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L’ouvrage collectif dirigé par Gérard Bouchard et Bernard Andrès fait partie d’un champ de recherche en forte croissance portant sur les études interaméricaines dans une perspective interdisciplinaire. Déjà bien développé depuis quelques années aux États-Unis, ce champ compte encore relativement peu de représentants au nord de la frontière, et particulièrement francophones ou bilingues. Quelques collectifs se penchent sur la littérature de plusieurs pays (celles du Brésil et du Québec, sous la direction de Michel Peterson et de Zilà Bernd, 1992, ou de l’Amérique du Nord, sous la direction de Jaap Lintveltet alii, 1998), tandis que d’autres élargissent leur champ de recherche pour inclure les Amériques en général, tout en abordant des thèmes particuliers situés à l’intersection des sciences humaines et sociales (Patrick Imbert sur les jardins des Amériques, 2006 ; Chanady et alii sur divers sujets liés aux Amériques, dont le mythe auquel sont consacrés cinq chapitres, 2006). Le livre de Bouchard et Andrès est donc un ajout important à cet ensemble, qui permet de situer le Québec dans un contexte hémisphérique et de mieux comprendre les convergences et divergences par rapport à d’autres sociétés du Nouveau Monde.

Mythes et sociétés des Amériques se penche sur l’émergence, la fonction et la transformation du mythe comme force de cohésion et de ralliement identitaire dans les Amériques francophone, anglophone, hispanophone, lusophone et autochtone. Contrairement à de nombreuses publications collectives, la plupart des contributions dans ce livre ont fait suite à une collaboration entre chercheurs qui se sont réunis à plusieurs reprises dans des ateliers et colloques, ce qui donne une plus grande cohérence au recueil, dont les contributeurs se citent régulièrement. En dépit de la grande variété de sujets de recherche et d’approches disciplinaires (sociologiques, littéraires, historiques, culturelles, anthropologiques), le livre donne l’impression non pas d’un ensemble hétéroclite d’articles, mais d’une étude qui cible une problématique commune. Cette cohérence est donnée en grande partie par les deux chapitres charnières de Gérard Bouchard sur les difficultés de créer une « mémoire longue » dans des pays nouveaux dont l’histoire coloniale et postcoloniale est courte, et sur la nature du mythe comme manifestation universelle. Ce cadre explique le rôle du mythe comme mécanisme identitaire, et souligne l’importance de la transformation et de l’adaptation des mythes dans un contexte multiculturel (indigène, européen et africain). Les divers chapitres approfondissent certains aspects du mythe dans les Amériques pouvant être reliés à ce cadre. Le volume donne ainsi un aperçu général d’une problématique, ainsi que des exemples représentatifs de plusieurs mythes importants, qui permettent au lecteur d’en cerner les enjeux principaux.

Comme la plupart des collectifs portant sur les Amériques, celui-ci est constitué de trois catégories de chapitres : théoriques ou portant sur la problématique générale (ceux de Gérard Bouchard), comparatifs, et consacrés à une seule aire culturelle. Parmi les chapitres véritablement comparatifs se trouve l’analyse de la figure du pionnier par Louise Vigneault. Les représentations du pionnier aux États-Unis, au Canada anglais et au Québec sont comparées afin d’en relever les différences, tels l’importance de l’individualisme au sud de la frontière, l’accent sur la communauté dans le Canada anglais, et l’ambivalence de la figure au Québec, où le pionnier a été critiqué par l’Église, mais valorisé par des artistes comme Riopelle. Jean Morency effectue une comparaison du personnage mythique Évangéline aux États-Unis, où elle a incarné le rêve américain, et en Acadie, qui a adapté le poème de Longfellow comme mythe du Grand Dérangement. Michel Nareau pour sa part, traite du baseball comme mythe national états-unien incarnant l’égalité, la démocratie et la fraternité, et de sa contestation par divers écrivains aux États-Unis, au Québec, au Canada anglais et à Porto Rico. Quant à Janusz Przychodzen, il analyse la figure du chien chez trois auteurs hispano-américains de pays différents, tout en la situant dans le contexte de la Conquête et de la mythologie autochtone.

Dans la catégorie des travaux comparatifs, mais pas dans le sens traditionnel du terme, figurent les textes qui adoptent une approche transaméricaine. Le chapitre de Patrick Imbert, par exemple, sur l’importance des figures de la route, de la rupture et de la réussite dans tout le Nouveau Monde comme symbole d’Éden et de recommencement pour les Européens fuyant leurs conditions de vie, a des visées transaméricaines. Zilà Bernd, pour sa part, se concentre sur la figure du nouveau-né, qui représente soit le recommencement, soit la désillusion dans le cas de sa mort, dans différentes sociétés des Amériques. La contribution de Bernard Andrès cible la figure de Pierre Le Moyne d’Iberville, grand défenseur de l’Amérique française et du rêve français transaméricain, qui persiste dans des avatars différents jusqu’à nos jours.

Plusieurs travaux sont aussi consacrés à une société en particulier. Maximilien Laroche se penche sur Haïti à la veille de son indépendance avec son analyse de la représentation de Macandal, héros de la lutte antiesclavagiste. Son travail a une dimension comparatiste importante, car il étudie diverses interprétations de cette figure, en Haïti, à Cuba et en République dominicaine, tout en établissant des liens avec d’autres figures mythiques dans les Amériques. La mythologie autochtone du Canada est bien représentée par Rémi Savard, qui se concentre sur la figure du trickster (celui qui gagne par la ruse) dans les contes. Quant à Francis Utéza, il analyse la figure de Tiradentes, conspirateur anticolonial du Brésil, à travers la poésie de Cecilia Meireles.

Rédigé entièrement en français, Mythes et sociétés des Amériques réunit des chercheurs francophones du Canada d’origines diverses, ainsi que les Brésiliens Zilà Bernd et Francis Utéza. Comme les autres ouvrages collectifs, rédigés en français ou bilingues sur les Amériques, il apporte un correctif important aux collectifs états-uniens, qui laissent souvent de côté le Canada, et a fortiori le Québec, se concentrant sur les États-Unis et l’Amérique latine.