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Cet article vise à faire dialoguer un thème, celui de la guerre, et un genre littéraire, les éloges collectifs de femmes de la Renaissance française. Domaine masculin, la guerre est un domaine où les femmes sont comparativement moins représentées, bien qu’elles n’en soient pas absentes[1]. Les éloges collectifs de femmes — expression sous laquelle nous regroupons les recueils de femmes illustres (des listes de bibliographies féminines sur le modèle du De mulieribus claris de Boccace) et les défenses du sexe féminin (dont l’exemple le plus connu est probablement le De nobilitate et praecellentia foeminei sexus d’Henri Corneille Agrippa) — constituent un terrain d’étude privilégié, dans la mesure où ils offrent des représentations multiples et variées de la guerre, à plusieurs niveaux.

Participant de la Querelle des femmes, ces textes encomiastiques donnent à lire une guerre métaphorique, une « guerre des sexes » comme le suggère Le fort inexpugnable de l’honneur du sexe femenin de François de Billon[2]. Dans cet échange littéraire opposant défenseurs et détracteurs des femmes, le champ lexical de la guerre est un indicateur du ton adopté (l’invective), du mode d’élaboration des textes (répondre à des textes misogynes ou simplement aux discours ambiants, généralement défavorables, sur la nature féminine) et du succès de ces textes (la métaphore est productrice de textes et de livres). Mais la guerre ou, plus précisément, des guerres se font également jour par le truchement de figures féminines exemplaires s’étant illustrées dans le maniement des armes : les guerrières apparaissent le plus souvent au sein de sections thématiques consacrées à l’habileté physique, au courage, à la capacité à gouverner ou à d’autres qualités ; ainsi, la guerre (ou les vertus qui lui sont associées) constituent un critère de classification, contribuent aux dispositifs textuels et proposent des modèles de comportement féminin. En dernier lieu, les éloges collectifs de femmes sont parfois le terrain d’un discours sur la guerre : tantôt ils esquissent une réflexion sur ce sujet et délimitent le rôle des femmes en temps de conflit, tantôt ils se font l’écho d’événements politiques récents qui ancrent l’éloge des femmes dans l’actualité. Ils précisent ainsi les aires d’influence auxquelles les femmes (ou, du moins, certaines d’entre elles) ont accès en temps de guerre, dans la sphère publique.

Ce sont ces différents niveaux de représentation de la guerre et leur interaction que nous désirons explorer en nous penchant sur un échantillon représentatif (sinon exhaustif) d’éloges collectifs de femmes publiés au xvie siècle[3]. Nous traiterons en premier lieu de la guerre comme métaphore en relevant les occurrences les plus fréquentes de son champ lexical, ses relais (mots ou images) et le contexte spécifique de ses manifestations. Nous nous intéresserons ensuite aux vertus féminines associées à la guerre : quelles sont les figures féminines associées à la guerre, les qualités qui les caractérisent et leur ordonnancement ? Et quelles sont les valeurs offertes à l’imitation en matière de prouesses féminines ? Enfin, nous examinerons la guerre comme réalité historique contemporaine ; il s’agira alors de mesurer l’inscription des éloges collectifs de femmes dans l’actualité.

La guerre comme métaphore

La guerre est l’une des métaphores, en mots comme en images, qu’adopte le débat sur les femmes dès la fin du Moyen Âge et sous l’Ancien Régime et dans lequel l’histoire littéraire a vu une « Querelle des femmes[4] ». Dans L’histoire du féminisme français, Maïté Albistur et Daniel Armogathe dressent une liste de trente-neuf textes « polémiques » pour ou contre les femmes publiés au xvie siècle, parmi lesquels six peuvent être associés, par leur titre, au champ lexical de la guerre[5] ; Gisela Bock et Margarete Zimmermann, qui s’intéressent à l’idée même de Querelle des femmes et font l’historique du terme « querelle », remarquent quant à elles que les mots « controverse », « débat », « défense », « apologie » et, parfois, « guerre » sont ceux qui sont le plus souvent associés aux titres de ce phénomène littéraire[6].

