ressources, les changements technologiques et la contrainte de temps figurent parmi les contraintes procédurales les plus souvent mentionnées par les participants.

Les pressions économiques auxquelles sont soumis les médias influencent leurs ressources humaines et matérielles. Voyant leurs revenus publicitaires fondre, les entreprises médiatiques procèdent à des coupes budgétaires et des réductions de personnel. Plusieurs regrettent une époque révolue où l’abondance de ressources leur permettait d’exercer efficacement leur métier. Avec des moyens diminués, les journalistes doivent revoir la manière de produire les nouvelles, ce qui réduit la diversité des perspectives : « […] you will often go to the easiest person or the person you have that ongoing contact relationship with because it’s harder to go and find a different voice because you’re constrained by time » (Entretien-W).

La plupart des participants reconnaissent par ailleurs l’impact des changements technologiques sur leur pratique avec la multiplication des outils et plateformes de diffusion depuis l’arrivée d’internet et l’essor des médias sociaux. Ils divergent néanmoins d’avis quant à la nature de ces effets. Pour certains, ce nouveau contexte accroît la liberté des journalistes en facilitant leur travail et en réduisant les coûts. D’autres y voient au contraire plus d’éléments négatifs que positifs. Si ces nouvelles technologies offrent plus de flexibilité, elles accroissent par ricochet les exigences de production. Les journalistes doivent par conséquent produire une grande quantité de contenus sur différentes plateformes[7] (radio, télé, internet), tout en étant actifs sur les médias sociaux :

Si tu es journaliste à Radio-Canada et qu’on t’envoie sur un écrasement d’avion à Val-d’Or, on s’attend à ce que tu fasses la télé, la radio, juste là c’est une dizaine d’interventions par jour. On s’attend à ce que tu tweetes, à ce que tu ailles sur Facebook et Instagram et si tu as le temps à la fin de la journée d’écrire un blogue pour Radio-Canada. Ce n’est plus du journalisme, c’est de l’esclavage (Entretien-J).

Cette multiplication des tâches amplifie la pression temporelle ressentie par les journalistes. De nombreux participants estiment avoir manqué de temps pour approfondir leurs sujets, confronter ou valider leurs sources ou encore présenter des points de vue alternatifs.

Les influences organisationnelles

Les influences organisationnelles proviennent de différentes sources : elles peuvent découler des attentes de supérieurs hiérarchiques (gestionnaires, éditeurs, propriétaires), mais aussi émaner des routines qui régissent les salles de rédaction et, plus largement, l’entreprise médiatique (Hanitzsch et al., 2010, p. 15). Les propos recueillis témoignent d’un ensemble important et complexe de pressions perçues par les journalistes à cet égard.

L’instrumentalisation perçue par les patrons de presse

Plusieurs participants ont perçu une instrumentalisation de leur média au profit des intérêts de leurs patrons et leurs entreprises. La plupart de ces témoignages réfèrent aux entreprises de Conrad Black (Hollinger, 1986-2001[8]), d’Israel « Izzy » Asper (Canwest Global, 1974-2013), de Paul Godfrey (Postmedia Network, 2010 - présent) et des Irving (Brunswick News, 1998-présent) – des groupes dominants qui ont incarné la menace de la concentration de la propriété de la presse à différentes époques et dans différentes régions du pays.

En 1996, le groupe Hollinger prend le contrôle d’un des plus grands acteurs de l’industrie de la presse écrite canadienne, la chaîne Southam, avec une vingtaine de journaux dont le Vancouver Sun, l’Edmonton Journal, le Calgary Herald, le Ottawa Citizen et la Montreal Gazette, pour lesquels plusieurs participants à cette enquête ont travaillé. Avec cette transaction, qui en faisait l’actionnaire majoritaire, Hollinger contrôlait alors 41,8 % des quotidiens canadiens, relançant le débat sur la concentration de la presse (Estok, 1996). Comme des observateurs l’ont noté à l’époque (Newman, 1996), cette acquisition et la création du National Post en 1998 ont été perçues par des ex-employés comme un effort de Black d’instrumentaliser ses médias pour défendre ses idées de droite. Si la position éditoriale est vue comme la prérogative du propriétaire, l’arrivée de Black a constitué un choc pour plusieurs journalistes qui avaient l’habitude d’une grande autonomie éditoriale sous le groupe Southam. Des ajustements auraient alors été faits pour refléter la sensibilité idéologique du nouveau propriétaire, non seulement dans les pages d’opinion, mais aussi dans le traitement de l’information, comme se remémore cet ancien cadre d’un grand quotidien de la chaîne :

