Corps de l’article

Introduction[1]

Différentes manières de boire l’alcool sont perceptibles et différentes manières de concevoir la consommation d’alcool le sont également. Afin de « départager » ou « distinguer » les individus et groupes sociaux selon leur pratique de boire, différentes approches conceptuelles ont été utilisées à travers les époques, proposant des classifications de buveurs et buveuses en grands types. Un « type » est une conception abstraite qui regroupe et distingue les sujets ou les objets à partir de traits qu’ils ont en commun. En alcoologie, certaines typologies visent précisément à distinguer les buveurs problématiques ou pathologiques des buveurs non problématiques ou non pathologiques. D’autres typologies visent plutôt à distinguer les sociétés en fonction des pratiques de boire dominantes dans la population. Afin de souligner la contribution de chercheurs d’horizons d’études divers au développement de typologies en alcoologie et d’exposer l’historicité d’un domaine de recherche multidisciplinaire, ce texte fait état des connaissances des recherches typologiques du XXe et XXIe siècle des approches pathologiques et socioculturelles et de leurs contributions et limites au domaine afin d’ouvrir la discussion sur les défis futurs en alcoologie des populations.

L’approche pathologique

Dans l’histoire moderne, la période postprohibitionniste a été particulièrement influente dans le développement de typologies axées sur le comportement alcoolique (Gusfield, 1996 ; Ades et Lejoyeux, 1997). En effet, la fin de la prohibition est indissociable de la redéfinition de la consommation problématique comme maladie (Demers, 1995). En l’absence d’outils cliniques permettant de diagnostiquer les buveurs-malades, il fallait identifier les traits qui les distinguaient des non-malades.

Une typologie des comportements pathologiques permet d’observer l’éventail des manières de boire « pathologiques » et offre une classification de types de buveurs à partir de caractéristiques distinctes entre les types. Est alors situé l’individu à l’intérieur d’une grille de buveurs pathologiques, le positionnant sur une échelle de gravité par rapport à son comportement alcoolique ou aux conséquences de celui-ci.

Les premières typologies des comportements pathologiques s’appuyaient sur des catégorisations individuelles comportementales – par exemple la catégorisation de Knight (1937) qui distingue la consommation d’alcool de nature aiguë et chronique de la consommation d’alcool intermittente. Ensuite, Van Dijk (1979) (repris par Little, 1990), a proposé une classification clinique dichotomique distinguant l’« alcoolisme primaire » (première phase de l’alcoolisme) et l’« alcoolisme secondaire » (deuxième phase). Ces phases se distinguent par l’intensité, plus faible pour la première et plus élevée pour la seconde, de risques, de dommages, d’handicaps, d’abus et de maladies associées à la consommation d’alcool. Également, le premier type permet toujours (physiologiquement et psychologiquement) une liberté de choix de consommer ou non de l’alcool, et ne s’insère pas encore dans un cercle vicieux d’un besoin essentiel de consommer pour des raisons pharmacologiques, psychologiques, cérébrales ou sociales. Toutefois, l’une des catégorisations les plus notoires en alcoologie clinique demeure celle développée par E. M. Jellinek, médecin de formation. Sa notoriété vient notamment de sa collaboration étroite avec l’Organisation mondiale de la santé (OMS) dès les années 1950, où il participa à l’élaboration de la définition clinique et scientifique de l’alcoolisme.

Selon Jellinek, les éléments physiopathologiques, culturels et sociaux ont chacun un rôle dans la genèse de l’alcoolisme. L’alcoolisme représente « any use of alcoholic beverages that causes any damage to the individual or society or both » (Jellinek, 1960). À travers ses nombreux voyages, il observa une différenciation culturelle de l’expression de certains types de problèmes liés à l’alcool, s’étonnant de constater que les problèmes sérieux liés à l’alcool ainsi que leurs causes ne correspondaient pas nécessairement à la définition américaine de « l’alcoolique type » qui se caractérisait par « a true addiction », soit une addiction physiologique et psychologique à l’alcool (Jellinek, 1960). Jellinek sera l’un des premiers chercheurs dans le domaine médical à tenir compte de l’influence des expériences et traditions locales dans la définition des pratiques de consommation d’alcool, ajoutant aux traits cliniques classiques des éléments sociologiques ou économiques. Il définit cinq types pathologiques prédominants de buveurs excessifs, du type Alpha au type Epsilon (Jellinek, 1960)[2].