Les éloges collectifs de femmes, qu’il faut rattacher au versant épidictique de la Querelle, puisent parfois dans le champ lexical de la guerre ; on relèvera Le champion des dames (composé vers 1450, imprimé vers 1485 et en 1530) de Martin Le Franc, Les très merveilleuses victoires des femmes du nouveau-monde (1553) de Guillaume Postel, Le fort inexpugnable de l’honneur du sexe femenin (1555) de François de Billon, ou encore Le triomphe des dames (1599), un ouvrage signé « P. D. B. » et composé dans une voix féminine.

Ce premier coup de sonde doit être approfondi par l’analyse des paratextes, où les auteurs justifient leur prise de parole en faveur des femmes. Comme nous l’avons montré ailleurs à propos des éloges collectifs de femmes de la première moitié du xvie siècle, le contenu et le ton de ces déclarations d’intention varient grandement, de la réponse la plus modérée à l’invective la plus violente[7]. C’est lorsque la riposte entend répondre à des médisances, à des attaques perçues comme mensongères que les ressources lexicales du vocabulaire guerrier sont convoquées. Ces textes, les plus virulents, ont recours à l’invective à tous les niveaux : paratextes et textes. Parmi les titres du corpus analysé, trois ouvrages correspondent à ces critères : Le champion des dames de Martin Le Franc, La vraye disant advocate des dames de Jehan Marot et Le fort inexpugnable de l’honneur du sexe femenin de François de Billon.

1. Le champion des dames de Martin Le Franc

Tout comme La cité des dames (1404-1405) de Christine de Pizan, texte pionnier en matière de défense du sexe féminin, Le champion des dames de Martin Le Franc s’inscrit dans le débat qu’occasionna la publication de la seconde partie du Roman de la rose de Jean de Meung. Composé au milieu du xve siècle et imprimé à deux reprises, vers 1485 et en 1530, Le champion des dames oppose Franc Vouloir — le « champion » du titre — et Malebouche — le médisant du Roman de la rose — dans une joute verbale à propos des femmes, de leur nature, de leurs qualités et de leurs exploits. Les principaux lieux communs et formes du discours d’éloge sur la femme y sont réunis ; ils trouveront un écho dans de nombreux textes renaissants.

Dès le prologue de l’« acteur » (adressé au duc Philippe de Bourgogne), le débat pour et contre les femmes est présenté comme une guerre, la « crueuse guerre de Malebouche contre Amours et les dames[8] ». Reprenant cette métaphore, l’incipit consiste en un appel énergique encourageant les femmes à se défendre contre leur détracteur :

A l’assaut, dames, a l’assaut !

A l’assault dessus la muraille !

Ores est venu en sursault

Malebouche en grosse bataille.

A l’assault, dames ! Chascune aille

A sa deffense et tant s’esforce

Que l’envieuse villenaille

Ne nous ait d’emblee ou de force !

CD, t. i, v. 1-8

Soulignant visuellement cette apostrophe, une gravure représentant des femmes assiégées accompagne ce début de texte dans plusieurs manuscrits et dans les deux éditions imprimées[9]. La métaphore de la guerre réapparaît ensuite au fil du texte, dans les suscriptions de trois des quatre autres livres, réitérant le contexte polémique. Ainsi, l’en-tête du deuxième livre rappelle le contenu du livre précédent, associé à un « assault » perdu par Malebouche et annonce un nouveau combat mettant « es lices ung aultre combatant appellé Villain Penser » (CD, t. ii, p. 10) ; le troisième livre est consacré au récit de la « bataille » de Trop Cuidier contre Franc Vouloir (CD, t. iii, p. 12) ; dans le cinquième livre, « Franc Vouloir chevaleureusement se combat contre maistre Faulx Semblant » (CD, t. v, p. 9). La métaphore de la guerre est ainsi régulièrement rappelée à l’esprit des lecteurs et fournit une image mentale vivace à la série de débats opposant Franc Vouloir, d’une part, et Malebouche et ses acolytes, d’autre part.

2. La vraye disant advocate des dames de Jehan Marot

La vraye disant advocate des dames de Jehan Marot est un poème de près de sept cent cinquante vers précédé d’un prologue en prose et adressé à la reine de France Anne de Bretagne. Composé en 1506, il circula sous forme manuscrite avant de connaître des éditions vers 1520 et 1535. Cette pièce permit probablement à Marot de déclarer son soutien à Anne de Bretagne contre Pierre de Rohan, maréchal de Gié, à l’occasion d’un procès concernant la succession à la couronne de France ; elle lui valut sans doute d’accéder au titre de poète de la reine.