[…] in the Conrad era, there were discussions with the editor about, okay, how do we play this phrase or story that previously, we probably wouldn’t have paid much attention to? So, we had to pay more attention to some right-wing sources. And we certainly brought in a couple of more conservative columnists (Entretien-CC).

En 2000, Canwest, entreprise fondée par Israel Asper et détentrice de nombreuses stations de radio et de télévision au Canada, achète les journaux d’Hollinger et devient l’un des plus grands groupes médiatiques de l’histoire canadienne. Selon plusieurs interviewés, l’influence des patrons sur le contenu des quotidiens s’est accentuée à cette époque. On rappelle la production d’éditoriaux nationaux au siège de Canwest à Winnipeg et le fait qu’il n’était plus possible d’aborder certains sujets sensibles dans les pages d’opinion sans l’aval du siège social : « One was Israel and the other was the liberal government […] you couldn’t write about this. It was direct censorship » (Entretien-N). La politique éditoriale de Canwest a suscité à l’époque des inquiétudes au sein de salles de rédaction du groupe (Gazette Newsroom, 2001), en plus de la controverse suivant le congédiement de l’éditeur du Ottawa Citizen, Russell Mills, pour avoir critiqué en éditorial le premier ministre Jean Chrétien (voir Shade, 2005). Pour les Asper, cette politique éditoriale imposée à l’ensemble de leurs médias relevait de leur privilège comme propriétaires de disposer d’un espace pour exprimer leurs vues. Pour plusieurs participants, ces pratiques menaçaient non seulement la diversité des opinions, mais l’indépendance des salles de rédaction. Quelques mois plus tard, la politique a été écartée (voir Soderlund et Hildebrandt, 2005, p. 113-19).

Alors que la crise des médias traditionnels s’amplifie, Canwest vend en 2010 ses journaux à Postmedia Network, un groupe de créanciers dirigé par Paul Godfrey. Des journalistes ayant vécu ce changement racontent une période difficile, en raison des compressions budgétaires et de personnel effectuées par l’entreprise dans un contexte où les journalistes étaient sous grande pression. Mais c’est surtout l’appui des dirigeants de Postmedia au Parti conservateur lors des élections fédérales de 2015[9], relayé dans les éditoriaux des quotidiens du groupe, qui a suscité des témoignages réprobateurs. En particulier parce que cet appui éditorial a été suivi d’une publicité du Parti conservateur recouvrant la page couverture (fausse Une) de tous les quotidiens du groupe deux jours avant le scrutin. Plusieurs participants ont déploré cette pratique, comme cet ancien journaliste et chroniqueur d’un quotidien de la chaîne, qui l’a perçu comme un « signal », une directive aux journaux du groupe : « There’s more of a danger of that when the owners become more overt about what they want to see in the paper » (Entretien-H).

