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Introduction

Cette aveuglante absence de lumière de Tahar Ben Jelloun[1] est l’un des romans qui appartiennent à la lignée des récits du témoignage carcéral marocain[2]. Ceux-ci ont pour objet les années de plomb vécues à l’enfer de Tazmamart par certains officiers et sous-officiers de l’armée à la suite d’un coup d’État manqué contre le roi Hassan II en 1971. Le narrateur du roman, qui fait partie des vingt-trois prisonniers condamnés à une mort lente, présente l’un des rares témoignages sur la vie quotidienne au bâtiment B de Tazmamart[3].

Cependant, le roman ne se limite pas à un témoignage direct sur les atrocités que subissent les bagnards, mais le narrateur nous livre aussi sa tentative de s’élever au-dessus de sa situation par la force du mysticisme et des méditations spirituelles : la narration semble bien articulée aux étapes de la voie soufie[4]. Ces élans mystiques lui permettent de surmonter momentanément ses souffrances physiques et de se débarrasser de ce bagne-mouroir. Or, cette expérience spirituelle n’est pas seulement vécue sur le plan intellectuel, mais aussi et surtout sur le plan corporel. Le narrateur ne semble atteindre les instants fugitifs d’illumination que via la perception sensorielle : son corps nous apparaît comme l’opérateur essentiel de la spiritualité du roman qui s’appuie sur la concentration − une expérience perceptive et signifiante complexe − dans la mesure où il doit bien se concentrer avant d’accéder au monde de l’illumination[5].

Nous formulons alors l’hypothèse selon laquelle pour comprendre l’univers signifiant du roman nous devons faire appel à l’outillage conceptuel que nous offre la sémiotique du corps élaborée surtout par Jacques Fontanille[6] et Raúl Dorra[7] sur la base de la notion de la polysensorialité et son rôle primordial dans la construction du sens. Cette approche nous permettra d’aborder la concentration non seulement en tant que pratique méditative mais également en tant qu’expérience sémiotique effectuée par un corps percevant : il y aura lieu alors d’envisager les éléments d’une sémiotique de la concentration. Rappelons que le corps et ses représentations constituent des composantes essentielles du soi dans la littérature maghrébine[8].

Le corps : un tout polysensoriel

Partant du principe selon lequel le corps constitue notre accès principal au sens à travers la perception, la sémiotique du corps postule ainsi que le sens est inséparable de l’expérience corporelle[9] : chaque actant discursif est d’abord un corps percevant avant d’être une simple régularité formelle. Le corps doit ainsi être considéré comme un tout polysensoriel puisque c’est à travers les réseaux des sens et non à travers les canaux sensoriels séparés que le sens se construit : face au flux sensoriel qui envahit constamment le corps, celui-ci tient, via la perception, à transformer les données et les stimulations sensitives en des significations, tout en instituant le monde en un univers de sens et de valeurs[10]. Commun au moi et au monde, le corps s’avère le véhicule de l’existence humaine dans et pour le monde.

Le corps en tant qu’entité polysensorielle dynamique donne naissance à deux représentations complémentaires : la chair, ressort de la sensorimotricité, et l’enveloppe, constituée à partir de la connexion entre les différentes sensations sur un seul lieu commun[11]. En tant qu’enveloppe, le corps semble assumer deux fonctions principales : une fonction de contenant qui tient alors à protéger la chair tout en subissant les tensions externes et une autre de surface d’inscription où aboutissent les tensions dues aux interactions avec les autres corps[12]. Envisager le corps en tant que contenant revient à lui reconnaître nombre de caractéristiques comme : la connexité qui permet au corps de fonctionner comme un tissu sensoriel, un véhicule des sens ; la compacité, à savoir la maintenance et l’unification du corps ; et enfin la régulation qui concerne la relation entre l’extérieur et l’intérieur du corps. En tant que surface d’inscription, le corps assume la projection à partir de l’enveloppe du propre sur le non-propre, la pluralisation de l’instance énonçante et l’inversion du dehors et du dedans du corps. Le corps-enveloppe a donc deux représentations : le contenant (connexité > compacité > régulation) et la surface d’inscription (projection > pluralisation > inversion)[13].