À la suite de Jellinek, d’autres chercheurs ont proposé de nouvelles typologies. Par exemple, Cloninger et ses collaborateurs (1981, 1996), reprenant les types GAMMA et DELTA originaux de Jellinek, ont proposé une typologie dichotomique de l’alcoolisme de types I et II. Le type I, appelé « alcoolisme de milieu », se caractérise par un début tardif (après vingt ans) d’une forte dépendance à l’alcool et une progression lente, tout en présentant des comportements sociaux adaptés en société. Ce type se retrouve chez les femmes comme chez les hommes et l’environnement constitue un facteur de risque du développement de ce type d’alcoolisme. L’alcoolisme de type II est une forme « exclusivement masculine ». Il débute avant vingt ans et se caractérise par des comportements plus agressifs, antisociaux et impulsifs que pour le type I (Paille, 2000). Les travaux de Farren et Dinan (1996) et d’Epstein et al. (2002) sont des exemples de travaux typologiques modernes sur les types I et II[3].

Au-delà des travaux de la lignée de Jellinek, d’autres typologies ont été développées intégrant parfois des critères psychocomportementaux (voir Slater et al., 1999), des dimensions de psychiatrie, de psychopathologie ou de psychologie comportementale (Jenicek et Cleroux, 1985), et parfois aussi de phénoménologie, de sociologie ou d’anthropologie (pour une recension des écrits sur le sujet voir Babor et al., 1988 ; Babor, 1992 ; SFA, 2001 ; Paille, 2000, 2002 ; Lesch et al., 2011). Généralement, les typologies pathologiques sont développées à partir d’indicateurs de comportements de consommation d’alcool, de types de dépendance, de vulnérabilité génétique, de traits de personnalité ou de dysfonctionnements psychopathologiques face à l’alcool (Babor, 1992 ; Moss et al., 2007)[4]. Les classifications du Diagnostic and Statistical Manuel of Mental Disorder (DSM1 à DSM5) et la Classification internationale des Maladies (CIM) (International Statistical Classification of Diseases and Related Health Problems, ICD) sont également des exemples de typologies pathologiques, internationalement reconnues, où la dépendance et l’abus sont considérés comme des entités psychopathologiques[5].

Contributions et limites des études pathologiques

Un apport majeur des typologies des comportements pathologiques réside dans la démonstration de la variabilité de la pratique excessive, à risque et pathologique à partir d’indicateurs comportementaux, de symptômes, d’effets psychologiques et physiques, et d’effets collatéraux (familiaux et sociaux). La typologie de Jellinek a démontré la variabilité sociétale des comportements pathologiques et des pratiques excessives à partir d’une échelle de gravité de comportements à cinq types. Cette typologie a souligné la complexité des modes d’alcoolisation et l’effet de facteurs socioculturels sur la consommation d’alcool pathologique. En contrepartie, la principale limite de cette approche est de ne considérer que les comportements pathologiques et à risque en dissociant largement le comportement de consommation d’alcool de son environnement physique, social et symbolique, tel qu’il l’a été souligné par Gusfield (1996).

L’approche socioculturelle

Les études socioculturelles apportent un regard différent sur les pratiques du boire. Contrairement aux études citées précédemment, elles ne s’intéressent plus seulement au comportement alcoolique individuel et aux symptômes des types de buveurs pathologiques, mais davantage aux dimensions socioculturelles qui influent sur la consommation d’alcool et cherchent à caractériser les sociétés ou groupes sociaux plutôt que les buveurs.

Ici, trois sous-champs d’études se distinguent : le champ de l’anthropologie, celui de la sociologie et le dernier en psychosociologie. Les études du champ anthropologique utilisent des données ethnographiques d’un grand nombre de sociétés pour comparer les comportements liés à l’alcool (approche holoculturelle) tandis que les études de nature sociologique et psychosociologique usent généralement de données de nature quantitative et s’intéressent davantage à l’influence de dimensions structurelles sur la consommation d’alcool (Raskin-White, 1982 ; Room et Mäkelä, 2000). Toutes ont pour finalité d’expliquer les variations intra et interculturelles de la consommation d’alcool où l’alcoolisme n’est généralement pas au centre de l’intérêt (Heath, 1976 ; Room et Mäkelä, 2000).

Le champ anthropologique

L’approche anthropologique s’intéresse à la mise en contexte socioculturel des modes d’alcoolisation et des motivations collectives à consommer, permettant d’approfondir les connaissances sur les normes et les valeurs liées à l’alcool et sur les modes d’action qui en découlent. Les études anthropologiques, dans la tradition de ce champ, ont souvent porté sur des peuples ou des communautés spécifiques.

