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Introduction

Depuis plusieurs années, on voit se multiplier un nombre croissant d’initiatives et de revendications visant à démocratiser le pouvoir et à accroître la participation des individus au développement de leur environnement social. Celles-ci se traduisent de différentes manières : augmentation des initiatives citoyennes, des luttes et des mobilisations sociales ainsi que l’apparition de nouveaux courants touchant l’organisation du travail parmi lesquels figurent le management horizontal et l’organisation horizontale. Ces dernières nous invitent à revisiter la perspective coopérative de l’autogouvernement offerte par la tradition philosophique américaine. Dans cette perspective, l’autogouvernement se traduit comme un idéal démocratique au sein duquel chacun détient le droit et la capacité de participer à la régulation de ses conditions d’existence et de ses activités sociales. C’est ce que met en valeur la philosophe Joëlle Zask dans son article parût en 2010, Self-gouvernement et pragmatisme : Jefferson, Thoreau, Tocqueville, Dewey (Zask 2010b). La perspective américaine met en valeur le développement d’une compétence décisionnelle localisée à l’intérieur des activités auxquelles prend part l’individu et lui permettant de générer une « réaction aux éléments du milieu provoquant l’émergence d’une situation problématique » (Zask 2010b, 118). Dépassant la dichotomie entre un déterminisme structurant l’ensemble des choix et des actions et un libre arbitre pouvant s’exercer de manière détachée de toute condition empirique et de toute considération sociale, l’autogouvernement est conçu sous l’angle d’un processus co-transformatif entre les êtres humains et leurs environnements sociopolitiques (Zask 2010b, 123). Les fondements de cette reconstruction de l’autogouvernement proviennent particulièrement de la pensée de John Dewey qui conçoit la démocratie comme une forme de coopération sociale réflexive. La conception deweyenne de la démocratie intègre simultanément tous les individus dans une communauté autogouvernante et une démarche expérimentale de résolution rationnelle, voire intelligente[1], des problèmes politiques (Honneth et Farrell 1998).

La réalisation de cette conception coopérative et réflexive de l’autogouvernement rencontre toutefois plusieurs obstacles de taille qui sont souvent absents de la littérature. Une lecture attentive des travaux de John Dewey et de Jane Addams en offre un portrait intéressant, bien qu’ils n’aient pas été rassemblés et analysés comme tels par ces derniers.[2] Ce présent article vise à décrire et à analyser les principaux défis et obstacles relatifs à la réalisation de l’autogouvernement selon ces auteurs. Cette analyse constituera l’occasion d’enrichir notre réflexion contemporaine sur l’autogouvernement et permettra également de réduire la portée de certaines critiques adressées à Dewey selon lesquelles sa pensée politique est empreinte d’un optimisme naïf et qui sous-estime largement l’individualisme et les clivages sociaux générés par le système capitaliste[3], les structures coercitives et la domination par les élites dans les sociétés modernes (Hewitt 2006).

Nous analyserons principalement les écrits de Dewey tout en intégrant l’examen de la contribution de Jane Addams, qui à travers son engagement social et politique permet de renchérir aux propos de Dewey. Nous rapportons principalement les obstacles liés aux conditions et aux contingences politiques, le besoin de réactualisation constante de cet idéal en fonction d’une démarche expérimentale et réflexive, la mise à l’écart de la démocratie des activités économiques et du monde industriel, le manque d’opportunité d’apprentissage continu ainsi que les différentes formes de domination et de paternalisme s’imposant dans les relations sociales.

Conditions et contingences politiques

Le premier défi concerne la fragilité des conditions politiques dans lesquelles prennent place les différentes formes d’autogouvernement. Ce défi est directement ou indirectement affecté par l’état des conditions et des fluctuations de son environnement politique. À cet effet, nos auteurs portent un regard plutôt critique sur l’apparition des idéaux démocratiques d’autogouvernement, de liberté et d’égalité. D’une part, ils reconnaissent d'emblée l’importance de l’héritage moral et démocratique de la Révolution américaine et plus particulièrement de la mise en place de structures légales et politiques permettant d’assurer les conditions psychologiques de l’autogouvernement.

For the Bill of Rights gave guarantees against certain specific encroachments of governmental officials upon personal freedom- such as arbitrary arrest. It instituted the moral and psychological conditions of self-government by securing the rights of free speech, free press, free assembly, free choice of creed.

(Dewey 1989, 49‑50)

La Déclaration américaine des Droits a eu des répercussions majeures dans l’établissement d’institutions légales et sociales. Elle a permis de baliser le pouvoir des fonctionnaires du gouvernement quant au respect des libertés individuelles propices à la liberté de pensée, de croyance, d’expression et de rassemblement. L’idéal de l’autogouvernement a également façonné la culture et l’imaginaire des gens de façon à valoriser la liberté morale et une attitude plus critique à l’endroit de l’autorité. En effet, en favorisant la liberté de pensée et l’esprit critique, la propagation de l’idéal de l’autogouvernement et de l’égalité a permis d’opérer un changement général d’attitude du citoyen à l’égard de la légitimité de l’autorité :

The spread of self-government and of equality has had a fundamental influence upon morals, as regards the general attitude toward authority. When people make their own laws they do not readily accept any moral standard or law which rests on authority of a ruling class, or of elders, or of church, or of school unless it can justify itself by some other test.