La concentration : un champ sensible réfléchi

Puisque la contribution sensorielle à la signification prend souvent la forme de réseaux polysensoriels, sans que le canal récepteur soit pris en compte, on aura le plus souvent affaire à des champs sensibles typiques ayant des caractères identifiables et où prend position l’instance d’énonciation[14]. La concentration relève quant à elle du champ sensible appelé le champ réfléchi, lié surtout à la sensorimotricité : la chair est souvent, dans ce cas, la source des sensations, leur cible et le contrôle qui assure leur contention. En d’autres termes, c’est bien le corps en tant que chair, source de sensorimotricité et de mouvement intime, qui assume l’attention, laquelle portera soit sur la chair elle-même qui joue conjointement le rôle du contrôle entre source et cible de l’attention (se concentrer) soit sur une autre cible (se concentrer sur quelque chose, concentrer son attention sur quelque chose) : qu’il s’agisse de concentration intransitive ou transitive, le corps pendant l’expérience de la concentration semble la source de l’attention et en même temps le responsable du flux et de l’intensité d’attention qu’il (s’)accorde. Trois caractéristiques nous semblent alors distinguer le champ sensible de la concentration :

  1. le syncrétisme des rôles perceptifs, car c’est bien dans le corps du sujet concentrant que s’accumulent la source, le contrôle et parfois la cible de l’attention perceptive ;

  2. la motion interne, car aucune émission externe n’affecte le corps en concentration ;

  3. la réflexivité dans la mesure où dans la concentration l’affection s’applique à elle-même : le mouvement intime est appliqué par la chair sur l’enveloppe corporelle. Rappelons qu’avec la concentration nous avons affaire à ce que l’on appelle les sensations motrices intimes et non externes qui correspondent, elles, au déplacement du corps en tant que position de référence : le corps dans la concentration ne se déplace pas, mais il éprouve des sensations réflexives ; le degré d’attention qui accompagne la focalisation visuelle en est un exemple[15].

Concentration et compacité du corps

Bien que la chair, source de mouvement intime, soit l’opérateur essentiel de la concentration, on constate que dans Cette aveuglante absence de lumière, l’expérience de la concentration est d’abord liée au corps en tant que contenant et notamment à la compacité. L’hermétisme du corps et la fermeture des sens en font foi : « Fermer toutes les portes. Se durcir. Oublier. Vider son esprit du passé. Nettoyer. Ne rien laisser dans la tête. Ne plus regarder en arrière[16]. » La fermeture des sens nous renvoie à l’idée d’un arrêt momentané de la connexité du corps-enveloppe tandis que l’endurcissement réflexif en souligne la compacité. Ce passage à vide de la mémoire ne s’actualise qu’en corrélation avec la compacité du contenant qui, même en étant la cible des sensations visuelles ou auditives venant de l’extérieur, refuse ainsi de les reconnaître, tous les sens semblant en suspens : « Même si des images ou des mots venaient jusqu’à ma nuit et rôdaient autour de moi, je les repousserai, parce que je ne serai plus en mesure de les reconnaître[17]. »

La compacité et l’hermétisme du contenant aboutissent à l’arrêt de la connexité du corps, qui semble ne reconnaître aucune stimulation externe, aucun souvenir : le corps serait en quelque sorte mobilisé pour les éteindre. Cette mobilisation, nous devons la comprendre plutôt comme une unification, une maintenance contre toute invasion : « Dès que les souvenirs menaçaient de m’envahir, je mobilisais toutes mes forces pour les éteindre, leur barrer la route[18] », ce qui correspond au sens premier du mot « concentration » défini dans le Robert (1993) comme étant « l’action de réunir en un centre ». À ce stade de pré-concentration, le corps est hermétiquement fermé et unifié face à toute tentative d’intrusion.