Dans le prologue, l’« acteur » commence par faire l’éloge, hyperbolique, des « grandes, excellentes, admirables et infuses graces, vertus et merites, dont de tous temps et de present la femenine geniture et maternelle secte a esté et est douée, fulcie, decorée et en si hault degré eslevée[10] » avant de proposer une riposte virulente aux détracteurs des femmes. Filant la métaphore de la guerre, il se dit décidé à « forger et marteller sur l’enclume de [s]on insuffisance les harnoys, estocz, lances et escuz servant à la deffence, louenge et victoire de l’honneur des dames, et au reboutement, confusion, envahyssement et totalle deffaicte de leurs ennemys[11] ». La métaphore guerrière donne le ton, celui de l’invective, aux premiers vers du poème, dans lesquels l’acteur cède la parole à une instance féminine, l’avocate du titre, qui se lance immédiatement dans une vitupération des médisants à la deuxième personne, dans le style retentissant des rhétoriqueurs : « Musez icy, musars, musez,/Fongnars usez et reffusez[12] ». La métaphore de la guerre ne réapparaîtra ensuite qu’une fois, dans un rondeau contre la médisance, où se lisent les termes « armes », « battre » et « combattre »[13] ; mais le ton indigné de l’avocate est le fil conducteur grâce auquel le poème se déroule et les arguments se font suite les uns aux autres.

3. Le fort inexpugnable de l’honneur du sexe femenin de François de Billon

On en sait peu sur François de Billon. Secrétaire de Guillaume du Bellay qu’il accompagna en Italie à l’occasion d’une ambassade, il est l’auteur d’un seul livre, Le fort inexpugnable de l’honneur du sexe femenin. Cette imposante et singulière défense des femmes exploite la métaphore guerrière à tous les niveaux, à commencer par le lieu de composition de l’oeuvre, associé au dieu de la guerre : elle est en effet composée « dans le camp antique de Mars a Rome[14] ». La structure de l’ouvrage est tout entière conçue en fonction de la métaphore de la guerre : Le fort inexpugnable de l’honneur du sexe femenin est composé de quatre bastions et d’une tour dédicacés à cinq dames de la plus haute noblesse (Catherine de Médicis, Marguerite de France, Marguerite de Bourbon, Anne de Ferrare et Jeanne d’Albret). À ces éléments principaux (qui forment la première partie du livre) s’ajoutent, au début, une « escarmouche » identifiant les « ennemys » des femmes et, à la fin, une « contremyne » parachevant l’entreprise et à laquelle correspond la deuxième partie du livre, une réécriture du De nobilitate et praecellentia foeminei sexus (1529) d’Henri Corneille Agrippa[15].

Le fort inexpugnable de l’honneur du sexe femenin entend remédier à « la trop ancienne et injuste guerre de mespreis qui encores se fait a l’encontre de toute Princesse et Dame en son Sexe » (FI, f. A iiii ro [premier cahier A]). Dans l’épître qui leur est adressée, il invite les cinq dédicataires à puiser dans son livre des arguments de riposte (ou « armes ») et à participer au débat sur les femmes : « en visitant par vous a commodité ces Bastions pour vous y equipper des Armes ou perfections a chacune aparsoy les plus propres, vous ferez bien tost entrevoir a tous Blasonneurs et Vicieux, quelle fut et par Raison devra estre a jamais vostre Authorité et naturelle excellence, sans parler de l’acquyse » (FI, f. A iii vo [premier cahier A]).

Le programme iconographique de l’ouvrage fournit un support visuel à l’idée de guerre : une gravure représentant le fort est reproduite six fois, au début de chaque section principale de la première partie du livre[16]. Des petits canons apparaissent dans les marges de cette première partie, à la manière de manchettes, souvent pour accompagner une apostrophe aux détracteurs du sexe féminin[17]. Dans la deuxième partie, l’auteur cède la parole à une instance d’énonciation féminine nommée Plume, chargée de défendre la thèse paradoxale de la supériorité du sexe féminin ; Plume est représentée en guerrière empanachée tenant un étendard dans la main gauche et s’adressant à un public de femmes[18]. Enfin, des cadres décoratifs incluant divers objets à caractère militaire (armures, canons et barils) ornent la première page de chacune des grandes articulations des deux parties du livre, neuf fois en tout[19].