Un premier exemple vient des travaux de Ruth Bunzel (1940), qui s’est intéressée à l’utilité religieuse et cérémonielle de l’ivresse des peuples Chichicastenango (Guatelmala) et Chumala (Mexique). Bunzel a observé que, bien que les deux sociétés présentent chacune une pratique de boire de nature festive, certaines différences motivationnelles importantes dans la consommation d’alcool étaient perceptibles. La forte consommation d’alcool chez les Chichicastenango semblait être liée à des raisons négatives, entre autres pour diminuer l’inquiétude et l’anxiété provoquée par la pression externe des autres cultures, tandis que les Chumala buvaient pour des raisons de sociabilité, pour « partager un verre » entre eux, inscrivant la consommation d’alcool dans des contextes de festivité et de joie (Bunzel, 1976). L’étude des pratiques de consommation d’alcool des peuples Chichicastenango et Chumala est l’une des premières grandes enquêtes anthropologiques comparatives du comportement alcoolique et à risque prenant en compte la relation entre les pratiques du boire (le comportement) et les fonctions sociales (raisons et motivations à boire). Elle a permis de démontrer de profondes distinctions entre deux « cultures du boire » a priori semblables.

À l’instar de Bunzel, et à la suite des travaux de Jellinek dans les années 1960, Kunitz et Levy (1974) ont utilisé une approche anthropologique et culturelle pour comprendre l’alcoolisation comme pratique socialement et culturellement ancrée chez les peuples amérindiens des États-Unis. S’inspirant des hypothèses de Field (1962) et de Bacon, Barry et Child (1965a, 1965b, 1965c, 1965d) sur la relation entre intégration et acculturation socioculturelle des peuples colonisés sur le niveau collectif de consommation d’alcool, ils ont établi une échelle de prévalence et de sévérité de pathologies sociales liée au niveau de consommation d’alcool dans la population. Le nombre d’homicides, de suicides et de cirrhoses alcooliques associés à la consommation d’alcool a permis d’observer un niveau faible de pathologies sociales chez les Hopis, intermédiaire chez les White Mountain Apaches, et élevé chez les Navajos.

Leurs travaux s’inscrivent dans une perspective d’analyse comparative du comportement nocif et dangereux lié à l’alcool entre peuples, étudiant la pratique de consommation excessive d’alcool comme un symptôme d’une société malade plutôt que d’une cause (Heath, 1986b). Cette étude a permis de relever des dimensions structurelles spécifiques associées aux symptômes pathologiques de l’alcoolisme chez les Navajos afin de les comparer aux autres sociétés et groupes culturels.

Une étude notoire nous vient aussi de Lemert (1958, 1962, 1964). Ses premiers travaux s’inscrivent dans l’approche socioculturelle des études cross-cultural, en comparant les sociétés entre elles sous les appellations de sociétés du « laissez-faire », « prohibitionnistes », « éducationnelles », « de contrôle social » et de promotion « fonctionnelle ». C’est toutefois sa typologie de nature anthropologique qui est généralement citée. Cette dernière compare les pratiques du boire entre les sociétés de Tahiti, Samoa et des Îles Cook (publiée dans « Alcohol use in Polynesia », 1962 ; voir aussi Lemert, 1964). Lemert a fait ressortir trois idéaux types liés à l’alcool : le boire festif (retrouvée à Tahiti), le boire rituel (Îles Cook), et le boire sécularisé ou laïcisé (Île Samoa)[6].

Le champ sociologique

La recherche internationale en alcoologie de la fin de la première moitié du XXe siècle a démontré que les pratiques pathologiques au sens strict du terme américain, soit « a true alcohol addicts » (Jellinek, 1960), ne correspondent pas systématiquement aux terminologies d’autres cultures en matière d’alcool. Cette observation est appuyée par les travaux de Lederman (1956) qui a démontré que de nombreux problèmes liés à une consommation d’alcool excessive dans plusieurs pays, dont certains des plus sérieux, surviennent lors d’une consommation qui n’est pas associée à la terminologie américaine restrictive d’une dépendance physiologique et psychologique. À cet égard, le sociologue Albert D. Ullman (1958) a proposé d’apporter des explications sociales et culturelles aux différents taux d’alcoolisme et de consommation d’alcool entre les pays. Dans « Sociocultural backgrounds of alcoholism » (1958), il appuie l’idée d’associer le concept de culture à la notion de consommation d’alcool, puisque leur interrelation souligne « des valeurs, attitudes, normes et sanctions face à l’alcool […] établies, connues, et respectées par l’ensemble de la population » (p. 50), caractéristiques d’une culture de boire (« drinking culture »). Ullman distingue alors deux cultures d’alcoolisation : une pratique intégrée et une pratique non intégrée, associée chacune à un taux d’alcoolisme[7].