Pour que le corps atteigne ce haut degré de compacité corporelle en corrélation avec l’inertie sensorielle, notamment quant aux souvenirs, le narrateur recourt à la respiration profonde et au clignement des yeux jusqu’à ce que les images qui lui viennent à la mémoire deviennent floues. Il se fixe une certaine image qui occupe le devant de son champ visuel, à lui, au point de ne voir plus qu’elle, et puis : « Je respire profondément, en pensant que ce que je vois n’est qu’une image qui doit disparaître. Par la pensée, j’introduis quelqu’un d’autre à ma place[19] […] » ; toutes les images du passé finissent ainsi par tomber dans l’oubli[20]. On voit ainsi comment la chair applique des pressions sur l’enveloppe-contenant tout en contrôlant le flux d’attention porté sur les sensations visuelles : l’attention visuelle concrétise l’une des caractéristiques essentielles du champ de la vision, à savoir les enchâssements. Parmi les images qui se présentent au corps percevant, il s’en fixe une puis dirige toute son attention à l’acteur qui se trouve dans cette image et le remplace par quelqu’un d’autre, ce qui lui permet enfin de méconnaître le souvenir : « [C]e souvenir n’est pas le mien[21] » et de conclure que « ce que je suis en ce moment n’a rien à voir avec cet autre[22] ».

On retrouve la même expérience de concentration liée à la compacité du contenant dans l’histoire de la bile. Pour expulser la bile, le narrateur essaie de relever le bras et d’introduire la main à la bouche : « Je me concentre et ne pense qu’au bras. Tout mon corps se retrouve dans ce bras. Je suis un bras assis par terre et il faut que je pousse de toutes mes forces pour me lever[23]. » À force de concentration, le corps est tellement unifié qu’il finit par se limiter au bras. Le résultat de cette concentration par compacité s’avère, en fin de compte, l’inertie : le narrateur oublie le goût amer de la bouche et ne se sent que faiblement de ces douleurs articulatoires. Cependant, cet hermétisme corporel n’est qu’éphémère car l’excrétion massive de la bile et de la sueur remet en cause la compacité maximale du corps.

Une fois l’expérience de la concentration accomplie et menée à son terme, la connexité subit alors une sorte d’arrêt provisoire: « Je regarde le plafond, il n’y a rien. J’arrive non pas à voir mais à deviner les choses[24]. » La vision confuse remplace désormais la vue et le regard. Ainsi, au plus haut degré de la compacité du contenant correspond la mise en suspens des sens ordinaires. Un autre exemple de la mise en arrêt de la connexité ordinaire – auditive cette fois − nous est fourni par la situation de la prière à voix basse : « [J]e me laissais emporter par une musique intérieure propre à la situation dans laquelle je me trouvais. Je n’entendais plus ce qui se disait autour de moi[25]. » La musique interne finit par envahir la chair au point que l’ouïe en est momentanément bloquée.

La compacité du corps est ensuite liée à son immobilité, à savoir l’absence de tout mouvement externe : « J’entrais dans le silence et l’immobilité du corps. Je respirais profondément et j’invoquais la lumière suprême[26] […]. » L’absence du mouvement qui prépare la pensée à un voyage interne est corollaire d’une absence de sensibilité : « Je partais, je voyageais. Ma pensée devenait limpide, simple, directe. Je la laissais m’emmener sans bouger, sans réagir » ; « Je ne me sentais plus la peau »[27]. À force de se concentrer, le corps est devenu un avec la pensée, une étape indispensable au débrayage spatial qui suivra : « C’est ainsi que je me trouvais, la nuit, seul dans la Kaaba déserte face à la pierre noire[28] […]. » C’est là que le corps se réapproprie sa connexité déjà mise en suspens et sa régulation. Il s’approche de la pierre noire, la caresse tout en effectuant ainsi la distinction, caractéristique du toucher, entre ce qui lui est propre et ce qui ne l’est pas. Rappelons encore que le signe du retour à la fosse après le voyage spirituel semble bien l’immobilisme de l’entourage du corps du narrateur, projection de sa propre inertie. À la fin, le corps atteint un état d’inertie qui exclut toute motion interne ou externe : « Plus rien ne gémissait en moi. Les membres de mon corps avaient été réduits au silence, à une forme d’immobilisme qui n’était pas tout à fait du repos ni de la mort[29]. » Le narrateur semble se barricader derrière son corps avant d’y renoncer :