(Dewey et H. Tufts 1959, 158)

L’égalité et l’autogouvernement ont ainsi encouragé les individus à se donner et à suivre leurs propres principes moraux. La propagation de ces deux valeurs a donc favorisé une plus grande demande de reddition de compte envers les principes et les lois soutenus par des figures d’autorité externes.

Cependant, Dewey, tout comme Addams, n’hésite pas à nuancer le récit historique de l’autogouvernement. Dans Freedom and Culture, il critique l’idéalisation des valeurs phares de la révolution américaine. Le théâtre du second conflit mondial laisse alors planer un nuage sombre sur l’avenir des institutions démocratiques et d’autogouvernement des pays occidentaux. L’Italie et L’Allemagne sombrent dans le fascisme et le nazisme alors que l’Espagne et le Portugal s’enfoncent dans l’autoritarisme. Propulsé par la révolution bolchévique, le marxisme est désormais une force politique importante dans le monde et s’enferme dans un dogmatisme idéologique. Contre toute attente, un large mouvement populaire supporte les partis politiques qui se positionnent ouvertement contre la démocratie et les institutions libres (Dewey 1989.). L’État d’urgence est déclaré, restreignant ainsi les droits individuels et la conscription viendra contraindre et anéantir de nombreuses vies.

Dewey soutient que l’émergence des idéaux républicains d’égalité, de liberté et d’autogouvernement est issue de la contingence d’événements extérieurs, d’une conjoncture d’événements fortuits. La proclamation de ces grands idéaux contient une grande part de faussetés et d’hypocrisies. Il s’agit d’une « rationalisation » générée par les responsables de la révolution afin de satisfaire leurs propres intérêts, avant tout économiques. Ces idéaux universels ont permis d’accentuer la puissance et la portée des revendications de personnes de « prestiges et d’influences » (Dewey 1989, 45). Ils ont permis de rallier à leur cause un plus grand nombre d’individus qui ne se seraient sentis peu ou pas du tout concernés par cette lutte. L’oppression ressentie par les hauts gradés de la révolution américaine provenait principalement des restrictions imposées sur les activités industrielles et commerciales par la Couronne britannique, provoquant ainsi des pertes commerciales chez des personnalités influentes.

Une fois abstrait et universalisé de manière à produire un puissant effet sur l’esprit des masses, un idéal peut facilement être instrumentalisé comme justificatif à des actions dont le sens est détaché des actions posées en son nom. L’une des promesses électorales au cœur de la réélection du Président Wilson en 1916 consistait à ne point s’immiscer dans le conflit européen et de faire la promotion de la Société des Nations. Un an plus tard, il décidera d’intervenir sous des motifs de paix, de démocratie, de civilisation, de liberté et même du droit à l’autodétermination des peuples, le self-government (Lynch, 2002).[4]

Bien qu’il ait dans un premier temps appuyé l’effort de guerre[5], Dewey accusera ensuite l’administration américaine de mettre en pratique un « absolutisme idéologique ». En effet, Washington prônera de grands idéaux tels que l’autodétermination, la liberté et la civilisation, tout en n’employant pas les moyens concrets permettant leur réalisation (Westbrook 1993). À la suite de son expérience de la Première Grande Guerre, Dewey deviendra l’un des membres influents du mouvement visant à rendre illégal le recours à la guerre (outlawry of war). Il militera pour une modification en profondeur du droit international afin d’interdire la guerre et non pas seulement encadrer son déroulement. Il soutiendra clairement par la suite que la démocratie est un processus qui ne peut se construire uniquement par des moyens eux-mêmes démocratiques. Elle exige une démarche expérimentale, soit une enquête opérationnalisée par une véritable attitude critique et réflexive des fins poursuivies en fonction de l’évolution et de la transformation des conditions existentielles et sociales. Un défi central de l’autogouvernement découle du défi que Dewey lance dans Freedom and Culture : les idéaux démocratiques nés de contingences historiques doivent désormais être actualisés à travers des actions et des choix concrets guidés par une démarche expérimentale et réflexive en fonction de l’évolution des conditions existentielles et sociales (Dewey 1989).

Réactualisation constante

La valorisation de l’autogouvernement à l’intérieur des délibérations individuelles prend pleinement son sens lorsqu’elle s’inscrit dans une perspective de réactualisation, voire de réévaluation constante en fonction de l’évolution des conditions sociales et politiques. C’est ce sur quoi insiste Jane Addams dans son autobiographie :

We believed that self-government must be ever built up anew in relation to changing experiences and that unless this adjustment constantly takes place, self-government itself is placed in jeopardy.

