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Notre recherche, à caractère exploratoire[1], porte sur les représentations sociales des gestionnaires à propos des personnes ayant eu une expérience d’alcoolisme ou de toxicomanie. Plus précisément, elle vise à mieux comprendre les représentations à l’origine des décisions des dirigeants dans l’embauche ou la mise à l’écart d’une personne ayant un passé récent marqué par la surconsommation de substances psychoactives (alcool et drogues illégales). Notre objectif est ici de montrer comment la théorie des représentations sociales peut contribuer à la compréhension du processus d’intégration socioprofessionnelle des toxicomanes.

L’étude de Manning et White (1995), sur les attitudes des employeurs concernant l’embauche de personnes qui ont connu des problèmes de santé mentale, a montré que l’intégration au travail des alcooliques et toxicomanes est encore lointaine. En effet, 73 % des 200 gestionnaires d’entreprises interrogés disaient ne pas vouloir recruter des alcooliques (contre 66 % en ce qui concernait les schizophrènes et 54 % les dépressifs). Les auteurs croient que les préjugés et l’ignorance des employeurs déterminent souvent l’employabilité de ces personnes.

Plusieurs écrits incitent les gestionnaires à dépister (au sens de sélectionner et d’exclure) les « employés-problèmes » (Sell et Newman, 1992). À part les tests anti-drogues, les outils qu’utilisent les dirigeants pour repérer les employés susceptibles d’être jugés à risque sont peu connus. C’est pourquoi nous nous sommes intéressés aux représentations sociales des gestionnaires : comme grille de lecture de la situation et comme guide pour l’action.

Les représentations sociales

La théorie des représentations sociales (Moscovici, 1976) a donné lieu, dans les années 1980, à deux directions de recherche : la théorie du Noyau central (Abric, Flament, etc.) et celle des Principes organisateurs (Doise, Clémence, etc.). La première insiste sur le caractère consensuel de certains éléments des représentations sociales (Abric, 1994), et la deuxième sur les différences à partir des Principes organisateurs d’une représentation sociale (Doise, 1990). Sauf quelques tentatives, à notre connaissance (Moliner, 1995), ces deux directions de recherche n’ont pas encore trouvé de pistes de rapprochement ; nous avons tenté d’en esquisser une. Avant de montrer comment nous avons utilisé ces deux approches dans notre analyse, nous les présentons brièvement.

La théorie du Noyau central : une approche structuraliste

La théorie du Noyau central[2], élaborée par Jean-Claude Abric (1987), est une approche structuraliste de l’organisation et du fonctionnement de la représentation sociale. Selon cette perspective, toutes les représentations s’organisent autour du Noyau central, sous-ensemble fondamental de la représentation, qui en détermine à la fois la signification et l’organisation. Deux facteurs caractérisent le Noyau central (Moliner, 1994a, Vergès, 1994) : un facteur quantitatif, primordial, et un autre, qualitatif, important. En ce qui concerne l’aspect quantitatif, les éléments centraux sont acceptés par tous les membres du groupe. Cet aspect est aussi primordial car il est la condition sine qua non du Noyau central. Cela signifie que nous devrions repérer les opinions partagées par la majorité des gestionnaires au sujet de l’intégration professionnelle des toxicomanes pour identifier les éléments centraux des représentations. L’aspect qualitatif du Noyau central tient à ce qu’il comporte plusieurs éléments dont l’absence peut déstructurer la représentation et lui donner une autre signification. Dans cette étude, parmi les éléments partagés par la majorité des gestionnaires, nous devrions en trouver quelques-uns décisifs dans leur interprétation.

Le Noyau central a de la sorte deux fonctions : générer des significations et organiser la représentation. Mais sa propriété essentielle reste sa capacité à résister dans le temps. Le Noyau central contient les éléments les plus stables de la représentation. Il était donc primordial pour nous d’établir les éléments qui constituent ce Noyau central, car leur analyse permet de comprendre les fondements de la position des gestionnaires au sujet de l’intégration des toxicomanes et leur comportement dans le processus d’embauche.