Le corps, c’est ce qui est visible. Ils le voyaient, ils pouvaient le toucher, le couper avec une lame rougie au feu, ils pouvaient le torturer, l’affamer, l’exposer aux scorpions, au grand froid, mais je tenais à garder mon esprit hors d’atteinte[30].

Le détachement du corps semble alors l’étape ultérieure dans l’expérience de la concentration.

Concentration et détachement corporel

Une fois la compacité du corps assurée, à l’exception des rares moments où l’hermétisme est remis en cause par le fait des excrétions[31] ou la dématérialisation du contenant à la suite du voyage spirituel vers la Kaaba : « Je suis transparent[32] », le narrateur, pendant la concentration, arrive à se détacher de son corps, d’abord à oublier son corps tout en se fixant sur la pierre noire dont il fait une interface, une fenêtre sur l’autre monde : « [L]e fait de me focaliser sur une idée, une image, une pierre sacrée située à des milliers de kilomètres, à des siècles de la cellule, me permettait d’oublier mon corps[33]. » Comme dans le cas de la compacité corporelle, le détachement graduel et intermittent du corps ne s’effectue que sur la base d’un arrêt du fonctionnement des sens. Au début, tout fonctionnait très bien ; la connexité et notamment le toucher permettaient au narrateur de se sortir de son enveloppe : « Je le sentais, je le touchais, mais petit à petit j’arrivais à m’en détacher[34]. »

Ce détachement réalisé au moyen de la concentration qui s’ensuit, grâce à la prière, permet ensuite au corps d’atteindre l’extase, cet état de solitude où la compacité du contenant est tellement forte qu’il s’avère inaccessible sinon qu’à « la brise » : « Je suis dans une superbe solitude où seule la brise peut encore traverser les terrasses de mon isolement[35] » ; remarquons que seul le toucher est actualisé. Cette extase, qui prend la forme d’un éblouissement se présentant comme un choc sensoriel, ne semble se réaliser qu’au prix d’une compacité corporelle. Le détachement corporel qui permet au narrateur de dire « je ne suis plus de ce monde[36] » n’est préalablement concevable que dans l’obscurité où il voit mieux en soi-même. Nous ne sommes pas encore loin du champ réflexif de l’attention où le sujet percevant se voit, mobilisant ainsi sur soi-même l’intensité de son acte perceptif. Résultat : le corps arrive à se débarrasser de la douleur et, qui plus est, ne ressent plus rien[37]. Une fois de plus, la concentration semble liée à l’arrêt de la connexité. Quelques lignes plus tard, le corps, dont la connexité vient d’être mise en suspens, ne pourra plus fonctionner comme une surface d’inscription car « aucun reflet ne s’y imprime[38] ».

Le détachement corporel ne cesse de se répéter grâce à la concentration. Après avoir médité dans le silence, il commence à quitter graduellement son corps :

Je quittai doucement la cellule et ne sentis plus le sol. Je m’éloigne de tout jusqu’à ne voir de mon corps que l’enveloppe translucide. J’étais nu. Rien à cacher. Rien à montrer. De ces ténèbres la vérité m’apparut dans sa lumière éclatante[39].