La métaphore guerrière fournit donc une structure textuelle et visuelle au Fort inexpugnable de l’honneur du sexe femenin ; pleinement développée, elle est constamment rappelée à l’esprit des lecteurs par des éléments de contenu relatifs au thème de l’opposition des sexes, dans les propos liminaires comme dans le corps du texte, ainsi que par son programme iconographique axé sur un univers guerrier.

* * *

Si la métaphore de la guerre apparaît dans Le champion des dames et dans La vraye disant advocate des dames ou même domine Le fort inexpugnable de l’honneur du sexe femenin, elle demeure très discrète dans le reste du corpus. Certains termes associés au vocabulaire du conflit, par exemple « défendre[20] » ou « triompher[21] », apparaissent ici et là dans les paratextes, mais ces allusions restent isolées et ne s’intègrent pas à un champ lexical complet. Ceci s’explique par la confluence de la métaphore guerrière et de l’idée de médisance. Déployée en réponse à des accusations misogynes, cette métaphore correspond à une volonté de faire taire, une fois pour toutes, les détracteurs du sexe féminin. Ainsi, elle dessine les limites du conflit verbal et signifie la fin du dialogue[22].

La guerre et les vertus féminines

1. Architectures morales

Plus de la moitié des textes analysés proposent une répartition de la matière en chapitres[23]. À ces chapitres correspondent le plus souvent des vertus féminines qui fonctionnent comme des critères de classification dans un dispositif d’ordre moral ; les textes s’offrent ainsi aux lecteurs comme un ensemble éthique. La division en chapitres donne un aperçu de l’importance relative des vertus célébrées dans un texte donné et dans le corpus en général. Parmi les onze textes organisés en chapitres ou présentant des sous-sections thématiques quelconques, trois ne comportent pas de renvoi à la guerre (Bouchet, Champier et Habert). En revanche, huit d’entre eux mettent en vedette un lien avec la guerre par le truchement de qualités ou de figures féminines exemplaires qui lui sont clairement associées. Ainsi, le premier « bastion » de l’ensemble défensif érigé par François de Billon dans son Fort inexpugnable de l’honneur du sexe femenin est consacré à la « force et magnanimité des femmes » : c’est l’un des cinq éléments architecturaux du fort. Chez Jehan Du Pré, le premier des treize chapitres du Palais des nobles dames est consacré aux « dames ennoblies par armes et guerre ». Dans La louenge de mariage et recueil des hystoires des bonnes, vertueuses et illustres femmes de Pierre de Lesnauderie, le chapitre v est intitulé « De la force, vertu, prouesse et chevalerie des femmes » ; il s’inscrit dans un ensemble de sept chapitres. Dans De la bonté et mauvaistié des femmes de Jean de Marconville, le versant élogieux de l’ouvrage comprend plusieurs titres de chapitres renvoyant à des activités guerrières et deux d’entre eux mentionnent des figures féminines spécifiques, les Amazones et Jeanne d’Arc[24]. Des douze chapitres qui constituent Le triomphe des dames de « P. D. B. », le chapitre vi s’intitule « Des femmes belliqueuses et vaillantes ». Les très merveilleuses victoires des femmes du nouveau-monde de Guillaume Postel consacrent deux chapitres à Jeanne d’Arc[25]. Enfin, dans Le recueil des dames illustres en vertu […] d’Alexandre Van den Bussche, le dernier des cinq chapitres est consacré aux « belliqueuses ». Ces titres de chapitres, qui orientent l’interprétation tout en fournissant des repères pour circuler dans le texte, attirent principalement l’attention sur la vertu de force (désignée par différents termes) et les actions guerrières, ainsi que sur des figures féminines spécifiques tirées de la mythologie et de l’histoire récente : les Amazones et Jeanne d’Arc.

