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Lettré de première génération, Jacques Labrie était le prototype du médecin du XIXe siècle, c’est-à-dire un notable investi d’une mission sociale, impliqué dans toutes les sphères de la vie publique. Médecin, homme politique, chercheur et historien, personnage en vue du village de Saint-Eustache, unanimement respecté, il a consacré la plus grande part de ses revenus à des projets d’utilité publique comme la mise sur pied d’écoles, à tel point que sa mort prématurée, en 1831, a laissé sa famille dans le dénuement. Impliqué dans le Parti patriote, ami de Louis-Joseph Papineau, il est aussi l’auteur de la première Histoire du Canada, qui comportait non seulement une synthèse historique mais aussi des chapitres consacrés à la géographie et à l’économie du pays. Six ans après la mort de son auteur, cette Histoire du Canada attendait encore d’être publiée, bien que l’Assemblée législative ait voté les crédits nécessaires, parce que le Conseil législatif refusait de sanctionner le projet. Entreposé depuis 1831 dans le bureau du notaire Girouard, à Saint-Benoît, le manuscrit a été détruit dans la foulée de la répression de l’insurrection de 1837. Ironiquement, lord Durham déclarait quelques mois plus tard « c’est un peuple sans histoire et sans littérature ».

Jonathan Lemire nous offre ici à la fois une nouvelle biographie du personnage (Auguste-Honoré Gosselin en avait publié une première en 1907, intitulée Le docteur Labrie, un bon patriote d’autrefois) et la publication d’un bon nombre de documents inédits de sa main. Lemire a choisi d’exposer tous les aspects de la vie de Labrie, son enfance, ses études, sa vie familiale et ses activités de médecin, d’officier de milice, de politicien, d’éducateur, de journaliste et d’historien. L’intérêt de l’ouvrage est incontestable, qu’il s’agisse de mieux connaître le mouvement patriote, les circonstances et les conflits qui ont conduit à l’affrontement de 1837 ou, plus simplement, la pratique médicale au XIXe siècle et l’histoire locale de Saint-Eustache.

Quant au choix des textes présentés, Lemire s’est consacré en priorité à des inédits tirés de manuscrits et de fonds d’archives, un choix qui se justifie dans la mesure où ces textes étaient peu accessibles. On y trouve un peu de tout : la correspondance personnelle de Labrie, où il est question à la fois d’affaires personnelles, de la politique et surtout, des recherches et de la rédaction de l’Histoire du Canada, ses dissertations médicales au sujet de la fièvre durant le rhume ou des maux de dents, des comptes rendus d’assemblées et des documents officiels d’un intérêt parfois douteux (comme la licence médicale de Labrie...). Parmi les plus intéressants de ces documents, mentionnons l’article sur le pont de Saint-Eustache (p. 214) qui donne une bonne idée des conflits locaux de l’époque et le compte rendu d’un discours de Labrie (« Assemblée constitutionnelle ») qui résume très bien les enjeux politiques du moment. Les débats entourant la publication de l’Histoire du Canada fournissent un bel exemple de la mauvaise foi des représentants de la minorité dominante qui s’opposaient alors à tout projet d’utilité publique, et dont la mesquinerie est directement responsable de la perte du manuscrit en 1837, puisqu’ils avaient saboté sa publication en 1831.

Le clou de l’ouvrage est, sans conteste, les « Notes sur l’histoire du Canada ». Ce document restait jusque-là à peu près inconnu ; Gosselin n’en mentionnait que vaguement l’existence. Ce manuscrit de 90 pages, conservé au Grand Séminaire de Québec, avait de quoi susciter la curiosité : s’agirait-il d’une première version de l’Histoire du Canada ? Permettrait-il d’avoir une bonne idée de la teneur du livre disparu ? Il s’agit en fait d’un exposé assez factuel des principaux événements historiques de 1497 à 1791, qui ne comporte que fort peu de commentaires ou d’éléments d’interprétation. Il est suivi par un « programme de l’histoire du Canada », une série de questions comparables à des questions d’examen, ce qui semble indiquer que les notes ont été écrites dans un but éducatif, et par un second texte portant sur la période de 1790 à 1812. Il est intéressant d’y constater l’absence de certains thèmes qui seront mis en vedette dans les versions suivantes de l’histoire du Canada. Par exemple, il n’y a pas un seul mot sur l’équipée de Dollard des Ormeaux, sur le massacre de Lachine, sur la fondation de Montréal, sur le rôle de Jeanne Mance, sur la résistance de Madeleine de Verchères, etc. Dans la seconde partie, portant sur la période 1791 à 1812, Labrie maintient une position très nuancée lorsqu’il traite de l’affrontement entre l’assemblée et les gouverneurs canadiens, reconnaissant que la responsabilité des conflits ne se situait pas seulement d’un côté. Chose amusante, les notes commencent par la découverte du Canada par Sébastien Cabot en 1497 et non par l’arrivée de Jacques Cartier. Nous n’en étions pas alors à cette fameuse controverse au sujet du « véritable » découvreur du Canada...

Si les quelque 200 pages de documents dépouillés représentent un travail considérable et digne d’éloges, il faut toutefois déplorer l’absence des textes les plus importants de Labrie, soit les articles historiques parus dans le Courrier de Québec et La bibliothèque canadienne ainsi que l’ouvrage Premiers rudiments de la Constitution britannique. Il est vrai que ces textes sont plus faciles d’accès, mais en raison de cette lacune, on peut difficilement voir dans l’ouvrage un « portrait complet de l’homme », d’autant plus que les grandes lignes de sa pensée historique et politique n’y sont pas même esquissées, l’auteur s’en étant tenu à une présentation très factuelle de sa vie et de son oeuvre. Lemire ne semble pas avoir estimé à sa juste valeur l’importance de son sujet, car Labrie s’est probablement fait le meilleur interprète du projet patriote, dont l’originalité consistait à reconnaître l’appartenance à la nouvelle mère-patrie britannique et à s’appuyer sur les droits de citoyens britanniques pour obtenir la reconnaissance des droits collectifs des Canadiens tout en assurant tranquillement le développement culturel et économique essentiel à leur épanouissement ? un projet qui, comme on le sait, s’est révélé un échec. Rendre justice à la pensée de Labrie représenterait une tâche autrement plus importante, car l’absence de la pièce maîtresse de son oeuvre rend nécessaire un travail de reconstitution et d’interprétation. C’est pourquoi l’ouvrage de Lemire se présente davantage comme un outil de travail pour les chercheurs et les curieux que comme une véritable synthèse de l’oeuvre de Labrie destinée au grand public.