(Addams 2008)

Dewey et Addams s’opposent ainsi à toute théorie de l’évolution morale linéaire, en foi de quoi l’humanité va nécessairement et constamment vers le progrès moral. Les acquis moraux et démocratiques nécessitent d’être constamment réactualisés en situations concrètes, sans quoi ils courent le risquent de se dégrader. Ainsi, l’autogouvernement est réflexif : il doit être réévalué en situation à partir de l’observation attentive et critique de l’évolution des conditions existentielles et des possibilités offertes par les situations nouvelles (Addams 2008).

Ces considérations réduisent considérablement la portée de la critique de Charles Wright comme quoi Dewey tente d’effectuer une sorte de réification de l’autogouvernement de Jefferson mettant de l’avant un modèle de petites communautés administratives souveraines qui misent sur la participation locale. Selon lui, cette conception de la démocratie politique est non seulement révolue, mais elle masque la manipulation des citoyens par ceux qui les représentent ainsi que le fonctionnement coercitif des structures économiques et politiques assurant la domination des élites (Mills 1972). Il est vrai que Dewey nourrit une certaine admiration pour la pensée républicaine de Jefferson, concernant notamment la liberté des individus et leur capacité de se gouverner eux-mêmes (Dewey 2003c). Toutefois, ni Dewey ni Addams ne tentent de réintroduire la conception de démocraties de « petites républiques » et de penser l’action politique dans le prisme restreint de la participation municipale à petite échelle. Le modèle de Jefferson repose sur des pratiques et des valeurs héritées d’un mode de vie rural, communautaire et plutôt stable (Zask 2010a, 19). Ces repères pratiques et ces cadres normatifs sont désormais dépassés par les avancées scientifiques et technologiques, la Grande Guerre, l’urbanisation, le développement de l’industrialisation et des grands marchés mondiaux qui s’ensuivirent, drainant ainsi les populations rurales vers les villes. Il serait vain de soutenir que cette conception de l’autogouvernement qui se limite à la participation aux affaires locales permet la compréhension des grands enjeux politiques nationaux et internationaux.

Il est toutefois juste d’affirmer que Dewey et Addams tentent de redonner le pouvoir de participation et les compétences décisionnelles que la complexification du monde mondialisé a fait perdre à une majorité d’individus (Zask 2010a, 23). Nombreux sont ceux qui subissent de lourdes conséquences de cette complexification du monde et de l’accroissement de forces impersonnelles. Leurs possibilités d’action et de participation au cours des choses ont été significativement réduites. Ils sont perdus (lost individuals), démoralisés et sans prises dans leurs réalités. Le continuum d’expériences enrichissantes nécessaire au processus d’individuation est interrompu et le fonctionnement complet et sain de la société est entravé. La restauration de cet équilibre exige que le « public » – soit les gens qui vivent des conséquences négatives – sorte de l’ombre, qu’il s’articule et se connaisse lui-même» (Zask 2010a, 57).

Dewey et Addams pointent tous les deux la problématique du manque de connexions entre les situations sociales problématiques vécues par les acteurs et les actes de réglementation politique. Le public doit devenir actif et jouer un rôle majeur afin d’assurer ce « mouvement de passage » (Zask 2010a, 59). De plus, l’intervention de l’État dans les sphères sociales et économiques, les politiques étatiques risquent d’avoir des effets indésirables si elles ne se fondent pas sur la perspective et la participation des personnes concernées. Addams souligne de nombreuses problématiques liées à des formes de paternalisme, notamment celle de l’implantation de politiques sociales par la sphère étatique. Le constat est clair : si le groupe d’individus faisant l’objet de politiques sociales n’est pas représenté par les organes politiques, les politiques pourront avoir l’effet inverse de celui désiré. À titre d’exemple, Addams mentionne les effets négatifs de l’interdiction du travail des enfants si le point de vue des personnes touchées par cette problématique n’est pas pris en compte. Si on ne s’attaque pas à ses causes profondes – soit la précarité financière des familles – les femmes seront obligées de travailler davantage et, par conséquent, de négliger les enfants que la loi en question souhaitait pourtant avantager. Sur le plan économique, même avec les meilleures intentions et des calculs experts, l’action étatique, souvent détachée de la réalité sociale des gens concernés par ses politiques, peut générer des conséquences « imprévisibles et souvent contraires aux intentions poursuivies » (Dewey 1989, 53).