2. Les vertus et actions féminines associées à la guerre

Dans les éloges collectifs de femmes, les figures féminines associées à la guerre sont principalement issues de la mythologie, de l’histoire antique, de la Bible et, dans une moindre mesure, de l’histoire récente. Ce sont le plus souvent des guerrières qui s’illustrent par leurs prouesses ; elles manient les armes, participent activement aux combats et font preuve d’un courage exceptionnel. La force, traditionnellement associée aux hommes, fait des femmes caractérisées par cette vertu des êtres hors-norme ; elle concerne le plus souvent des figures antiques, à l’image de Sémiramis, de Zénobie et des Amazones louangées pour leur endurance au combat. D’ailleurs, les guerrières sont parfois explicitement comparées aux hommes en précisant, dans la logique de l’éloge, qu’elles leur sont égales ou supérieures[26] ; elles sont associées à la virilité, et leurs exploits sont attribuables à une « vertu masculine[27] » ou à une « force […] virile[28] ». Elles parviennent à dompter leurs inclinations naturelles, comme Thomyris qui, à la nouvelle de la mort de son fils, « neantmoins ne s’amusa, ainsi que la pluspart des femmes eussent fait, à espandre larmes et pleurs : mais se reconfort[a] soymesme, par un espoir de vengeance[29] ». Parfois, la capacité à exercer le pouvoir s’ajoute à la force physique et à l’agilité, comme dans le cas des Amazones.

On trouve également des figures féminines qui s’engagent dans la guerre, mais moins directement ou différemment ; elles viennent alors temporairement soutenir ou remplacer les hommes. Par exemple, elles peuvent intervenir au moment où les hommes font défaut, comme armée de réserve ; elles peuvent également encourager les hommes au combat, à l’image des femmes de Perse accusant leurs maris de couardise et les forçant à retourner sur le champ de bataille[30]. Les normes en matière de genre et les transgressions du féminin et du masculin reviennent : même lorsque les femmes ne sont pas au premier rang des armées, elles sont parfois amenées à viriliser leur apparence[31] ou à abandonner leurs attributs féminins, à l’image des Romaines assiégées qui bourrent les canons ennemis de leurs cheveux pour les mettre hors d’état de nuire[32] ou des femmes de la ville d’Aquilée qui se coupent les cheveux pour fabriquer des cordes pour des arcs[33].

Dans un autre ordre d’idées, la guerre peut être associée à une activité physique telle que la course, l’escrime et la lutte[34], ou encore la chasse[35]. Enfin, le courage peut être rattaché à la chasteté de deux façons : les guerrières sont parfois vierges et présentées comme telles (la virginité vient alors soutenir et renforcer leurs prouesses physiques), ou alors les chapitres consacrés au courage, qui commencent généralement par des exemples de grandes guerrières s’étant illustrées par des faits d’armes, incluent des exemples de femmes protégeant leur chasteté. Dans ce dernier cas, le courage ne s’exerce pas forcément dans le domaine guerrier, mais peut s’appliquer à d’autres sphères de l’expérience humaine[36].

3. Le courage féminin, une vertu disputée

Le courage est la vertu la plus fréquemment associée à la guerre dans les éloges collectifs de femmes ; celle-ci devient ainsi un passage obligé de ce type de textes. Deux raisons peuvent rendre compte de l’importance de ce topos : la première raison tient à la disputabilité de l’éloge en contexte paradoxal ; la seconde est due à la logique de compilation qui caractérise le corpus.

La vertu de courage, lorsqu’associée au sexe féminin, est loin de faire l’unanimité. Une brève incursion dans La cité des dames nous permettra d’éclairer ce désaccord. Christine de Pizan fait de Sémiramis, grande conquérante âpre au combat, la première « pierre » de son édifice défensif à la louange des dames ; elle commence toutefois par évoquer l’argument de la faiblesse corporelle :

chacun sait que les femmes ont un corps faible, délicat et dépourvu de force, et qu’elles sont naturellement peureuses. Voilà ce qui diminue terriblement le crédit et l’autorité du sexe féminin auprès des hommes, car ils affirment que l’imperfection du corps entraîne la diminution et l’appauvrissement du caractère. Par conséquent, les femmes seraient moins dignes d’éloge[37].

Cet argument est réfuté par Dame Raison, mais il hante le discours d’éloge. Dans Le recueil des dames illustres en vertu (1581) d’Alexandre Van den Bussche[38], ouvrage regroupant de courtes biographies féminines à la manière d’un Plutarque abrégé, se lit une certaine méfiance vis-à-vis du thème de la guerre, qui est critiqué directement et indirectement. À l’inverse de La cité des dames, ce texte place le chapitre sur la guerre en dernière position. L’auteur, qui réfléchit à l’organisation de son ouvrage, conclut que la chasteté est la première des qualités féminines (le premier chapitre lui est donc consacré[39]) et que la guerre ne s’accorde pas à la nature féminine (les belliqueuses sont regroupées au cinquième et dernier chapitre). Qui plus est, le système de renvois internes de ce recueil traduit indirectement une gêne face au courage féminin : plusieurs noms font l’objet d’une entrée, immédiatement suivie d’un renvoi à un autre chapitre, c’est-à-dire à une autre vertu, le plus souvent l’amour conjugal — une façon de dompter plusieurs figures féminines hors du commun et de les ramener vers un modèle de comportement plus traditionnel et plus aisément imitable !