Utilisant les données internationales produites à partir du rapport de l’« Alcoholism Subcommittee » (1951) pour comparer les taux de consommation d’alcool et d’alcoolisme entre plusieurs pays afin d’établir un type de pratique par société, Ullman tente de faire le pont entre les approches anthropologiques et les méthodes comparatives intersociétales à grande échelle. Blacker (1966) ajoutera ensuite une perspective normative aux fondements théoriques d’Ullman, permettant dès lors de dissocier une pratique intégrée ou prescrite d’une pratique proscrite[8].

À la fin des années 1950, une autre enquête, celle de Bacon, Barry et Child (BBC) qui intègre 139 sociétés, a permis d’élargir les connaissances sur les cultures d’alcoolisation comme phénomène sociétal. Les premiers résultats de cette enquête transculturelle ont été publiés par Field en 1962. Field s’est intéressé, tout comme Bacon en 1943, à l’acculturation, mais aussi à la privation culturelle et au contrôle social sur le niveau global de consommation d’alcool. L’étude a ensuite été officiellement publiée par Bacon, Barry et Child en 1965 (Child et al., 1965a, 1965b ; Bacon et al., 1965a, 1965b, 1965c, 1965d ; Barry et al., 1965).

L’enquête BBC a utilisé plusieurs niveaux de mesure de la consommation d’alcool pour établir une typologie comparative en matière d’alcool et d’ivresse. Des variables ont été utilisées, telles que la disponibilité de l’alcool et des pratiques d’alcoolisation (fréquence, quantité, durée de consommation, avec qui et par qui), les contextes du boire (consommation lors d’évènements religieux, cérémoniels, à la maison ou en solitaire) et les comportements associés à la consommation d’alcool (sociabilité, exhibitionnisme, hostilité, confrontation des règles, comportements extrêmes, etc.). Des mesures de fréquence d’ivresse, de degré des problèmes liés à la consommation d’alcool, d’effort pour se procurer de l’alcool et d’attitude générale de la société envers la consommation d’alcool et l’ivresse ont également été prises en compte (Bacon, 1973).

À partir d’analyses factorielles réalisées sur 19 variables liées à la consommation d’alcool et incorporant 51 sociétés, les auteurs ont identifié quatre profils de boire distincts : (1) le premier se rapporte à une pratique de boire intégrée à la culture, en harmonie avec les normes et valeurs de la société en matière d’alcool. L’alcool est alors très présent ; (2) un second profil de boire est l’état d’ébriété, soit un comportement de consommation excessive lors d’une occasion de boire ; (3) un troisième profil tolère l’alcool. La société est alors hospitalière face à la consommation d’alcool sans toutefois y accorder une place importance ; (4) le dernier profil se rapporte à l’usage, soit une relation entre fréquence et quantité consommée lors d’une occasion de boire (voir Bacon et al., 1965b ; Bacon, 1973).

Cette classification a influencé les classifications futures, particulièrement à cause de la réflexion apportée à la notion d’intégration de l’alcool dans une société, notion associée au concept de « culture intégrée » élaborée déjà par Ullman à la fin des années cinquante. La classification BBC est également notoire à cause des variables utilisées pour définir les profils, ce qui a permis d’approfondir la notion de ritualisation liée à l’alcool (c’est-à-dire l’ampleur de chaque acte de consommation limitée par des normes de consommation d’alcool), de mieux comprendre l’effet de la relation entre la fréquence et la quantité consommée dans des contextes religieux, et la relation entre la fréquence et la quantité consommée lors d’une même occasion dans des contextes publics ou cérémoniels (Bacon, 1973).