De ce fait, la simple participation à la politique locale et à l’éducation théorique ne peuvent pallier le manque d’expériences personnelles en lien avec les événements complexes qui se déroulent à grande échelle et les conséquences indirectes qu’elles produisent au niveau local. Ce manque d’expériences contribue à une confusion généralisée sur le monde. Vulnérable, un très grand nombre d’individus développe un ensemble d’attitudes qui les rendent réceptifs à la manipulation de l’information et à la propagande organisée (Dewey 1989). Pour pallier ce problème de justesse et de transparence de l’information, l’autogouvernement requiert donc la diffusion et le partage d’informations de qualité. En ce sens, les regroupements locaux ne peuvent opérer en vase clos et s’orienter indépendamment de l’évolution du contexte élargi dans lequel ils s’inscrivent. Dewey voit le besoin d’assurer le développement « d’agences de communication et de collaboration » :

On account of the vast extension of the field of association, produced by elimination of distance and lengthening of temporal spans, it is obvious that social agencies, political and non-political, cannot be confined to localities. But the problem of harmonious adjustment between extensive activities, precluding direct contacts, and the intensive activities of community intercourse is a pressing one for democracy. It involves even more than apprenticeship in the practical processes of Self-Government, important as that is, which Jefferson had in mind. It involves development of local agencies of communication and cooperation, creating stable loyal attachments, to militate against the centrifugal forces of present culture, while at the same time they are of a kind to respond flexibly to the demands of the larger unseen and indefinite public.

(Dewey 1989, 122‑23)

Cette proposition de créer des agences de communication et de coopération peut nous faire penser au développement récent entourant la notion de gouvernance. En effet, ces agences sont pensées dans une logique de décentralisation du pouvoir et de lutte contre les forces « centrifuges ». Ces agences visent une certaine indépendance politique qui demeure toutefois flexible face aux demandes éventuelles du public concernant des enjeux et des situations problématiques. Dans ce monde de plus en plus complexe, l’autogouvernement ne peut se réaliser en vase clos. Il a besoin de s’inscrire dans des réseaux de collaboration favorisant des « liens d’attachements forts et fidèles » et une flexibilité en fonction des besoins à venir. Cette collaboration peut ainsi donner accès à de meilleures sources d’informations, une meilleure compréhension des événements de ce monde en pleine ébullition ainsi que favoriser la création de liens d’attachements significatifs entre les individus et les groupes.

Domination économique et industrielle

Les trois derniers défis concernent la propagation de l’autogouvernement à l’ensemble des activités sociales. Nous débutons par l’obstacle de la domination économique et industrielle qui appel une démocratisation progressive et constante de l’économie et des activités industrielles. Sans cette démocratisation, l’idéal de l’autogouvernement sera restreint à une dimension très limitée de la vie des individus. Les institutions démocratiques en place et l’idéologie du laisser-faire n’ont favorisé qu’une certaine élite économique et politique, qui a acquis un pouvoir de régulation sociale et politique sans précédent. La sphère politique est devenue le théâtre de luttes d’influences par les différents intérêts économiques. Le discours sur l’économie est alors fortement marqué par une opposition stérile entre deux dogmes économiques : le laisser-faire et la socialisation des moyens de production.

Le marxisme considère avec raison l’économie comme l’un des enjeux les plus importants de l’avenir des démocraties modernes. Toutefois, faire de la lutte des classes l’unique principe explicatif des changements historiques ne permet pas de poser le diagnostic propre des habitudes de pensée, des institutions sociales, des intérêts de pouvoir et des traditions faisant obstacle à l’implantation d’une réelle démarche démocratique dans l’économie. Dewey et Addams s’opposent à toute finalité établie à l’avance pour l’espèce humaine. Le marxisme conserve la téléologie hégélienne de la liberté, la considérant comme inscrite dans la structure même de l’existence (Dewey 2003b). La victoire d’une classe sur une autre ne garantit pas que ces derniers changeront effectivement leur manière d’exercer le pouvoir et poursuivront par conséquent des valeurs sociales et non seulement leurs intérêts économiques. En cherchant l’unique facteur déterminant du cours des choses, le marxisme a procédé à la généralisation d’une simple règle pratique :

If you wish to establish and maintain political self-government you must see to it that conditions in industry and finance are not such as to militate automatically against your political aim.

(Dewey 1989, 47)

L’obstacle économique en est l’un des plus importants. La préservation de l’autogouvernement sera grandement compromise si les forces économiques s’opposent à lui. Le constat de Dewey et Addams est sans équivoque : le système économique est autant sinon plus coercitif que le politique. Il laisse pour compte un grand nombre d’individus sans emploi, exploités sans pouvoir de participer à la régulation des activités sociales et au développement d’une culture partagée (Dewey 1999).

Dewey critique également les libéraux classiques, en particulier Locke, Smith, Bentham et Mill, pour cette évolution chaotique du monde économique. Ces penseurs ont visé la fin de la domination politique et économique despotique d’une dynastie politique afin de permettre la libération de nouvelles forces de production. En poursuivant cet objectif, ils ont élaboré un cadre normatif qui stipule que l’intervention économique et toute restriction au commerce sont contraires au portrait de la motivation humaine et des droits naturels. Ils ont rationalisé le contexte historique de cette lutte contre le contrôle économique de type féodal en des principes inaliénables. Et ces principes sont progressivement devenus la justification d’un système économique, le laisser-faire, favorable à une classe restreinte d’individus. Adam Smith s’est ainsi trompé en croyant que la quête effrénée des propriétaires et des banquiers contribuerait de manière invisible au bien collectif. Il n’a pas pu anticiper que le maintien d’un état de pauvreté et que la destruction de récoltes et de productions puissent être des mécanismes avantageux pour l’élite capitaliste, et ce, au détriment de la sympathie qu’il croyait pourtant présente en chaque homme (Dewey 2000, 43).