La vertu de courage est un passage obligé des éloges collectifs de femmes pour une deuxième raison : la logique de compilation qui caractérise ce genre et dans lequel il importe de faire acte d’érudition. Les auteurs empruntent, assemblent et récrivent les listes disponibles pour constituer la leur propre. Par exemple, dans sa Nef des dames vertueuses (1503), Symphorien Champier puise dans le De plurimis claris selectisque mulieribus de Jacopo Filippo Foresti lorsqu’il évoque les guerrières dans son chapitre sur les femmes de l’Antiquité. Dans sa Louenge de mariage et recueil des hystoires des bonnes, vertueuses et illustres femmes (1523), Pierre de Lesnauderie, qui reprend abondamment Champier mais opte pour une mise en chapitres différente, consacre son cinquième chapitre à « la force vertu prouesse et chevalerie des femmes », sans se soucier de la cohérence interne de son ouvrage axé sur le mariage. Le travail de compilation rend visible, par la mise en chapitres, les figures de guerrières, de sorte que l’ouvrage est travaillé par des tensions internes : comment réconcilier les Amazones et la patiente Grisélidis, figure phare de cet ouvrage sur le mariage ?

La question qui se pose à la lecture des éloges collectifs de femmes de la Renaissance est celle du potentiel d’imitation des guerrières et de leur exemplarité pour les dames du présent. Ils sont faibles. Le courage compris comme force physique, habileté au combat et âpreté à la guerre est une vertu associée au passé, soit à la mythologie, soit à un passé historique éloigné. Il y a bien quelques exceptions : quelques figures tirées d’un passé récent viennent régulièrement s’ajouter aux listes de guerrières illustres ; Jeanne d’Arc en est le meilleur exemple. Mais l’univers guerrier que ces femmes incarnent est ambivalent. Dépositaire d’un grand prestige, il offre au panorama des faits féminins à travers le temps un ancrage historique fort, mais peu accessible, participant d’un autre âge et peu en accord avec les usages ou les moeurs du présent, comme le souligne par exemple Le triomphe des dames de P. D. B., rédigé dans une voix féminine[40]. Lorsqu’il s’agit de fournir des modèles de comportement, les défenseurs des femmes préfèrent se tourner vers d’autres qualités : la chasteté mais aussi, au fur et à mesure que l’on avance dans le siècle et au-delà : le savoir. Ainsi, dès 1539, dans sa quatrième épître invective célébrant les femmes reconnues pour leur savoir, Hélisenne de Crenne faisait de la vaillante Zénobie une savante exclusivement[41].

La guerre comme réalité historique contemporaine

1. La première moitié du xvie siècle

Si la vertu de courage trouve moins de représentantes contemporaines que d’exemples issus du passé, le présent n’en est toutefois pas dépourvu : les listes de femmes illustres se terminent presque toujours par quelques exemples tirés du présent ou d’un passé très récent. En outre, les textes peuvent parfois s’inscrire directement dans l’actualité. Le palais des nobles dames de Jehan Du Pré (1534) et Le jugement poetic de l’honneur du sexe femenin (1538) de Jean Bouchet, qui relèvent tous deux du genre du songe, évoquent la rivalité entre François ier et Charles Quint qui marqua la vie politique française de la première moitié du xvie siècle. Plus spécifiquement, ces deux textes mettent en évidence l’habileté politique de Louise de Savoie, qui assura la régence à deux reprises et fut, avec Marguerite d’Autriche, signataire de la Paix de Cambrai (aussi dite « Paix des dames ») en 1529.