La sensorimotricité de la chair qui tient à se mouvoir est ici accouplée à l’absence de la connexité à l’exception de la vue. Rappelons ici que les motions intimes ont ainsi commencé à donner naissance à des mouvements externes. Le corps n’est plus alors qu’un contenant. D’ailleurs, la transparence corporelle cède peu à peu la place à la compacité initiale : la nudité peut être à cet égard considérée comme le signifiant de cette transparence du contenant corporel. Nous avons là l’ébauche d’une fonction sémiotique où :

signifiant / signifié

nudité (extérieure) / transparence (intérieure).

Une fois cette fonction sémiotique constituée, la vérité éclate, s’énonce soudain et en toute clarté à l’intention du narrateur : au détachement graduel du corps correspond le coup de foudre de la lumière ; l’idée d’un choc sensoriel donnant naissance à un éblouissement semble revenir encore une fois.

Cependant, le caractère subit et choquant de l’éblouissement visuel sera aussitôt remis en cause, car au prix de la concentration massive, les voiles des ténèbres tombent successivement jusqu’à ce que le narrateur aperçoive « un minuscule rayon de lumière[40] » dont l’existence même est douteuse : « Peut-être que je l’inventais, l’imaginais. Je me persuadais que je le voyais[41]. » Désormais, l’ouïe commence à accompagner la vue. Tout devient silence : la respiration, le battement du coeur et même le narrateur lui-même[42]. Le silence ne cesse ainsi de gagner le domaine proprioceptif, celui du corps propre. Le détachement corporel devient ainsi lié à la concentration visuelle et auditive.

Quitter la carcasse du corps[43] donne au narrateur la possibilité de s’envoler vers les terrasses ensoleillées de la grande maison et de promener sa pensée vers les lieux saints à la Mecque tout en multipliant à son gré les débrayages spatiaux sur le chemin de « la solitude limpide[44] ». Le détachement de l’enveloppe corporelle désignée par la « coquille[45] » s’avère la condition indispensable pour que le narrateur accède au jardin. Cependant, il ne peut y accéder pleinement : la concentration auditive seule ne suffit plus, car les rages de dents ne tardent pas à faire perdre au narrateur le fil de son voyage vers la spiritualité[46].

La concentration affaiblie

Quand la concentration s’est affaiblie, le narrateur a vraiment du mal à retrouver l’univers spirituel[47] : la durée de la concentration s’est limitée même à quelques minutes. Certes, il arrive parfois à s’extraire du corps mais à la fin celui-ci lui résiste et finit par ne plus obéir :

Vers la fin, mon corps ne m’obéissait plus. C’était lui qui me quittait. Alors je m’endormais recroquevillé sur moi-même, comme un chat. Je le retenais. Je m’accrochais à la terre pour l’empêcher de m’abandonner totalement. Je ne pensais plus. Je n’imaginais plus rien. J’étais vide, devenu une aberration dans ce trou qui avait déjà englouti quinze compagnons sur vingt-trois. Tout a une limite. Ma tête ne suivait plus ou presque plus[48].

Le narrateur tient à s’accrocher à son corps, dernier rempart qui lui reste avant la dissolution de son moi : le corps n’est plus alors qu’un contenant compact, plus ou moins hermétique, qu’il faut méticuleusement garder. La pensée, l’imagination et la concentration n’ont alors plus rien de place.

Cependant, le corps ne peut pas assumer jusqu’à la fin son rôle en tant que contenant compact et hermétique : « Ma forteresse se fissurait. J’entendais les voix qui nous avaient quittés. Tout se mélangeait dans ma tête que je n’arrivais plus à tenir dans mes mains[49]. » Avec le délabrement du contenant qui commence à perdre de son imperméabilité, la perception du corps est mise à l’épreuve, d’où les confusions perceptives dont il fait état. Le corps-contenant est donc envahi : « Il y avait des intrus dans la demeure intérieure. J’étais envahi de maux[50]. » La chair qui n’est plus protégée devient alors la victime des stimulations externes qui l’assaillent. La compacité, l’unification et l’hermétisme du début cèderont désormais le pas à un contenant plus ou moins poreux et ouvert.