Pour Frankel et Whitehead (1981) toutefois, ce sont les notions de normativité liée à l’alcool déjà retrouvée chez Blacker (1966), d’intégration de l’alcool dans la population soulignée par Ullman (1958), et d’évaluation du taux de dommage causé par l’alcool dans la population étudiée par les travaux de Lederman (1956) qui permettent de présenter une réévaluation des attitudes en matière d’alcool dans le courant socioculturel[9]. L’idée de normativité en matière d’alcool se retrouve aussi chez d’autres auteurs. Chez Mizurchi et Perruchi (1970) par exemple, la notion de normalisation et d’acceptabilité sociale en matière d’alcool se traduit par la mise en place de normes proscrites, prescrites ou permissives ; chaque société se positionne face à l’alcool et à son abus : négativement, positivement ou neutre. Pour Pittman (1967), c’est quatre cultures d’alcoolisation qui se distinguent en fonction de normes sociétales : les cultures abstinentes, les cultures ambivalentes, les cultures permissives, et les cultures « plus que permissives »[10]. Comparativement à la classification de Mizurchi et Perruchi (1970), la classification de Pittman présente deux cultures d’alcoolisation où la consommation d’alcool est acceptée, mais aucune ne se rapporte à une norme prescrite. L’approche normative expose les principales valeurs socioculturelles d’une société en matière d’alcool. Cela dit, puisqu’une culture est unique par sa dynamique multidimensionnelle et ses membres qui en font partie, la comparaison normative intersociétale en matière d’alcool est aussi difficilement réalisable.

Afin de contrer le problème de comparaison de pratiques de consommation d’alcool entre les sociétés, la typologie dichotomique plurifactorielle « wet » et « dry » a succédé aux classifications précédemment présentées. Cette typologie, dont la terminologie s’inspire du mouvement de tempérance des XIXe et XXe siècles pour une abstinence complète de consommation d’alcool (pays à la consommation « sèche ») contre une consommation régulière (pays à la consommation « humide ») (Jellinek, 1960), classifie les cultures à partir de facteurs géographiques, politiques, économiques, sociaux et culturels, et inclut une analyse du contrôle social (Room et Mäkelä, 2000). La culture de consommation « dry » se caractérise par un haut taux d’abstinence dans la population, une forte consommation d’alcool occasionnelle, souvent de la bière ou des spiritueux dans les festivals ou durant les fins de semaines, et un fort taux de mortalité relié à l’intoxication (surdose), mais peu de problèmes sociaux et de santé liés à l’alcool (Room et Mäkelä, 2000 ; Room, 2001). La culture « dry » est souvent associée aux pays scandinaves, aux États-Unis et au Canada. À l’inverse, la culture « wet » se caractérise par un faible taux d’abstinence, et une consommation régulière de vin lors des repas, même à tous les repas, et une intégration de la consommation dans les normes et valeurs de la culture. Les pays méditerranéens représentent souvent la culture « wet » (Cahalan et Room, 1974 ; Room et Mäkelä, 2000 ; Bloomfield et al., 2003 ; Kuendig et al., 2008).

Cette typologie permet d’associer des modes de consommation à des contextes de consommation et des préférences de type de boisson. En contrepartie, Sulkunen (1986) a démontré un effet d’interrelation entre les cultures du boire en Europe, conséquence de la mondialisation et de l’immigration. Ces phénomènes sociaux ont pour conséquence l’érosion des idéaux types « wet » et « dry ». De ce point de vue, il n’est pas pertinent de systématiquement départager les sociétés en deux profils distincts et d’attribuer un type de pratique à l’ensemble d’une population.

Le champ psychosociologique

La psychosociologie est un domaine qui étudie les interactions sociales des individus dans des situations précises en portant une attention aux réponses des individus à ces interactions, par exemple en termes de comportements, d’émotions, de pensées ou de sentiments (Fiske, 2008). L’approche psychologique « analyse donc principalement ce qui arrive aux gens en tant qu’individu » (Fiske, 2008). Par ailleurs, la psychosociologie est une discipline qui se situe à l’intersection de la psychologie et de la sociologie puisqu’elle se focalise sur l’individu « en tant que personne influencée par ses interactions avec autrui » (Fiske, 2008, p. 15). En ce sens, elle étudie l’effet des structures sociales et interactions sociales à la fois sur le comportement individuel et de groupes de personnes. En alcoologie, les études inspirées de ce champ s’interrogent par exemple sur l’effet du contrôle social, de conditions sociales ou de conditions professionnelles sur la consommation d’alcool. Les dimensions structurelles dans les sociétés sont regardées comme des « agressions » sur l’individu ; le comportement de consommation d’alcool peut ainsi être conceptualisé comme une réponse au stress ou à l’anxiété vécue au sein de la société.

