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Michael Fritsch et Michael Wyrwich sont bien connus des chercheurs croisant un intérêt pour l’entrepreneuriat et une attention pour les processus économiques posés dans leur contexte régional. Le premier est professeur d’économie à l’Université Friedrich Schiller de Iéna. Le second est professeur associé en entrepreneuriat et management des PME à l’Université de Groningen. Pour ce nouvel ouvrage, ils ont rassemblé une série d’articles scientifiques empiriques publiés entre 2014 et 2018 abordant la difficile question de la contribution de la culture dans l’explication de l’entrepreneuriat et de ses effets, notamment en termes de croissance économique régionale. Ce remarquable ouvrage est plus qu’une simple collection d’articles. Ainsi qu’indiqué dans la préface, la construction de l’ouvrage fut l’occasion pour les auteurs d’actualiser quasiment l’ensemble de leurs analyses en exploitant des bases de données étendues. Le livre par son format offre aussi l’avantage de pouvoir rapporter de manière plus exhaustive le matériau et les résultats du travail de recherche.

De nombreuses contributions scientifiques ont examiné les liens entre les caractéristiques des régions, la variété des ressources territoriales, l’entrepreneuriat et ses motivations (de nécessité et d’opportunité), le type d’activités développées (d’innovation, ou non) et la performance des régions évaluée en termes d’emplois créés, de productivité ou de valeur ajoutée. Cependant, la grande majorité de ces contributions reposent sur des estimations exploitant des données pour des périodes relativement récentes et courtes. Il est exceptionnel de trouver des contributions empiriques en entrepreneuriat dont les résultats découlent d’estimations à partir de données antérieures au milieu des années 1970. Nous manquons de perspectives historiques sur de longues périodes relativement au phénomène entrepreneurial et c’est précisément cette lacune que les travaux de Michael Fritsch et Michael Wyrwich permettent d’adresser.

Pour les auteurs, de profondes racines historiques expliqueraient, tout au moins en partie, les performances régionales différenciées que nous pouvons constater aujourd’hui. Considérant la culture comme une institution informelle dont les origines sont fortement ancrées dans l’histoire et l’entrepreneuriat comme facteur de croissance et de prospérité, les auteurs s’interrogent sur le rôle que pourrait jouer la culture dans ce qu’elle peut avoir de favorable à l’entrepreneuriat. Certaines régions auraient une culture davantage entrepreneuriale que d’autres. Ce trait caractéristique entrerait alors dans l’explication de leur prospérité économique. Mais comment rendre compte du caractère entrepreneurial de la culture ? Comment distinguer la contribution de la culture entrepreneuriale parmi d’autres facteurs pouvant aussi contribuer à la prospérité régionale ? La persistance de l’entrepreneuriat sur de longues périodes dans certaines régions serait le signe de leur culture entrepreneuriale. La persistance de l’entrepreneuriat malgré d’importants chocs adverses comme des changements majeurs de régime politique, des guerres ou même des mouvements importants de population permettrait aussi d’asseoir cette dimension culturelle.

Les contributions rassemblées se rapportent à l’Allemagne sur une période s’étalant de 1907 à ce jour. Cette période est intense en événements particulièrement perturbateurs pour le pays et ses 96 régions économiques intégrées (bassins d’emploi). Citons la Première Guerre mondiale ; une période d’hyperinflation ; la crise économique des années 1930 ; des changements de régime politique ; la période nazie et ses atrocités ; la Seconde Guerre mondiale ; l’occupation alliée ; les mouvements de population ; la division en Allemagne de l’Est, sous la coupe soviétique, et de l’Ouest. Ce contexte historique mouvementé permet aux auteurs d’analyser le rôle joué par la culture dans le développement des régions.

Les auteurs introduisent le lecteur aux notions d’institutions formelles et informelles. Ils détaillent ce qu’ils entendent par culture entrepreneuriale en référence au contexte régional. Ils décrivent le rôle que peut jouer la culture entrepreneuriale dans le développement régional et les mécanismes pouvant expliquer sa persistance (Chapitre 2). Après un chapitre consacré à une brève présentation historique de l’Allemagne et à la présentation des données (Chapitre 3), les liens entre culture entrepreneuriale, entrepreneuriat et croissance régionale sont alors examinés en multipliant les points de vue. Ce sont en tout cinq chapitres qui rapportent les résultats de leurs analyses.

La question de la persistance de l’entrepreneuriat est examinée en Allemagne de l’Ouest et en Allemagne de l’Est (Chapitre 4). Ce dernier contexte est singulièrement intéressant compte tenu de la période soviétique empreinte d’idéologie socialiste qui dura près d’une quarantaine d’années. Malgré l’intervention publique rendant quasiment l’entrepreneur privé hors la loi (le travail indépendant pouvait être toléré dans certaines activités), l’étude rapporte l’évidence d’une persistance entrepreneuriale ici aussi. Les développements en Allemagne de l’Est font d’ailleurs l’objet d’un chapitre particulier (Chapitre 5). Viennent ensuite : l’étude des effets de l’entrepreneuriat sur le développement régional, corrigé pour le problème d’endogénéité au moyen des séries historiques (Chapitre 6) ; l’étude de la contribution conjointe de l’entrepreneuriat et de la connaissance, dans leur inscription historique (le capital connaissance régional étant approximé par la présence d’universités dès avant 1900), en matière de créations d’entreprises innovantes (Chapitre 7) ; le rapprochement de la culture entrepreneuriale, mesurée cette fois encore par les séries de données historiques relatives à l’entrepreneuriat, et les traits centraux de la personnalité (Big Five), mis en lien avec l’entrepreneuriat, tels qu’ils sont estimés par enquête individuelle dans la population et agrégés ensuite pour caractériser la culture régionale (approche par l’agrégation des traits psychologiques). Les régions concentrant relativement les profils entrepreneuriaux se distinguent par leur activité innovante, mais il apparaît que l’effet de la culture entrepreneuriale à cet égard est dominant (Chapitre 8).