Enfin, dans un contexte provincial, des journalistes ayant travaillé pour le groupe Irving au Nouveau-Brunswick évoquent des exemples d’instrumentalisation de médias appartenant à cette dynastie familiale. Le groupe Irving, rappelons-le, est dirigé par des descendants de K.C. Irving. Les compagnies de ce groupe ont des intérêts dans différents secteurs stratégiques de l’économie néobrunswickoise, dont l’industrie du pétrole. James K. Irving, le fils ainé de K.C. Irving, est quant à lui propriétaire de J.D. Irving, un conglomérat de plusieurs compagnies œuvrant notamment dans la construction navale, l’exploitation forestière, l’agriculture et la construction. James K. Irving est aussi propriétaire de Brunswick News, dirigé par son fils Jim et son petit-fils Jamie. Brunswick News exerce un quasi-monopole sur les journaux de langue anglaise de la province (Anderson et Yusufali, 2015). Ce degré de concentration suscite des inquiétudes depuis quelques décennies. Les critiques formulées par la Commission royale d’enquête sur les quotidiens en 1980 et la crainte d’une intervention gouvernementale auraient convaincu la famille Irving de laisser leurs éditeurs diriger leurs journaux (Poitras, 2014). Cette situation a cependant changé en 2004 lorsque Jamie Irving, petit-fils de James K. Irving, est devenu éditeur du Telegraph-Journal, considéré comme le fleuron du groupe. Des journalistes ayant travaillé sous Jamie Irving affirment qu’il intervenait dans les contenus du journal pour favoriser les intérêts de la famille :

Oh, the level of control was daily. […] He would walk into the newsroom all the time. He dictated editorials […] so the paper became a staunch supporter of a forestry policy that was in the best interest of J.D. Irving, which had never, ever happened before (Entretien-F).

He would sit on editorial boards, right? And then he would jump and want to go after people, go after certain politicians. To me, that was really uncomfortable […] If you’re actually representing New Brunswick industry and you’re in the room, and you can write editorials, and I guess it’s your toy, your bicycle and you can ride it, but I don’t think that’s good for news media generally (Entretien-U).

En somme, si de nombreux participants ont perçu une instrumentalisation de leur quotidien au profit des intérêts de leurs propriétaires sous les règnes de Hollinger, Canwest, Postmedia et Brunswick News, plusieurs autres ayant travaillé pour d’autres groupes de presse ou médias – il faut le souligner – n’ont jamais senti ce genre d’influence de la part de leurs patrons. D’autres entreprises suscitent des avis plus mitigés. Au Québec, des témoignages de journalistes ayant travaillé pour Québecor Média et d’autres entreprises de presse suggèrent que les médias de ce groupe reflètent les intérêts corporatistes et idéologiques de son PDG, Pierre Karl Péladeau – des propos qui font en partie écho aux travaux de Bernier (2008; 2015). D’autres estiment au contraire que les journalistes de Québecor pratiquent leur métier de façon indépendante et équilibrée, incluant durant la période où l’actionnaire de contrôle du groupe était chef du Parti québécois.

Le rôle stratégique des éditeurs et de leur équipe de gestionnaires

Au sein d’une entreprise de presse, l’éditeur et son équipe de gestionnaires peuvent jouer un rôle important pour protéger l’autonomie des journalistes au sein de la salle de rédaction. Dans les petits marchés, les pressions des annonceurs peuvent être fortes sur l’équipe de gestion, souvent restreinte. Ces pressions peuvent être transmises directement aux gestionnaires ou aux responsables du service de publicité du média qui sert de relais à ce mécontentement.

Généralement, les journalistes de la salle de rédaction ne sont pas conscients de ces tractations. Ils peuvent cependant y être exposés, en particulier si l’éditeur et son équipe sont eux-mêmes la source de ces pressions. Lors des entretiens, le cas de Ken King a souvent été cité comme exemple du rôle interventionniste que peut jouer un éditeur à diverses fins, qu’elles soient idéologiques, commerciales ou politiques. Prenant la direction du Calgary Herald en 1996, King et son équipe ont exercé selon plusieurs une forte pression pour orienter la production journalistique :

[…] after King was publisher, they began to really start to control, to influence what we were writing […] one of the things he introduced […] was what they called FAB, which was fair, accurate and balanced, henceforth our publication is going to be fair, accurate and balanced, which meant further to the right (Entretien-K).

[…] the underwritten rule was that we have to write about friends of Ken King, corporate and political and that we don’t write articles that are critical of big business. We don’t write articles that are critical of the government that he might be supporting, and of course, he was supporting the conservative government (Entretien-S).