Ainsi Donald Horton (1943-1945) a soulevé l’hypothèse d’une relation entre le niveau d’anxiété et d’insécurité vécue dans une société et les modes d’alcoolisation. Son hypothèse est que plus le niveau d’anxiété et d’insécurité collectif est élevé, plus le niveau global de consommation d’alcool l’est également (Horton, 1943). Selon Horton, « the function of drinking is the reduction of anxiety by any actual pattern of drinking behavior is determined by the relationship between this and related psychological variables, and the cultural conditions of drinking behavior » (Horton, 1943, p. 229). Horton s’est penché sur l’effet d’un système sociétal − son organisation, ses moyens de subsistance (chasseurs, éleveurs, agriculteurs), ses modes de contrôle social, ses valeurs et ses normes − sur le vécu des individus au quotidien et ses répercussions sur l’individu et l’ensemble de la population (répercussions négatives si la consommation devient problématique). Son objectif était de comparer les niveaux de consommation d’alcool entre plus de 70 populations tribales afin d’établir un type prédominant de consommation d’alcool à partir de données issues de l’enquête Cross-cultural Survey of Institute of human relations, à Yale University.

Les travaux d’Horton distinguent trois types de pratiques sur les bases de l’usage, c’est-à-dire la fréquence et la quantité de la consommation d’alcool : forte consommation, consommation de niveau moyen et consommation légère. Le premier type présente une consommation excessive d’alcool et plusieurs épisodes de consommation par jour. Les tribus associées à cette pratique boivent régulièrement jusqu’à une perte de conscience, jusqu’à l’ivresse, associée à des orgies et à une forte quantité par occasion. Le deuxième type présente aussi des épisodes d’intoxication, mais rarement plusieurs fois dans une même journée. La perte de conscience durant la consommation d’alcool est rare et la consommation d’alcool n’est généralement pas excessive. Le dernier type n’est pas associé à l’intoxication, ni à la consommation de liqueurs fortes, ni à une consommation qui atteint l’intoxication. Chaque type établi à partir des mesures d’usage a ensuite été croisé aux moyens de subsistance, aux niveaux d’acculturation de la tribu, à une pratique ou non de sorcellerie et de pratiques sexuelles prémaritales, aux types de breuvages consommés et au niveau d’agression dans la population. Ses travaux montrent que le niveau de stress élevé engendré par un moyen de subsistance insécurisant est associé à une forte consommation d’alcool, tandis qu’une insécurité plus faible associée est associée à une consommation modérée ou légère. Une forte consommation d’alcool a aussi été associée à la sorcellerie et aux agressions, ainsi qu’à la consommation de bière et de vin particulièrement.

Bales (1946-1959) s’inscrit également dans cette approche qui voit la société comme une source de stress et l’alcool comme un bon moyen pour soulager les tensions personnelles. Ses travaux comparatifs entre Juifs et Irlandais (1946) ont identifié quatre attitudes culturelles envers l’alcool, correspondant à des idéaux types entre l’abstinence complète, la consommation rituelle (consommation à visée fonctionnelle pour le groupe ou la culture), la consommation utilitariste et fonctionnaliste (consommation d’ordre médicale ou de satisfaction personnelle), et la consommation conviviale. Une question prédomine les travaux de Bales : pourquoi la société ou le groupe socioculturel consomme-t-elle (il) de l’alcool ? Contrairement à Jellinek, Bales établit qu’il est possible qu’une pratique de boire sociale, rituelle ou cérémonielle, contrôlée par des normes établies et reconnues par le groupe social, puisse ne jamais se développer en une pratique dangereuse pour les membres de la communauté.

Bales a ouvert la voie à d’autres études sur le sujet au cours des années 1970 et 1980 (Heath, 1986b) et a été reconnu par l’OMS (1951) pour avoir contribué à la définition de l’alcoolisme en y intégrant des dimensions de nature socioculturelle au concept de base (Heath, 1976). Enfin, d’autres études ont également étudié l’effet de l’anxiété et du stress collectif sur le niveau d’alcool (Bacon, 1943[11] et Linsky et al., 1985).

Contributions et limites de l’approche socioculturelle

Les typologies socioculturelles appliquent une réflexion sociologique et culturelle sous-jacente aux typologies afin d’évaluer l’impact de la société et de ses structures sur la consommation d’alcool globale ou par habitant. Comparativement à l’approche typologique des comportements pathologiques, on y relève ici l’influence de dimensions externes sur la consommation (organisation sociale, contrôle social), de dimensions spécifiques de la consommation (motivations et contextes sociaux), et de facteurs intégrés à la culture et la société (normes et valeurs en matière d’alcool). Est alors observé et analysé l’éventail des types de pratiques de boire au-delà des comportements pathologiques ou à risques.