Les libéraux classiques ont en somme adopté une fausse conception de l’être humain. Mill estimait que « dans l’état de nature, l’humain est entièrement gouverné par des lois psychologiques ». Il possède ainsi sa propre forme morale statique indépendamment des différentes formes d’associations sociales dans lequel il est immergé (Dewey 2000, 48). Il est « saturé » par son environnement social et façonné par l’ensemble des forces des institutions et des relations sociales (Dewey 2000, 46). Le libéralisme classique n’a pas non plus pris en compte le désir des individus de collaborer avec leurs pairs. L’individu que le libéralisme économique a favorisé est l’homo economicus, égoïste et froid, qui ne cherche qu’à maximiser ses propres intérêts. Ce système économique a créé un mode de régulation sociale opposant une importante dichotomie avec l’intériorité des individus. Il a tenu à l’écart les dimensions émotionnelle et créative de la majorité (Dewey 2000, 57).

Le laisser-faire politique à l’endroit de l’économie n’a favorisé qu’un groupe oligarchique de riches, de politiciens et d’experts (Cometti 2016) qui se sont accaparé les moyens de production et les ressources générées par le travail collectif d’une pluralité d’individus. Selon Dewey, c’est précisément cette même classe d’individus qui seront avantagés par le New Deal de Roosevelt. Il s’oppose à l’approche top-downNew Deal qui n’agit pas sur les causes d’un système capitaliste défaillant où la majorité n’a aucun contrôle sur leurs conditions économiques et le fruit de leur travail. Alors que le développement de la science a rendu possibles des avancées technologiques sans précédent sur le plan matériel, la qualité des relations humaines n’a pas fait de progrès significatifs.

La concentration du capital et des moyens de production dans les mains d’une oligarchie a mis à l’écart de la sphère sociale des masses d’individus confinés à de longues heures de travail répétitif ou bien qui sont tout simplement sans travail. Addams décrit certains moments où elle est exposée à une grande détresse sociale. Elle perçoit alors un grand nombre de pauvres et d’immigrants exploités, prisonniers d’un monde qui leur est étranger et sur lequel ils n’ont que peu de prise pour rétablir une connexion enrichissante avec leur expérience immédiate. Par moments, il lui semblait que c’était « l’entière théorie de l’autogouvernement fondé sur la participation consciente et le consentement intérieur qui s’était écroulé au sol[6]. » (Addams 2002, 68‑69, ma traduction)

Cet état de précarité matérielle et intellectuelle lié au manque d’opportunités d’apprentissage sera au cœur des textes de Dewey entourant la Première Guerre mondiale. Dans Internal Social Reorganization After The War, Dewey décoche une flèche au gouvernement Wilson, insistant sur l’absurdité de partir en guerre au nom de la démocratie politique sans s’attaquer à son absence de la vie industrielle et économique (Dewey 1918a). Dewey prône un système de « supervision et de régulation conjoint » entre l’État et l’ensemble des intérêts publics, les consommateurs et plus particulièrement les travailleurs qui y investissent la majorité de leur vie. Dans ce même article, Dewey propose trois pôles majeurs de reconstruction sociale. Le premier concerne la promotion lente et constante de l’autogouvernement et les deux autres traitent spécifiquement des conditions d’existence des masses d’individus. Il soutient alors que les entités politiques doivent veiller à assurer une occupation ou un emploi aux dix millions de personnes au chômage. Ensuite, Dewey insiste sur l’importance d’augmenter le niveau de vie général grâce à un soutien financier provenant des municipalités et des États. Jane Addams abonde en ce sens dans son texte en soutenant que ce contexte de crise renforce l’obéissance à l’autorité. Le manque d’opportunités, le caractère coercitif du système économique et du travail industriel attaquent de plein fouet l’autogouvernement des travailleurs. Ces derniers sont contraints d’accepter leurs situations et de se contenter de « plaire au patron et à se tenir aux côtés de la bande » (Addams 2005, 59).[7] Ces dispositions et ces habitudes de pensées « obéissantes » sont par la suite transmises au sein des familles et reproduites à grande échelle dans la société.