Cependant, les éléments périphériques des représentations sociales ont aussi un rôle important dans la dynamique représentationnelle. Les éléments périphériques, même s’ils dépendent totalement des éléments centraux, ont des fonctions indispensables pour le fonctionnement de la représentation sociale. Ils facilitent, grâce à leur souplesse, l’adaptation du groupe aux changements, considérés comme réversibles, du contexte social (Flament, 1994). Mais l’expérience individuelle peut aussi amener une position précise dans le cadre de la représentation sociale. De cette façon, les éléments périphériques permettent des modulations individuelles et la justification d’un comportement inhabituel. Ainsi, le Système périphérique conserve et, en même temps, protège le Noyau central en lui épargnant des modifications. L’analyse du contexte dans le fonctionnement d’une représentation sociale a amené Abric (1998) à mettre en relief le caractère activé ou non activé d’un élément. Un élément est activé s’il ressort au premier plan dans une situation concrète de communication, et ne l’est pas quand il participe à la signification de la représentation, mais que son utilisation est limitée. Un élément non activé peut être absent ou rarement présent dans le discours, soit parce qu’un effet de normativité intervient (un sujet tabou), soit parce qu’il n’est plus pertinent dans les circonstances concrètes. Un élément central non activé peut être ainsi à l’origine d’un raisonnement qui justifie, par exemple, dans notre étude, les décisions des gestionnaires qui en général ne correspondent pas aux normes sociales.

Doise et les Principes organisateurs d’une représentation sociale : une approche bourdieusienne

Selon Willem Doise (1990), les interactions des acteurs sociaux se construisent dans un équilibre, à l’intérieur de rapports de communication. Cette dynamique symbolique, quand elle se constitue autour de problèmes investis d’une forte signification, entraîne des prises de positions liées à l’appartenance sociale des acteurs. L’appartenance sociale conduit donc, pour Doise, à des prises de positions individuelles. Le contexte social immédiat peut aussi induire des différences de position. Selon cet auteur, les interactions sociales ont un caractère symbolique et participent à la construction identitaire. Dans notre étude, cela signifie que les caractéristiques individuelles des gestionnaires, leur appartenance sociale et de groupe, leur statut, leur position et le contexte peuvent ainsi influencer leurs représentations sociales. La communication des gestionnaires avec les autres acteurs du champ social peut engendrer également des variations dans les représentations. Il y a donc une double source de variation qui peut conduire à « une multiplicité apparente de prises de positions qui sont pourtant produites à partir de Principes organisateurs communs » (Doise, 1990). Le rôle des représentations sociales est d’organiser en métasystème les processus symboliques qui soutiennent le fonctionnement des dynamiques sociales.

Les principes sur lesquels se constituent les représentations sociales ont, selon Doise, une double fonction. Ils sont, premièrement, générateurs de prises de positions. Chaque intervention dans le champ symbolique du groupe peut inciter des échanges afin de stabiliser de nouveau le rapport de force à l’intérieur du groupe. L’intensité de ces échanges est à la mesure de l’enjeu de cette intervention pour la mise en question de la représentation. Ces interactions sont modelées par des représentations sociales qui constituent des schèmes pour ces interprétations et, en conséquence, produisent des prises de position individuelles. Cela suggère une autre fonction importante des principes constitutifs des représentations sociales – l’organisation des différences individuelles. Les représentations sociales donnent ainsi aux individus des points de référence communs, qui deviennent, en même temps, des sources de différences individuelles.

En résumé, la théorie du Noyau central, d’inspiration structuraliste, est beaucoup centrée sur les représentations comme produits sociocognitifs. Pour cette théorie, le contenu de la représentation sociale est liée à l’appartenance à un groupe social et à l’existence d’un objet précis de représentation (Moliner, 1995). Dans notre cas, il s’agit d’étudier les représentations sociales du groupe des gestionnaires en lien avec le thème de l’intégration professionnelle des toxicomanes. Sur quelles représentations s’érigent le discours et le comportement des gestionnaires relativement à l’intégration professionnelle des toxicomanes ? Quels sont le contenu et la structure (le Noyau central) de ces représentations sociales ?