L’exemple de King illustre – de façon presque caricaturale – l’influence d’un éditeur décidé à orienter le contenu du média qu’il dirige, et ce, alors qu’il avait été nommé sous le groupe Southam, dont les propriétaires avaient la réputation de ne pas s’ingérer dans leurs médias. Cela dit, les pressions organisationnelles de la direction sur les salles de rédaction sont habituellement beaucoup plus subtiles et s’articulent autour de mécanismes de contrôle bien établis, comme les études classiques de Breed (1955); Gans (1979) et Shoemaker et Reese (1996), l’ont entre autres illustré.

Autres influences organisationnelles

Parmi ces mécanismes de contrôle, les processus d’embauche et de socialisation ont été soulignés comme des facteurs importants d’influence organisationnelle affectant la pratique journalistique. Le choix du personnel a été décrit comme une étape clé pour assurer une adéquation entre les valeurs et les croyances des employés et celles des dirigeants :

L’éditeur choisit ses chefs de nouvelles qui sont sur les comités d’embauche qui choisissent les journalistes. Un moment donné, il se fait un mélange idéologique qui fait que l’idéologie du boss n’est pas entièrement indépendante des cadres qu’il choisit (Entretien-O).

Reprenant sans le savoir les propos de participants à l’étude classique de Breed (1955, p. 328), des interviewés expliquent, plus de six décennies plus tard, les mêmes phénomènes « d’osmose » et de « socialisation » qui favorisent l’apprentissage des règles implicites de la salle de rédaction après l’embauche : « You know that there’s socialization in the newsroom that teaches you what’s allowed and what’s not » (Entretien-K). Soucieux de plaire à leurs patrons et à leurs pairs, les nouvelles recrues intériorisent la culture de la salle de rédaction, ses routines et rituels, de même que les sujets, les sources et les traitements privilégiés et ceux qui ne le sont pas, comme le résume ce vétéran : « […] the editors get to choose, they get to say no, we’re not going to do that this week. So I think at a certain point, you kind of pick up what the editors want and what they don’t want » (Entretien-G).

Mais ces pressions pour se conformer restent subtiles. C’est d’ailleurs l’un des principaux thèmes qui ressortent de l’analyse. Si la grande majorité des journalistes interrogés affirment ne jamais avoir reçu de commandes claires quant à la manière de couvrir leurs sujets, plusieurs parlent d’une influence difficile à percevoir, qu’ils auraient intériorisée, comme l’explique ce participant :

[…] while there may never be overt pressure to choose a subject or to write about it in a certain way, there might always be in the back of your mind a feeling that the owners of the paper, especially possibly the publisher, would prefer certain subjects stayed away from or certain subjects handled with a degree of more delicacy than not (Entretien-H).

Ces mécaniques de contrôle au sein de l’entreprise de presse et l’influence, réelle ou perçue, des gestionnaires sur la production journalistique semble remettre en question l’existence d’un « mur » réputé agir comme rempart entre la salle de rédaction et la gestion éditoriale et commerciale des entreprises de presse. Questionnés sur cette métaphore du « mur » et son étanchéité, des participants ont plutôt évoqué sa « porosité » :

[…] it’s not a wall as much as it’s kind of a mushy, swampy area. Okay. And those who decide to be in the middle to upper management in newsrooms spend a lot of time traipsing back and forth across that swamp. That’s their job. They go to one side of the swamp and find out what the publisher is thinking, then they go to the other side of the swamp and they figure out how to maintain the illusion of autonomy but not piss off the publisher (Entretien-G).

À l’opposé, d’autres estiment qu’un tel « mur » existe et qu’il est étanche. Une journaliste nous explique par exemple qu’elle n’avait pas pris conscience des pressions auxquelles était exposé son média avant de devenir cadre dans la haute direction. D’autres gestionnaires nous ont aussi décrit des pressions subies dont des collègues de leur salle de rédaction n’avaient pas eu connaissance, ce que nous avons corroboré avec certains d’entre eux.