Apprentissage continu et prise de responsabilité

Cette promotion de l’autogouvernement au sein du monde industriel doit se réaliser à l’intérieur d’une réelle démarche de collaboration et d’apprentissage. Dewey propose une démocratisation progressive à l’intérieur des entreprises, qui exige de transférer davantage de pouvoir aux travailleurs. Ce transfert de pouvoir ne saurait se réaliser sans un environnement propice à l’apprentissage continu et à une plus grande responsabilisation des travailleurs. Le modèle coercitif du monde industriel et sa gestion selon les principes du fordisme et du taylorisme ne permettent pas aux individus de développer un fort engagement à l’endroit de leurs tâches de travail. Ceci s’explique par le fait que les activités et les tâches de travail dirigées par des exigences externes ne parviennent pas à générer une réelle motivation intérieure chez les individus. Agir seulement en fonction de prérogatives externes ne favorise pas le développement de prise d’initiative et de sentiment de responsabilité quant aux conséquences, buts et significations de ses actions.

C’est la conception entière de l’éducation qui doit être transformée. La critique du paradigme pédagogique passif centrée sur les connaissances et non l’apprenant rejoint de près la position progressiste de Paulo Freire. L’éducation traditionnelle est un mécanisme de reproduction des inégalités sociales et des rapports de domination (Freire 2017). Dewey reconnait la contribution de l’un des piliers de l’éducation publique aux États-Unis, Horace Mann, dans la réalisation de l’autogouvernement. L’éducation publique gratuite et accessible à toutes et à tous est la condition sine qua non au développement et de l’actualisation de la capacité de s’autogouverner (Dewey 1918b). Dans la même lignée de Dewey, Addams insiste que le rôle de l’éducation et de l’éducateur est de « libérer les pouvoirs de chaque individu et de le connecter avec l’ensemble de la vie[8]. » (Addams 2005, 42, ma traduction)

L’apprentissage de l’autogouvernement ne saurait se réduire à l’apprentissage théorique de connaissances scientifiques. C’est en réalité l’ensemble des activités et des institutions sociales qui doivent avoir une visée éducative. Il doit s’opérer dans les activités concrètes des individus de telle sorte à leur fournir les outils qui leur permettront ensuite d’être autonomes dans leur capacité d’apprendre et d’interagir de manière satisfaisante avec l’évolution des leurs conditions sociales. Une plus grande démocratisation du monde industriel ne peut se réaliser sans l’apprentissage de l’autogouvernement au sein même des industries :

The industry should be run as far as possible on a democratic basis. Cooperation in respect to sharing in products or in profits is not nearly so important as the cooperation in the method of management. The aim should be to secure training of persons in and for groups. This should apply, of course, to the physical work, athletics, etc., and as much as is possible, to the industry; training them for self -government, the capacity to take part in managing their own affairs. This means, of course, putting individuals in positions of responsibility as rapidly as they are prepared to take it, to give them the experience of directing, of leading as well as of being led, so as to initiate the individuals into what at the present time are so largely the mysterious secrets of trade management and of the marketing of goods; taking men out from the haphazard industrial education which individuals now get, whether in school or in labor itself, which leaves so many of them totally unfitted for anything beyond routine labor under the direction of others.

(Dewey 1918b)

La coopération basée sur le partage des produits et des profits n’est pas suffisante. Elle doit se rapporter à un partage des connaissances pratiques, des méthodes d’organisation et de management dans les industries. L’autogouvernement s’acquiert par des interactions éducatives avec son environnement social. Sa pratique nécessite une compréhension fine du fonctionnement des milieux de pratiques, que ce soit le monde des affaires ou de la politique. En effet, il est primordial que les milieux de travail favorisent l’apprentissage de connaissances pratiques qui ne sont pas disponibles dans les milieux d’enseignement. Dans un autre passage, Dewey évoque que sur le plan politique, un apprentissage authentique de l’autogouvernement qui vise à favoriser l’exercice intelligent du droit de vote se doit de se pencher sur le fonctionnement concret de la politique au niveau, en incluant « les faveurs spéciales octroyées et les ententes obtenues avec les pouvoirs industriels » (Dewey 2003a, ma traduction).

Cette démarche collective de l’autogouvernement exige un changement majeur d’autorité sociale. Il s’agit de changer le mode de fonctionnement autoritaire, la rigidité dans les programmes d’études et le fonctionnement de l’appareil bureaucratique. L’apprentissage de l’autogouvernement requiert un environnement social souple, propice à l’expérimentation et favorisant la diversité (Dewey 1989 ; Addams 2005, 42). Le but de l’éducation est de favoriser la formation d’individus engagés dans leurs univers sociaux et capables de faire preuve d’initiative et de responsabilité à l’égard des significations et des conséquences de leurs actions. Les institutions universitaires sont les lieux privilégiés pour favoriser et propager cette démarche expérimentale d’apprentissage dans l’ensemble de la société (Dewey 2003d).