Le palais des nobles dames, dédicacé à Marguerite de Navarre, regroupe une cour, une galerie, dix chambres et un jardin consacrés à différentes qualités féminines (parmi lesquelles comptent, entre autres, la beauté, la chasteté, le savoir et les faits guerriers). L’acteur se déplace dans cet espace allégorique, célébrant au passage les femmes qu’il y rencontre. Son parcours se termine dans le jardin du palais où se trouvent les tentes de Paix, Concorde et Félicité. Le thème de la guerre est abordé à deux reprises : dans le premier chapitre, la « basse court », chapitre consacré aux guerrières, et dans le jardin final. C’est dans ce jardin, plus spécifiquement dans le « pavillon de paix », que sont évoquées, brièvement, la figure de la dédicataire, Marguerite de Navarre, et beaucoup plus longuement, celle de sa mère, Louise de Savoie. Ce déplacement de la louange, de la fille à la mère, est souligné par l’auteur, qui s’en excuse à plusieurs reprises[42] ; il permet d’aborder le thème de la guerre (ou plutôt celui de sa contrepartie, la paix), de clore le parcours de l’acteur sur une note autobiographique et de renforcer la louange des femmes à travers la question de la paix, l’un des domaines publics où l’intervention des dames est la plus volontiers tolérée[43].

Comme le fait remarquer Brenda Dunn-Lardeau, Le palais des nobles dames ne propose pas une réflexion neuve sur la guerre[44] ; son intérêt relativement à ce thème tient plutôt dans la qualité de témoin de l’auteur, qui rend compte de son expérience de soldat. En effet, Jehan Du Pré, qui se présente dans l’épître dédicatoire à Marguerite de Navarre comme « homme d’armes en la compaignie de Monseigneur le grant escuyer [Galiot de Genouillac] et son serviteur » (PND, p. 94), a participé à la bataille de Pavie et y a rencontré Louise de Savoie. Cette dimension autobiographique fait glisser la perspective narrative, de l’acteur du songe à l’auteur observateur de l’Histoire. L’éloge de Louise de Savoie, « [e]n son vivant grande moderatrice/Du beau royaulme, subgect aux fleurs de lis » (PND, p. 344), commence par un bref rappel de ses origines, de son mariage avec le duc d’Angoulême et de la naissance de leurs deux enfants, avant de s’intéresser principalement aux deux épisodes de régence, qui révèlent son aptitude à gouverner. L’accent est mis sur sa libéralité (l’auteur écrit avoir reçu d’elle un soutien financier au lendemain de la défaite de Pavie) et son habileté politique (concrétisée par la libération de François ier et exercée dans la négociation du traité de Cambrai). Le livre s’achève précisément avec l’évocation de ce traité de paix ; cette fin correspond à une stratégie de clôture que l’on retrouve fréquemment chez les mémorialistes renaissants[45].

Le jugement poetic de l’honneur du sexe femenin fut, quant à lui, composé à l’occasion de la mort de Louise de Savoie. Adressé à François ier, il se présente comme un éloge individuel de la défunte dans lequel celle-ci est admise au Palais des cleres dames. Conformément au déroulement d’un procès, Minos, le juge, exige des preuves et des témoins : ce sont les nymphes Nature, Fortune et Grace qui présentent la vie de la défunte en trois étapes. Nature commence par louanger Louise de Savoie à titre de mère ; ensuite, Fortune célèbre sa prudence « en prosperité et adversité[46] » et insiste sur sa capacité à exercer le pouvoir. La comparaison avec des guerrières du passé permet de conclure à la supériorité de Louise de Savoie :

Thomyris fut victrice de Cyrus,

Hipolité guerroya Theseus,

Mais à la fin il la princt par espouse :

Semyramis qui fut femme à Ninus,

Vaillante fut : mais le feu de Venus

À deshonneur en fin ses faictz expouse.

Et Zenobie aux armes se dispouse

Pour guerroyer sans que sur ce repouse

Aurelian ung Empereur Rommain,

Qui la vainquit, et la mist soubz sa main.

Mais ceste cy [Louise de Savoie], d’assaulx enveloppée

Sans prendre au poing hache, lance, ou espée,

A surmonté par paix plus d’ennemys,

Que par combatz ne feit onques Pompée,

Qui sur la fin eut la teste couppée

Par trahyson d’un de ses faulx amys.