Les influences professionnelles

Les influences professionnelles sont liées aux normes et conventions transmises dans le milieu de travail et plus largement au sein de la profession (Hanitzsch et al., 2010, p. 15). Face aux contraintes auxquelles ils sont exposés, plusieurs participants soulignent l’importance du sens qu’ont les journalistes de leur « mission professionnelle ». Les témoignages reflètent un large degré d’adhésion à différentes normes de la profession guidant leur pratique, dont celles de servir l’intérêt public en offrant une information factuelle, équilibrée et impartiale; de donner un sens aux évènements : « C’est une espèce de mission laïque si on considère qu’on est là pour alimenter la société. On est là pour donner du contenu, pour donner à réfléchir, pour que les informations soient justes [...] » (Entretien-L). Le processus de syndicalisation des salles de rédaction dans la deuxième moitié du XXe siècle et les conventions collectives qui en ont résulté ont également été décrits comme des instruments centraux pour assurer l’autonomie journalistique. Parallèlement, la crise actuelle frappant les entreprises de presse est vue par plusieurs comme une menace à la poursuite de cette mission professionnelle. Le manque de ressources limite la capacité des journalistes à creuser les dossiers ou à faire du journalisme d’enquête afin d’informer adéquatement le public. Cette réalité demeure une source de grande frustration chez plusieurs journalistes. De même, plusieurs constatent avec inquiétude l’espace accordé aux analystes, chroniqueurs et blogueurs qui ne sont pas soumis aux mêmes considérations et règles éthiques que les journalistes. La présence d’ex-politiciens comme commentateurs est jugée préoccupante, notamment parce qu’elle favoriserait selon certains le spectacle partisan au détriment de l’analyse :

[...] ce sont les politiciens qui sont là depuis je ne sais pas combien d’années à défendre des idées et aujourd’hui ils sont au micro à nous expliquer la réalité. Ça ne marche pas. Ça prendrait des journalistes pour mettre en évidence les contradictions, pas des politiciens (Entretien-Z).

Le phénomène d’autocensure

L’autocensure peut être définie comme étant le fait d’exercer un « contrôle sur ce que l’on dit ou fait afin d’éviter de gêner ou d’offenser les autres, mais sans s’être fait dire officiellement qu’un tel contrôle est nécessaire » (Clark et Grech, 2017, p. 11; notre traduction). Les journalistes peuvent s’autocensurer pour une variété de raisons. Ils peuvent s’abstenir de couvrir des sujets pouvant indisposer leur patron ou des acteurs influents de la société pour des raisons économiques, politiques et idéologiques, mais aussi pour des motifs sécuritaires, judiciaires et éthiques, entre autres choses. L’autocensure journalistique est toutefois peu documentée au Canada. Marlin (1999) et Burman (2017) offrent des analyses intéressantes, mais ce sont sans doute les travaux de Bernier (2008) qui proposent l’éclairage empirique le plus approfondi. Dans une enquête par questionnaire soumise à des journalistes syndiqués œuvrant pour différentes entreprises de presse au Québec, Bernier (2008, p. 106) révèle par exemple que 30 % des répondants « ont témoigné d’un certain accord » avec l’affirmation selon laquelle certains de leurs collègues s’étaient autocensurés ces derniers mois. Questionnés à ce sujet, la majorité des journalistes de notre enquête ont admis ne pas être surpris par les résultats à cette question, certains estimant que le pourcentage est probablement plus élevé, comme l’illustre ce commentaire : « Je pense même que c’est plus élevé que ça, parce que s’il y avait une réelle capacité des journalistes à contrôler la production de l’information, une réelle indépendance, on ne couvrirait pas les mêmes sujets » (Entretien-V).

Selon plusieurs participants, l’autocensure est un phénomène répandu chez les journalistes. La raison la plus souvent invoquée pour l’expliquer est la crainte d’indisposer les patrons :

It goes against all your journalistic instincts, but depending on your working environment, where you work or who you work for, it’s just survival (Entretien-U).