Éléments pour une sémiotique du corps concentrant

L’analyse sémiotique de l’expérience de la concentration du corps nous permet ainsi d’en relever les étapes syntagmatiques qui peuvent être ainsi schématisées :

hermétisme du contenant > détachement > éblouissement > affaiblissement > perméabilité du contenant.

Le corps du narrateur, qui est souvent actualisé en tant que contenant unifié, tient au début à protéger la chair et plus la compacité du corps est assurée plus la concentration transitive ou intransitive est réussie, surtout avec la mise en suspens de la connexité (la vision, l’ouïe, …). Cette concentration a permis ensuite au narrateur de se détacher de son corps et d’atteindre parfois de rares moments du choc sensoriel, d’éblouissement : le corps semble ici récupérer sa connexité puisqu’il peut toucher la lumière, caresser la pierre noire, voir la Kaaba, etc. D’ailleurs, durant ces brefs moments, le corps est susceptible de fonctionner non seulement comme contenant mais aussi comme surface d’inscription où des empreintes passagères viennent s’inscrire. Avec l’affaiblissement de la concentration, le corps se réduit à la fonction d’un contenant mais son hermétisme est vite menacé par l’intrusion des stimulations externes. L’univers signifiant de la concentration tel qu’il a été mis en scène dans le roman démontre que le corps-contenant s’avère bien l’opérateur essentiel du processus sémiotique qu’implique la concentration. Le contenant pendant l’expérience de la concentration semble bien garder sa compacité et son hermétisme de bout en bout, sauf dans les cas où le corps s’expulse ou à la fin lorsque le corps se fissure. Quant à la connexité, elle semble fonctionner à l’encontre de la concentration : plus la concentration est réussie, plus le fonctionnement des sens (surtout la vue) est mis provisoirement en suspens. En tout cas, le corps-contenant a bien assumé son rôle quant à la préservation de l’énergie du moi-chair, ce qui apparaît d’une importance extrême dans l’univers carcéral présenté dans le roman : la conservation du moi-chair par le corps interdit sa dissolution et ouvre vivement la voie à la survivance du narrateur.

Conclusion

Cette approche sémiotique qui met l’accent sur la sensorialité et son rôle dans la construction du sens s’avère d’une grande importance heuristique quant à l’étude de l’expérience de la concentration dans Cette aveuglante absence de lumière. Cette expérience n’est pas seulement charnelle ou corporelle mais aussi perceptive et signifiante dans la mesure où, dans la concentration, le corps qu’il soit chair ou enveloppe ne cesse de percevoir ou de se percevoir tout en donnant constamment du sens à ce qui l’entoure[51].

Les résultats auxquels nous avons pu aboutir, au terme de cette analyse, semblent correspondre à ceux d’Attafi[52] en dépit de la différence d’approche. Selon lui, les élans spirituels du narrateur ne visent qu’à annihiler son moi dans l’unité de l’amour divin, à savoir le fanâ qui se manifeste dans l’illumination, d’où l’importance pour le narrateur de rester en vie et de préserver autant que possible son corps. En termes de sémiotique du corps, nous pourrions dire que la compacité du corps-contenant, à savoir sa capacité à protéger la chair contre toute pression, s’avère la condition indispensable de toute expérience de concentration. Le narrateur, pour pouvoir se concentrer, a besoin de se barricader derrière un corps, unifié et compact. Même s’il arrive parfois à se détacher de son corps, ce n’est que pour y revenir à la suite des rares moments d’extase sensorielle. Avec la concentration, le corps est en liaison avec des univers lointains, sinon les murs de la prison seraient en mesure de l’envahir[53]. La compacité nous paraît alors comme l’une des voies possibles de l’illumination par la concentration et, pourquoi pas, l’un des moyens de rester en vie dans une situation extrême comme celle de l’univers carcéral.