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Une monographie qui invite à découvrir une région, un pays dirait l’auteur, une monographie de municipalité, de village selon le titre, non pas de paroisse. Qu’a donc de particulier Notre-Dame-de-la-Salette ? De s’être développée depuis la fin du XIXe siècle sur la Basse-Lièvre au nord de l’Outaouais et d’avoir été village dans la grande municipalité de Portland avant de devenir paroisse et municipalité et, pour un temps, partie de la ville de Buckingham, donc dans une région tournée vers Hull, Ottawa et l’Ontario. S’y sont rencontrés des Canadiens français et des Irlandais catholiques, des Britanniques d’autres dénominations religieuses et un certain nombre d’immigrants européens.

Des montagnes arrondies dominent le paysage de part et d’autre de la rivière du Lièvre qui se jette dans l’Outaouais après avoir quitté en cascades le plateau laurentien. Le sol est constitué de dépôts d’argile, de sable et de gravier, ce qui produit une terre arable de qualité très inégale. Le sol, couvert d’une très riche forêt, renferme divers minerais de valeur industrielle (feldspath, graphite, phosphate, mica, quartz), ce qui a donné lieu à des activités minières importantes. Tels sont les éléments fondateurs de Notre-Dame-de-la-Salette. Le temps, la société ambiante et les habitants ont fait le reste.

Deux courants de colonisation se rencontrent dans la région dès la fin du XIXe siècle : l’un, anglophone, évoqué par des noms de lieux comme Buckingham, Portland, Bowman, l’autre, francophone, évoqué par Notre-Dame-de-la-Salette, Villeneuve, Val-des-Bois. On y vient à l’origine pour récolter des fourrures puis pour y créer des terres agricoles et y exploiter la forêt et les gisements minéraux. Quels rapports s’établirent entre les colonisateurs de l’un et l’autre courant ? Au départ, les anglophones sont favorisés parce qu’ils s’installent dans des cantons concédés à des chefs de cantons anglophones. Ils le sont aussi parce qu’ils sont les premiers venus, mais de quelques décennies seulement. Majoritaires en 1861, ils sont déjà dépassés par les francophones en 1921. L’auteur explique que les premiers ont occupé les terres sablonneuses plus faciles à cultiver, laissant aux seconds les terres argileuses plus exigeantes. On peut penser que ceux-ci ont aussi fourni le gros de la main-d’oeuvre dans la forêt et les mines. Enfin il faut noter que, unis autour de leurs églises et de leurs écoles, l’un et l’autre groupes ont constitué des communautés locales séparées et imprimé leur marque dans le paysage : le hameau anglophone, le village rue francophone. Cela est particulièrement visible dans le canton de Portland où les anglophones dominent à l’ouest de la rivière et les francophones, à l’est qui est devenu la municipalité de Notre-Dame-de-la-Salette après la partition du canton en 1966 et qui le redeviendra en 1980 après une courte fusion de cinq ans avec Portland ouest dans la grande ville de Buckingham. On comprend pourquoi les rapports ethniques n’occupent pas un espace particulier dans l’ouvrage : mon village et mes ancêtres de toujours, c’est Notre-Dame-de-la-Salette, dont on veut célébrer le 125e anniversaire. Mais la géographie et l’histoire l’imposaient, Pierre Louis Lapointe ne perd jamais les autres de vue dans sa monographie.

D’ailleurs, il porte d’abord son regard sur la vallée de la rivière du Lièvre, en particulier sur les cantons de Buckingham, Portland, Villeneuve et Bowman. Il décrit « ce pays de l’argile », le peuplement, l’exploitation des ressources, traite des fourrures, industrie du bois, activité minière et agriculture, raconte les luttes menées pour obtenir ou créer les services : des routes locales bien raccordées à celle de la vallée de l’Outaouais et, plus tard, au chemin de fer, le transport des biens et des personnes, les postes, le téléphone, l’électricité. Les postes dépendent du fédéral qui a ses exigences et ses préférences. L’électricité est produite par la compagnie MacLaren aux High Falls sur la Lièvre, mais il faudra une longue suite de résolutions, la première en 1931, d’infinies négociations et la création de la Coopérative d’électricité de Papineau-Ouest pour en venir à une entente en 1945. Rien ne se fait sans peine ni patience. Mais l’intelligence, l’imagination, la ténacité et les bonnes relations finissent toujours par triompher.

Cinq chapitres racontent l’histoire des grandes institutions de la communauté après quelques pages sur les rapports aux gouvernements provinciaux et fédéraux. On y retrouve, bien sûr, des échos des luttes pour le développement de la région. La municipalité, la commission scolaire et la paroisse sont pour l’essentiel des copies des modèles imposés par les lois et les coutumes communes à toute la société, mais les conditions locales, les événements, heurs et malheurs, l’arrivée plus ou moins tardive des innovations et, surtout, les personnages, maires, conseillers, commissaires d’école, curés et citoyens engagés leur donnent vie, les marquent de traits qu’on ne retrouve pas ailleurs, ce qui invite à la comparaison.

Enfin, une partie de l’ouvrage porte sur la mémoire. De quoi se souvient-on ? D’abord des grands malheurs qui ont frappé la vallée et Notre-Dame-de-la-Salette : le « grand feu du 1er mai 1903 », les éboulis, celui du 22 avril 1896 qui a fait disparaître le lac Tamo ou Tôma et offert aux habitants une « pêche miraculeuse », celui de Poupore le 11 octobre 1903, qui déplace près de 100 acres de terre arable sur une distance de 300 pieds, celui du 26 avril 1908 à Notre-Dame-de-la-Salette, le pire – « l’avalanche de la mort » – qui tue 34 personnes. Au-delà de ces événements naturels phares, on aime se rappeler les légendes, anecdotes, faits notoires de tous ordres qui ont marqué la communauté, mais ce sont les personnes, leurs labeurs, leurs rôles, modestes ou exceptionnels qui retiennent l’attention. Peu de texte, mais beaucoup de photos qui ouvrent une fenêtre sur la vie, cette vie profonde aux mille facettes dont aucun propos n’épuise le sens.

Mon village, mes ancêtres ajoute une pièce importante à notre déjà très riche collection de monographies locales et régionales, d’autant plus importante qu’elles sont plus rares dans les pays de l’ouest du Québec. Tous ceux qui, au-delà des lieux communs sur la Grande Noirceur et la Révolution tranquille, cherchent à comprendre le passé des régions et des petits pays découvriront, dans ce livre de Pierre Louis Lapointe, des traits communs à tous, mais bien davantage des particularités qui permettront de préciser les détails de la grande mosaïque anthropologique du Québec.