If you were covering a story related to your corporate ownership, you kept that in mind and you tried your best to practise good journalistic ethics and ask questions, etc. But you knew there were very clear lines that you couldn’t cross (Entretien-I).

La concentration de la propriété est vue comme un facteur contribuant à l’autocensure – un constat partagé par Bernier (2008, p. 109). Au Nouveau-Brunswick, presque tous les journalistes interrogés ayant travaillé pour les Irving ont expliqué combien la mainmise de cette famille sur le système médiatique (et l’économie de cette province) favorisait l’autocensure journalistique lorsque venait le temps d’aborder des sujets touchant aux intérêts de leurs propriétaires. À l’instar d’autres pressions organisationnelles, l’autocensure opèrerait comme une série de règles tacites qui seraient saisies rapidement : « You know it. You don’t have to discuss it. You just know it » (Entretien-Y). Ou encore « Tu le comprends et ce n’est même pas dit, c’est juste que tu le comprends » (Entretien-A).

Au-delà des intérêts des patrons, le risque de poursuites et le désir d’éviter des sujets jugés tabous (notamment par crainte de heurter les sensibilités de minorités culturelles) ont aussi été mentionnés comme raisons pour s’autocensurer. Les témoignages révèlent par ailleurs un certain malaise à discuter de cette question. Des journalistes ont hésité à reconnaître le phénomène ou ont éprouvé du mal à le définir. Certains disent enfin ne s’être jamais autocensurés ou s’étonnent que des collègues puissent le faire, comme en fait foi cet extrait où un répondant dénonce les propos de l’ex-chroniqueur de La Presse, Vincent Marissal, qui avait affirmé s’être déjà censuré lors de son passage à l’émission Tout le monde en parle en avril 2018 – un rendez-vous télévisuel fort populaire au Québec :

Il n’y a pas un journaliste qui a autant de liberté éditoriale qu’un chroniqueur à La Presse. Il l’a été pendant des décennies. Ce n’est pas vrai, ça ne tient pas la route. C’est pour ça que j’ai trouvé que la chronique de Lagacé[10] remettait un peu les pendules à l’heure là-dessus. (Entretien-R)

D’autres rappellent que l’autocensure est un phénomène subjectif et difficile à analyser parce que liée à la perception qu’ont les journalistes de leur propre autonomie, comme le souligne ce participant commentant la déclaration de Marissal et les réactions qu’elle a suscitées :

Les gens lui ont dit écoute, tu étais chroniqueur, tu avais la totale liberté et tu dis que tu ne te sentais pas libre ? Et que maintenant, tu retrouves ton droit de parole ? C’est quoi ton problème ? Mais effectivement, Vincent Marissal est dans un média où il y a une culture organisationnelle, les boss et tout ça, plutôt fédéraliste, plutôt libérale. Il y a un consensus social sur plein d’idées et en plus de ça, il travaille au parlement [...] Alors Vincent travaille dans ce monde-là. [...] Il est un peu malhabile, mais je pense qu’il est sincère. Il faut plaire aux gens à qui tu parles et donc il restait dans le corridor qu’il définissait comme le sien (Entretien-O).

Cette image d’un « corridor » illustre en quelque sorte le territoire délimité dans lequel des journalistes, même des chroniqueurs-vedettes syndiqués comme Vincent Marissal, peuvent se sentir confinés. Mais le statut de vedette peut à l’inverse donner un sentiment de plus grande indépendance. Un columnist ayant travaillé pour un média appartenant à la famille Irving au Nouveau-Brunswick expliquait que des collègues de la salle de rédaction lui suggéraient des sujets qu’ils n’osaient aborder, estimant que sa notoriété lui donnait plus de latitude.