Mais cest cy, par bons moyens, a mys

Fin à la guerre, et n’a meurtres commis,

Mais tiré paix de guerre lachrymable,

Et de rumeur asseurance louable[47]

Cette comparaison introduit une tension entre la figure singulière de Louise de Savoie et la collectivité des héroïnes du passé. Louise de Savoie triomphe, là où les figures ont échoué ; les femmes en armes cèdent le pas à la régente pacificatrice. L’association de la défunte à la paix se confirme ensuite lorsque Grace prend la parole pour célébrer ses vertus : ce sont les deux périodes de régence qui offrent le terrain le plus propice à la louange. Le poème rappelle que, pendant la captivité de François ier, Louise de Savoie parvient à assurer la sécurité du royaume et à rétablir la paix : « Quand elle fut à la fin du dangier/Et qu’on voyoit malheur en heur changer,/Et paix en France : alors la bonne dame/Prenant repos à Dieu rendit son ame[48]. » L’existence de Louise de Savoie semble tout entière tournée vers l’obtention de la paix : une fois celle-ci confirmée, cette dame peut s’en aller[49]. De manière plus marquée que dans Le palais des nobles dames, l’évocation de la paix est mise au service d’une louange individuelle inscrivant une femme hors du commun dans l’espace public.

2. La seconde moitié du xvie siècle

Cet intérêt pour la guerre et la paix, sujets d’actualité mis au profit de la louange de Louise de Savoie, nous encourage à nous interroger sur la seconde moitié du siècle : trouve-t-on des échos aux guerres de religion dans les éloges collectifs de femmes de la seconde moitié du xvie siècle ? La récolte est maigre. On trouve une allusion aux guerres civiles dans l’un des paratextes du Recueil des dames illustres en vertu d’Alexandre Van den Bussche. Dans l’épître dédicatoire à Madame de la Chastre, signée de Bourges le 20 mai 1574, l’auteur fait référence à « ces guerres » (le démonstratif renvoie aux conflits comme à une évidence familière) et souligne le rôle de protectrice de la dédicataire envers « ceux qui s’y employent valleureusement[50] ». Toujours est-il que l’allusion au contexte historique n’est pas développée, et tous les exemples féminins du recueil sont tirés de l’Antiquité. Il semblerait donc que les éloges collectifs de femmes ne portent pas (ou très peu) de traces des guerres civiles, et il faut se tourner du côté des écrits pamphlétaires, où domine le blâme individuel, pour voir transparaître un discours contemporain sur la guerre impliquant les femmes[51].

Conclusion

Au terme de ce parcours, nous constatons que les éloges collectifs de femmes de la Renaissance française sont le creuset de plusieurs pistes de réflexion sur la représentation des femmes en contexte guerrier. Sans proposer un renouvellement de la réflexion générale sur la guerre (au sens où le font un Érasme ou un Rabelais par exemple) — leur propos n’est pas là de toute façon —, ils délimitent un espace de réflexion à la croisée du féminin et du thème de la guerre. Il ne fait aucun doute que le topos du courage est détenteur d’un grand prestige : il permet d’ancrer le discours encomiastique dans un passé mythologique ou historique prestigieux ; des figures de guerrières intrépides apparaissent alors en tête de liste, comme s’il s’agissait de poser les origines des hauts faits féminins à travers les âges. Toutefois, on lit également une importante résistance à l’image de la femme en armes, et des tensions se dessinent relativement à l’incarnation du topos du courage, du point de vue de la mise en chapitre (on concède alors un chapitre à cette vertu, mais on souligne son incongruité) comme du point de vue thématique. Ainsi, le courage au féminin peut recouper celui dont font preuve les hommes dans une même situation, mais il peut également prendre d’autres formes, plus indirectes, ce qui contribue à la diversité des représentations du féminin en temps de guerre : les femmes constituent une armée de réserve et soutiennent les hommes dans leurs efforts ; elles peuvent également — et cela apparaît le plus clairement lorsque les textes renvoient à l’actualité — agir comme des catalyseurs de la paix. Ces représentations ne sont donc pas unifiées ; elles peuvent même se contredire (il n’est qu’à rappeler la tension entre éloge collectif des grandes guerrières antiques et éloge individuel de la régente pacificatrice dans Le jugement poetic de l’honneur femenin de Jean Bouchet). Cette diversité des représentations est typique du genre de l’éloge collectif, où converge une multitude d’exemples. À la fois reflet des discours environnants et creuset de discours futurs, les éloges collectifs de femmes nous invitent en retour à reprendre, au cas par cas, l’analyse des représentations du féminin en contexte guerrier identifiées dans d’autres textes, tributaires d’autres genres et d’autres contextes historiques.