Domination et paternalisme dans les relations sociales

Le dernier défi que nous présentons concernant l’autogouvernement concerne l’établissement d’une éthique sociale et démocratique qui vise à transformer les relations sociales. Autant chez Dewey que chez Addams, l’éthique ne saurait se réduire à une simple déduction de principes sur la réalité pratique. Et comme nous l’avons vu, les principes abstraits peuvent être instrumentalisés à d’autres fins. L’éthique se traduit en une enquête d’observation attentive et judicieuse sur la complexité des situations afin de procéder à une évaluation intelligente de l’action à entreprendre. Les approches abstraites de l’éthique font planer, la plupart du temps, des consensus superficiels détachés des applications pratiques (Dewey et H. Tufts 1959). Il est facile de s’entendre sur l’importance de la justice, la liberté et l’égalité tant et aussi longtemps que l’on n’y appose pas un plan d’action dans un contexte particulier de telle sorte à actualiser concrètement ces valeurs. Alors que la société américaine affiche dans son discours des valeurs d’amour, d’équité et d’entraide, les structures sociales, politiques et économiques fonctionnent de manière radicalement opposée à celles-ci. Le constat de Dewey, tout comme celui d’Addams, est que le monde des affaires opère en fonction de la compétition économique et du profit personnel. Le contexte social est imprégné d’une suspicion mutuelle, d’exclusion et de division sociale en fonction des classes économiques et des groupes culturels ou ethniques. En dépit des valeurs largement altruistes affichées dans le discours, « les standards de valuation sont basés sur des critères de classes, de races, de couleurs avec lesquels l’un s’identifie » (Dewey et H. Tufts 1959, 285‑86, ma traduction).[9] La composition des structures économiques et politiques conditionne largement les jugements des individus en fonction de leurs situations sociales. Dewey et Addams tentent de dépasser cette limite de l’éthique et de son fractionnement selon les différents rangs sociaux. Dans Democracy and Social Ethics, Addams insiste que nous sommes à un âge qui exige de s’émanciper des paradigmes des éthiques individuelles et d’œuvrer au développement d’une éthique sociale (Addams 2005). Addams et Dewey proposent un virage majeur de l’éthique, de l’une où les jugements sont basés sur les coutumes et les traditions à une autre de type réflexive et sociale. Cette éthique conserve l’autonomie décisionnelle de l’individu tout en accordant une place importante à l’altérité et l’intersubjectivité. En ligne avec la conception de l’autogouvernement, l’autonomie décisionnelle n’est jamais une action détachée ni une simple illusion de structures sociales la conditionnant. Elle est une réaction, voire une transaction entre l’individu et son environnement social et politique.

Le jugement éthique se doit d’inclure l’ensemble des intérêts à l’œuvre dans la situation sociale dans laquelle il évolue. Mead, Dewey et Addams insistent sur l’importance de considérer les intérêts des autres au même niveau que les nôtres. La démocratie est radicale dans la mesure où elle poursuit concrètement l’égalité et le pluralisme des formes de vie et des expériences. Le développement de l’individualité s’enrichit à partir de son expérience avec l’altérité et plus particulièrement par des relations humaines authentiques dans lesquelles chacun considère les besoins et les buts de l’autre comme les siens propres. L’individualité qui se forme en relation avec les autres sera plus riche et épanouie que celle qui est cultivée dans l’isolement et sans considération aux besoins et aux visées des autres. Mead et Dewey utilisent la notion du développement d’un soi plus vaste « broader self ».

Addams reprochera aux pères fondateurs d’avoir fait la promotion de l’autogouvernement sans réellement croire à l’expérience et à la compétence des gens à s’autogouverner. Le maintien des communautés a été concrètement fondé sur des institutions sociales largement coercitives, non collaboratives et inclusives (Addams 2002). Elle s’inquiète à cet effet de l’exploitation et de l’exclusion sociale dont sont victimes les immigrants et les personnes pauvres. Ceux qui les marginalisent ou ne prennent pas en compte leurs intérêts se privent en réalité d’une opportunité d’enrichissement mutuel et un meilleur fonctionnement de la société dans son ensemble. Les mots d’Addams sont lourds de sens lorsqu’elle utilise une métaphore du Jugement dernier. Le critère de réussite de la vie d’un individu ne concerne pas sa vie privée ou ses relations avec sa famille, mais bien son mode de coopération sociale auprès de personnes exclues et marginalisées :

The stern questions are not in regard to personal and family relations, but di ye visit the poor, the criminal, the sick, and did ye feed the hungry?

(Addams 2002, 6)

Il est important de comprendre que ce passage n’évoque pas un devoir moral sous forme de principe catégorique, mais plutôt la nécessité de dépasser une éthique individuelle cloisonnée dans sa position sociale. L’éthique sociale de Addams et Dewey ne met pas seulement à l’avant l’égalité des expériences et des individus, mais propose une « intelligence sociale éclairée » s’exerçant dans des interactions humaines concrètes empreintes de considérations pour la situation sociale des autres (Mead 1907). Addams et Dewey devancent à certains égards le développement des éthiques du care.