En bref, quels sont les enseignements à retirer de ces recherches (Chapitre 9) ? La persistance dans l’activité entrepreneuriale régionale et ce, malgré des chocs adverses considérables, laisse penser qu’il existe une culture entrepreneuriale. Cette culture varie selon les régions et elle participe à l’explication de leurs développements économiques différenciés. La culture entrepreneuriale, avec le capital connaissance historique, contribue au dynamisme entrepreneurial dans les secteurs innovants. La culture entrepreneuriale régionale, estimée à partir des séries historiques d’entrepreneuriat, est associée aux profils entrepreneuriaux dans la population régionale d’aujourd’hui. Elle apparaît jouer un rôle prépondérant dans le développement d’activités innovantes.

Les études de Michael Fritsch et Michael Wyrwich qui sont rapportées dans ce livre captivant ont une valeur pour la recherche théorique en entrepreneuriat en suggérant de façon convaincante que l’histoire compte. Elle compte au travers des institutions formelles et informelles qui modèlent aujourd’hui nos façons de penser et nos comportements. S’agissant des institutions informelles, dont la culture, des recherches suggèrent qu’elles mettent beaucoup de temps à évoluer ; de quoi rendre sceptique à l’égard de politiques qui s’attacheraient à infléchir la culture dans un sens ou un autre. En matière de politique économique, l’intervention visant à soutenir l’entrepreneuriat portera plutôt, avec quelques chances de succès plus ou moins rapide, sur les institutions formelles et sur le développement des ressources tangibles – et les entrepreneurs eux-mêmes peuvent contribuer à cela (cf. Feldman et coll. 2005). Cela étant, le développement d’une culture entrepreneuriale, s’il requiert un travail de longue haleine, aurait des effets particulièrement durables. Une culture de l’entrepreneuriat, par ce qu’elle impliquerait en termes d’attitude face à la nouveauté, aurait ceci de remarquable qu’elle éviterait les effets de sentier et le lock-in sur des trajectoires peu favorables au développement économique régional.

L’ouvrage appelle quelques commentaires.

Notons premièrement que les conclusions, reprises ci-dessus, découlent d’études menées pour la seule Allemagne. Il conviendrait de poursuivre les recherches pour des contextes différents. Les auteurs partagent eux-mêmes cet avis. Deuxièmement, compte tenu de l’importance de la culture comme institution informelle, il aurait été souhaitable que les auteurs développent davantage les liens a priori entre culture et entrepreneuriat. Ces liens ne sont pas sans ambiguïtés selon le point de vue théorique adopté. Au-delà de la simple juxtaposition des approches par la légitimité sociale et par l’agrégation des traits psychologiques (sans compter encore l’approche par l’insatisfaction ; cf. Thurik et Dejardin, 2012), une discussion approfondie de celles-ci aurait été la bienvenue. Troisièmement, passant en revue les différentes estimations proposées, nous observons l’usage récurrent de la densité de population comme variable « catch-all » destinée à capter des caractéristiques régionales diverses associées aux économies d’agglomération. Cela demanderait quelques précisions. En outre, cette variable suffit-elle à capter des caractéristiques plus spécifiques là où les effets fixes régionaux sont écartés ? Quatrièmement, si nous comprenons absolument l’intérêt de situer et d’expliquer les phénomènes entrepreneuriaux et leurs effets en termes de développement régional dans une perspective historique, notamment pour tester l’effet de la culture, nous nous interrogeons sur le caractère complémentaire de cette approche avec des approches s’intéressant à d’autres variables explicatives du développement économique appréciées sur des périodes plus réduites, d’une quinzaine d’années. Nous pensons en particulier à d’autres phénomènes ayant interpellé les chercheurs en science régionale, tels que la croissance et le développement spectaculaire de certaines régions (et ce, au-delà de la simple convergence), en référence à ce que Philippe Aydalot (1984) nommait le « retournement spatial ». Cinquièmement et finalement, en lien avec ce qui précède, une série de questions voient le jour sur les mécanismes permettant la transmission de la culture entrepreneuriale – à cet égard, les auteurs avancent quelques explications possibles – et sur les antécédents de la culture entrepreneuriale. Comment, sous quelles conditions, une culture entrepreneuriale émerge-t-elle ? La question est posée dans l’ouvrage. Elle mériterait sans aucun doute d’être examinée autant que faire se peut.

Depuis l’achèvement et la publication de l’ouvrage, les auteurs poursuivent leurs recherches. Le lecteur intéressé par les derniers développements consultera avantageusement le site https://m-fritsch.de/