Interprétation des résultats et conclusion

L’enquête de Rollwagen et collègues (2019), faisant écho à Pritchard et Sauvageau (1999), a révélé la perception pérenne des journalistes canadiens quant à leur forte autonomie professionnelle. En dépit des bouleversements survenus dans le milieu médiatique depuis une vingtaine d’années, Rollwagen et collègues (2019) notaient que les journalistes canadiens estimaient que les « facteurs politiques, économiques, organisationnels et sociaux avaient relativement peu d’influence sur leur travail » (p. 470, notre traduction). Nos données viennent nuancer cette lecture plutôt optimiste. De façon générale, les témoignages laissent transparaître un certain pessimisme, ou du moins une plus grande lucidité quant à l’autonomie journalistique dans un contexte canadien. Au plan organisationnel, les participants font état de nombreux facteurs d’influence, entre autres de la part des éditeurs et leurs équipes de gestionnaires qui peuvent protéger, mais aussi miner l’indépendance des salles de rédaction. Ils font aussi état des mécanismes de contrôle comme l’embauche et le processus de socialisation qui assurent la conformité aux règles implicites de l’organisation – comme l’avaient montré les études classiques de Breed (1955), Gans (1979) et Shoemaker et Reese (2014 [1996]), ainsi que des travaux plus récents sur le virage numérique dans les rédactions de part et d’autre de l’Atlantique (voir Boczkowski, 2010; Degand et Grevisse, 2012; Usher, 2014; Boczkowski et Anderson, 2017; Christin, 2018).

De même, les entretiens ont révélé les perceptions de plusieurs interviewés quant à l’influence de magnats de la presse sur le contenu de leurs médias. En fait, l’arrivée sur la scène médiatique de patrons de presse qui n’ont pas caché leurs préférences politiques et idéologiques a marqué selon certains une ère plus partisane dans l’évolution du système médiatique canadien. Ces observations sont intéressantes dans la mesure où elles contrastent avec les résultats du sondage de Rollwagen et collègues (2019), où l’influence des propriétaires est jugée plutôt faible. Si de nombreux interviewés partagent cette impression, plusieurs autres ont senti au contraire une instrumentalisation politique ou idéologique de leur média par leurs patrons. Ces observations méritent considération d’autant plus qu’elles reflètent la perception d’experts qui, dans un sondage réalisé en 2018, jugeaient que la plupart des propriétaires de médias privés canadiens avaient une forte influence sur la couverture politique de leurs médias (Thibault et al., 2020).

Les influences économiques suscitent aussi beaucoup d’inquiétude. La concentration et la convergence médiatiques sont jugées problématiques, mais c’est désormais la crise financière des médias qui est vue par la plupart des participants comme la plus grande menace à l’autonomie journalistique. Avec la survie de certaines entreprises de presse en jeu, cette crise accentue le sentiment de précarité et fragilise l’intégrité de la production journalistique avec des pratiques publicitaires jugées de plus en plus intrusives en exposant les journalistes à une quête de popularité incessante pour attirer les annonceurs (Tandoc, 2014; Tandoc et Thomas 2015). Dans les plus petits marchés, les pressions des annonceurs constitueraient par ailleurs une forme d’influence externe plus envahissante que celle reconnue par certains chercheurs (e.g. Hackett, 2006, p. 7).

La crise des médias a également pour effet d’accroître les contraintes procédurales en plombant les ressources des entreprises de presse. La difficulté à faire du journalisme d’enquête, voire à couvrir l’actualité avec un minimum de rigueur, est vécue comme une grande insatisfaction. Parallèlement, si les médias sociaux et internet offrent un accès direct aux publics et plus de flexibilité, la multiplication des plateformes augmente les exigences de production et accroît la pression temporelle sur les journalistes, minant leurs capacités à produire un travail de qualité selon plusieurs.

Quant aux influences politiques, les participants ont surtout fait état de pressions indirectes par les acteurs politiques et leurs personnels, entre autres en contournant les journalistes avec les médias sociaux ou en contrôlant l’accès aux sources. Des journalistes devenus gestionnaires ont pour leur part été témoins de pressions politiques directes. Ce sont d’ailleurs ces mêmes cadres qui ont pu offrir des exemples concrets d’influences de propriétaires et d’éditeurs sur le contenu de leurs médias. Pour résister à ces influences et à d’autres, le sens de la mission journalistique a souvent été invoqué. Mais plusieurs participants s’inquiètent de l’espace accordé aux non-journalistes, dont de nombreux ex-politiciens, qui ne sont pas assujettis aux normes déontologiques du journalisme (Bernier et al,. 2005; Tewksbury et Rittenberg, 2012). La présence plus forte de ces acteurs au sein du système médiatique y réduirait l’influence du journalisme (Williams et Delli Carpini, 2011, p. 121) et elle est vue comme une contrainte importante à l’autonomie professionnelle.