En contrepartie selon Room (1984, 1988), le sous-champ anthropologique des typologies socioculturelles omet d’observer les dysfonctionnements dans le système socioculturel lié à l’alcool lorsque la consommation excessive est socialement et culturellement admise et permise. Dans cette optique, ceci revient à considérer que l’alcool offre toujours des gains pour la société ou le groupe socioculturel (Room, 1984). La méthodologie des études anthropologiques, fondée sur des données ethnographiques, est aussi critiquée, notamment en ce qui concerne la difficulté de comparer les sociétés ou les groupes sociaux entre eux (Heath, 1987 ; Room, 1984 ; Marshall, 1976 ; Wilson, 2005).

Par ailleurs, plusieurs auteurs appuient l’idée de la possibilité d’une coexistence de pratiques de consommation d’alcool dans une même société, illustrant une variabilité d’attitudes et de symbolisations en matière d’alcool entre les groupes sociaux (Mäkelä, 1983 ; Levine, 1992 ; Room et Mäkelä, 2000). Par conséquent, le fait d’appréhender le comportement type d’une société particulièrement dans le champ sociologique et les distinctions interculturelles en matière d’alcool est vouée à l’échec.

Finalement, l’influence de la psychosociologie en alcoologie souligne l’effet de facteurs et structures macrosociologiques sur l’individu et son comportement de consommation d’alcool. Certaines structures sociales, que l’individu ne contrôle pas, peuvent ainsi influer sur sa manière de boire et les motivations à consommer. Le champ de la psychosociologie s’est ainsi positionné pour comparer les niveaux globaux de consommation d’alcool entre sociétés ou groupes sociaux, permettant alors de distinguer des « types » de pratiques du boire en observant l’interrelation entre règles et structures sociales sur le vécu des individus (confort ou inconfort social).

Les travaux en psychosociologie ont toutefois une limite importante de généralisation des résultats, puisqu’ils s’appuient la plupart du temps, comme ceux de Bales (1946), sur des données ethnographiques ou de groupes sociaux non représentatifs à l’ensemble des types de sociétés, ou des sociétés modernes (Room, 1988). On leur reproche aussi une mauvaise utilisation du concept de personnalité, évidemment centré sur l’individu, mal adapté à l’examen des pratiques socioculturelles à grande échelle (Room et Mäkelä, 2000). Ces travaux présentent également des limites importantes dans la généralisation des résultats à l’ensemble des sociétés occidentales, particulièrement parce qu’ils s’appuient sur des données ethnographiques de tribus et villages (Jellinek, 1960 ; Mandelbaum, 1965 ; Levinson, 1977 ; Heath, 1986b, 1987 ; Levin, 1990).

Discussion

L’état des connaissances présenté dans ce texte souligne la complexité de l’élaboration d’une typologie en alcoologie et l’étendue des types selon l’approche d’analyse utilisée. Premièrement, les typologies des comportements pathologiques permettent d’observer les pratiques de boire de nature « pathologiques » et classent les buveurs selon le degré de gravité de leur consommation d’alcool (régularité, intensité, effets psychologiques et physiques, effets collatéraux familiaux et sociaux). En contrepartie, elles n’observent que l’aspect problématique de la consommation d’alcool et excluent l’observation des bienfaits qu’elle peut procurer dans des contextes de consommation sociaux acceptés. Gusfield (1996), Raphael (2003) et Peretti-Watel (2004) ont également émis une telle critique par rapport au domaine de la santé publique, arguant que l’étude des comportements dans le domaine de la santé ne considère pas l’environnement dans lequel le comportement s’insère. À cet égard, l’approche pathologique souffre d’un « déficit d’explications compréhensives » d’une majorité de comportements reliés à l’alcool et met de côté plusieurs explications de l’effet de l’environnement socioculturel sur les différents types de pratiques en matière d’alcool.