Les écrits de Jane Addams sont traversés par le besoin d’une transformation des relations humaines. Par son expérience d’engagement social à la Maison Hull, elle relate de nombreuses relations de pouvoirs inégales. Elle mentionne plusieurs exemples de paternalisme à l’intérieur des relations entre donateurs et bénéficiaires. Les hommes d’affaires et les philanthropes désirant pourtant bien faire ne prennent pas en compte les besoins, les personnalités, les émotions et les aspirations des pauvres, des marginalisés et des immigrants qui fréquentent la Hull House. Elle critique la relation paternaliste dans laquelle le bienfaiteur ne fait pas appel à la capacité d’expression et d’autogouvernement des ouvriers :

He built, and in a great measure regulated, an entire town, without calling upon the workmen either for self-expression or self-government. He honestly believed that he knew better than they what was for their good, as he certainly knew better than they how to conduct his business. As his factory developed and increased, making money each year under his direction, he naturally expected the town to prosper in the same way.

(Mead 1907, 35)

L’esprit de la démocratie consiste à renverser le modèle d’aide aux personnes pour le remplacer par l’un avec les personnes. La coopération avec les autres implique l’intersubjectivité, non seulement la prise en compte de l’autre, mais la transformation de soi à travers lui (Dewey 2011a). Addams invite par conséquent à sortir de l’intention morale et de s’ouvrir aux différents biens qui se trouvent dans la pluralité des individualités, et ce, peu importe leur statut social. Être enfermé dans ses propres conceptions et ses propres projets peut courir le risque de « de saisir la grande leçon morale de notre temps » (Addams 2002, 35, ma traduction). Toutefois, ce changement au sein des relations humaines ne saurait être le seul vecteur de transformation sociale. Des réformes institutionnelles majeures sont nécessaires afin de transformer les termes à partir desquels s’effectue la collaboration.

Conclusion

Pour Kant, les lumières, l’Aufklärung, signifiaient la sortie de l’humanité de son état de minorité et d’asservissement à une autorité morale extérieure. L’humain était lui-même responsable de ne pas faire appel à sa raison afin de juger par lui-même. Chez Dewey et Addams, l’autonomie morale, aussi importante soit-elle, ne peut plus demeurer confinée à l’intellect d’un individu conçu comme une entité indépendante de son environnement naturel et social. L’individu se constitue à travers ses relations humaines et les formes d’associations auxquelles il participe. Le développement de la capacité d’apprendre à participer concrètement à l’établissement de ses conditions d’existence nécessite des conditions sociales favorables. Le système légal doit garantir les libertés individuelles de choix, de croyances et d’expressions. La vie économique et industrielle qui occupe la majorité de la vie des gens doit favoriser son apprentissage. Le système politique doit quant à lui permettre une décentralisation du pouvoir et rendre favorable la coopération entre les différentes formes d’associations humaines. C’est l’ensemble des institutions sociales qui doivent favoriser la coopération et l’apprentissage continu de l’autogouvernement.

L’autogouvernement nécessite par conséquent une manière différente d’exercer l’autorité et le pouvoir au sein de la société. Il propose de quitter le modèle de la coercition pour embrasser celui de la coopération et de la participation concrète des individus à leurs conditions sociales d’existence. Pour que cet idéal soit préservé et qu’il puisse continuer d’être propagé dans la société américaine et dans le monde, il doit être concrètement valorisé, constamment réactualisé et propagé dans l’ensemble des sphères sociales. Dewey et Addams n’entendent pas formuler un principe normatif nous permettant de faire l’économie d’un engagement concret avec le monde. L’autogouvernement requiert une vigilance constante quant à la dégradation des conditions rendant possible sa réalisation. Dans l’optique de Dewey et Addams, il requiert en plus une sensibilité sociale d’ouvrir sa possibilité à un plus grand nombre d’individus exclus, ou des sans parts (Rancière 1995). Il doit de plus s’opérationnaliser dans un contexte social coopératif qui rend possible une éthique sociale dans laquelle les relations humaines sont dénuées de formes de domination et de paternalisme. Si l’amélioration de la vie humaine et de ses conditions relève de l’ordre des possibles, ils seront d’autant plus probables si un grand nombre d’individus y travaillent conjointement (James 2010).

L’enjeu du monde moderne selon nos auteurs, n’est pas la création de nouvelles valeurs ou d’idéaux ni de retrouver celles dont nous nous serions égarés. Il concerne plutôt le besoin de clairement comprendre les obstacles et les défis auxquels nous sommes confrontés afin de pouvoir actualiser et réévaluer concrètement les valeurs démocratiques dont nous nous réclamons. Nous pouvons critiquer la conception de la démocratie et les solutions que proposent Dewey et Adams. Cependant, nous ne pouvons pas leur reprocher de ne pas avoir tenu compte de ses obstacles et de ses défis encore d’actualité pour l’avenir des sociétés modernes et du monde globalisé. L’autogouvernement demeure en ce sens un idéal inachevé.