L’autocensure, enfin, est une réalité avec laquelle plusieurs interviewés ont dû composer, en particulier au Nouveau-Brunswick. Si de nombreux motifs ont été mentionnés, la crainte de couvrir des enjeux liés aux intérêts des propriétaires constitue le facteur le plus souvent mentionné pour expliquer ce phénomène. La concentration de la propriété de la presse, spécialement au sein du groupe Brunswick News de la famille Irving, favoriserait cette pratique. À l’inverse, les journalistes ayant travaillé pour le radiodiffuseur public sont moins préoccupés par cet enjeu – ce qui rejoint les observations de Bernier (2008, p. 107).

Cette étude, il faut le souligner, a ses limites. Premièrement, la modélisation de Hanitzsch et collègues (Hanitzsch et al., 2010; Reich et Hanitzsch, 2013), si elle est utile pour catégoriser les types d’influences, l’est moins pour expliquer l’interrelation entre celles-ci – l’autocensure est un bon exemple. Deuxièmement, si l’enquête par entretiens comporte des avantages indéniables, facilitant notamment la réflexivité et l’autocritique des participants, cette technique de collecte des données n’est pas sans limites. En s’appuyant sur un exercice de mémoire de la part des interviewés, avec les oublis et les inévitables biais de perception, elle offre un éclairage qui peut s’avérer imparfait, notamment quant à la compréhension du contexte d’origine et des interactions sociales ayant façonné la réalité des participants (Cook, 2008, p. 423). Pour mieux saisir le processus de construction du sentiment d’autonomie chez les journalistes, une méthode comme l’observation ethnographique peut s’avérer utile. Mais une telle approche ne peut s’appliquer qu’à des périodes et des terrains très circonscrits.

Troisièmement, les entretiens avec des journalistes retraités ou semi-retraités ne permettent pas de saisir la perception du phénomène de l’autonomie chez les plus jeunes journalistes. Une étude future pourrait éclairer cette réalité en recueillant le propos de jeunes praticiens ayant appris le journalisme à l’ère numérique et vivant les bouleversements liés à la crise qui secoue le monde des médias. Quatrièmement, les données recueillies auprès des participants de l’enquête font peu de cas des relations d’interdépendance entre les journalistes et autres professionnels au sein de rédactions dans un contexte numérique. Comme l’ont illustré Romeyer et collègues (2015), des professionnels (développeur web, éditeur web, etc.), avec qui les journalistes sont en interaction au quotidien, ont un impact sur leur pratique et par conséquent sur leur autonomie. Une étude sur une population plus jeune de journalistes permettrait d’éclairer cette réalité dans un contexte canadien.

Malgré ces limites, cette recherche apporte néanmoins une lecture plus nuancée des contraintes contemporaines à l’autonomie journalistique au Canada. Elle permet aussi de rapprocher les constats des chercheurs et des praticiens, notamment lorsque vient le temps d’évaluer les influences politiques et économiques sur la pratique journalistique (Sjøvaag, 2013, p. 159). Ces types d’influences macro ont été jugées faibles dans plusieurs sondages auprès de journalistes (e.g. Hanitzsch et al., 2010, p. 17; Rollwagen et al., 2019, p. 471). C’est ainsi que des recherches qualitatives trouvent leur pertinence, car elles facilitent l’introspection et permettent aux journalistes d’aller au-delà de leur credo professionnel pour réfléchir à la façon dont ces influences, tant au plan macro que micro, ont pu affecter leur autonomie.