Les anthropologues réfutent aussi l’utilisation récurrente des typologies « occidentales » de nature pathologique et du concept d’alcoolisme fondé sur des valeurs et des normes occidentales, souvent américaines (Room, 1988). Selon Douglas (1987), l’approche anthropologique va contre l’idéologie que certaines populations ou « races » soient biologiquement plus vulnérables à une consommation dangereuse ou « pathologique ». Dans la tradition anthropologique, la consommation est une expression de la culture, socialement admise et apprise, même si elle tend vers des pratiques dangereuses (Wilson, 2005). Ici, l’objectif est alors d’aller au-delà du concept de « race » et de communauté religieuse en se questionnant sur la valeur normative d’une variable ethnique, ou de communauté socioculturelle, et sur les causes rituelles, cérémonielles et festives de l’acte de boire (voir aussi Marshall dans « Beliefs, behaviors, and Alcoholic Beverages » (1979)).

Parallèlement, Mäkelä (1983) souligne qu’une classification « objective », fondée par exemple sur des critères de normalisation en matière d’alcool souvent retrouvés dans les typologiques socioculturelles, ne peut donner qu’un aperçu des comportements de consommation d’alcool. Selon l’auteur, plusieurs types de pratiques du boire (entre nutritionnel, médicinal, d’intoxication, rituel ou sacré) peuvent se retrouver dans une même société selon les contextes et situations dans lesquels l’alcool est consommé et pourquoi il est consommé, ce qui rend difficile l’observation des distinctions interculturelles en matière d’alcool. Et observé sous l’angle du contrôle social et religieux, Harry Levine (1992), inspiré des travaux de Weber ([1904-1905] 2004) et Durkheim ([1951] 1979), reconnait aussi la possibilité d’une cohabitation entre plus d’un type de pratiques du boire dans une même société. Or, la plupart des typologies socioculturelles ont pour objectif de comparer des types « nationaux » de consommation d’alcool ; elles définissent alors des idéaux types de pratiques de boire dans le but de distinguer une société par rapport à une autre. Cependant, un tel objectif s’avère souvent difficile à atteindre puisque ces études n’utilisent pas des données de même nature (voir entre autres la critique de Jellinek apposée à Ullman, 1960).

Ceci soulève la possibilité d’une multitude de types de pratiques en fonction des situations et contextes de consommation d’alcool. Or, les approches typologiques classiques ne considèrent pas l’intravariabilité des types de pratiques au sein d’une même population. Mais en plus, le domaine de l’alcoologie souligne la distinction des pratiques du boire selon les caractéristiques sociales des membres des groupes sociaux (Carpenter, 2000 ; Narcisse, 2000 ; Mäkelä et al., 2006 ; Wilsnack et al., 2009 ; Paradis et al. 2010 ; Bond et al., 2010 ; Grittner et al. 2012 ; Paljärvi et al., 2013). Par conséquent, il est également possible d’observer une « mosaïque d’expressions socioculturelles distinctives » de pratiques collectives de boire dans les structures sociétales, en relation avec les situations et les contextes spécifiques associés à la consommation d’alcool. Cependant, le fait d’étudier l’étendue des pratiques collectives de boire dans un cadre d’analyse multidimensionnel et en fonction des caractérisations sociales des buveurs et des buveuses est rarement l’objectif des typologies classiques, qu’elles soient de la tradition de l’approche pathologique ou socioculturelle.

Conclusion

Les approches présentées dans ce texte nous informent sur la nécessité de considérer trois dimensions essentielles dans l’élaboration d’une typologie : (1) l’usage qui est une dimension centrale de l’approche pathologique, (2) la contextualisation de l’acte de boire qui est au coeur des approches anthropologiques et sociologiques, et (3) la motivation à boire mise en évidence dans les approches psychosociologiques. Cependant, ces trois dimensions ne sont jamais mises en relation dans les typologies. Déjà plusieurs études en épidémiologie sociale considèrent important d’intégrer la notion de contexte pour appréhender les pratiques sociales et ainsi développer de nouvelles stratégies de promotion de la santé (Cockerham, 2005 ; Frohlich et al., 2001). En alcoologie, plusieurs études (voir notamment Butt et al., 2011, Demers et al., 2002 ; Kairouz et Greenfield, 2007) soulignent également l’association entre l’environnement social et la pratique de consommation d’alcool. En phase avec ces travaux et à la lumière des limites en alcoologie soulignées précédemment, il s’avère dès lors important de redéfinir l’expression « type » d’une pratique de boire en soulignant sa nature multidimensionnelle (en fonction de l’usage, des contextes et des motivations sous-jacentes à la consommation d’alcool), et sa variabilité sociale, puisque les pratiques du boire sont socialement structurées. Cet article ouvre la voie pour de futures réflexions conceptuelles et méthodologiques afin d’optimiser notre compréhension et l’évaluation des modes d’alcoolisation ici et ailleurs.