Par contraste, la théorie d’inspiration bourdieusienne de Doise explique les dynamiques représentationnelles par la situation de communication, donc par les rôles et les positions dans un champ social, où les personnes adoptent des points de vue différents, à partir des mêmes Principes organisateurs, en fonction de leur appartenance sociale. Cette deuxième perspective semble particulièrement appropriée à l’analyse des représentations sociales des gestionnaires comme produits des dynamiques sociales, de rôles, de statuts et de pouvoir présentes dans les organisations. Comment les représentations sociales des gestionnaires se sont-elles adaptées aux pressions symboliques de différents acteurs sociaux : les syndicats, les mouvements sociaux ou le gouvernement ? Dans quelle mesure les caractéristiques individuelles (genre, âge ou formation) ou organisationnelles (taille de l’entreprise, propriété, syndicalisation ou secteur d’activité) peuvent-elles influencer les représentations sociales des gestionnaires ?

L’analyse des représentations

Malgré la difficulté de l’analyse (Abric, 1994), l’entretien comme méthode de collecte des données a prouvé son utilité et sa pertinence dans plusieurs études sur les représentations sociales. C’est une technique complexe, caractérisée par la production du discours, dans des situations réelles de communication. Par conséquent, la situation d’énonciation, le statut de l’énonciateur, le comportement, le statut de l’intervieweur, etc., influencent beaucoup la production verbale des sujets, ce que Abric (1994) considère comme une difficulté dans l’analyse. En même temps, que l’entretien produise un discours situé dans un contexte, peut être un avantage et aider à saisir le fonctionnement des représentations sociales dans des situations concrètes de communication.

Notre travail a consisté en une analyse de contenu d’un corpus de données obtenues lors d’entretiens semi-directifs auprès de 20 dirigeants ou de gestionnaires provenant d’entreprises de Montréal et de Québec. L’échantillonnage visait la représentativité des gestionnaires selon des critères démographiques comme l’âge, le genre et la formation. En ce qui concerne la formation, nous avons retenu trois catégories : formation économique (MBA, ressources humaines ou relations industrielles), formation en sciences humaines (psychologie, sociologie, sciences de l’orientation) et formation non spécialisée. Des caractéristiques des entreprises aussi ont été prises en considération : la taille (grande, petite et moyenne entreprise), la propriété (privée, publique et parapublique) et le secteur d’activité (services ou production). La syndicalisation des entreprises a été également prise en compte dans l’analyse des données. Nous avons utilisé le logiciel informatique « NVivo » pour effectuer une analyse de premier niveau du corpus, en vue de faire ressortir le contenu et la structure des représentations étudiées et de saisir leur variation en fonction des caractéristiques des gestionnaires et des entreprises.

La mise en relief d’une structure du corpus a commencé par la catégorisation et l’enregistrement de tous les éléments pertinents afin de les classer par thèmes (Ghiglione, 1980). La catégorisation a été effectuée à partir des critères suivants : pertinence par rapport au sujet d’étude, exhaustivité des thèmes, exclusivité des thèmes (le même fragment de discours ne pouvait pas être lié à plusieurs thèmes) et objectivité. Cette approche thématique a facilité la mise en évidence des « éléments qui décrivent la représentation » (Vergès, 2001). Tous les thèmes ont été formalisés dans des propositions explicites et exhaustives de la manière la plus générale possible pour englober toutes les nuances d’expression des sujets. Nous avons trouvé parfois nécessaire l’utilisation de métaphores. Pour déterminer la fréquence des thèmes, chez un même informateur et dans l’ensemble du corpus, nous avons identifié tous les entretiens ayant au moins une expression en relation avec le thème, en distinguant en même temps les cas où un même thème revient plusieurs fois dans le cadre d’un seul entretien. Nous avons aussi relevé toutes les variations d’expression des sujets pour nuancer et compléter la formalisation des thèmes. La visualisation des schèmes sociocognitifs les plus importants des représentations sociales étudiées a été possible grâce à l’utilisation d’un diagramme causal générique (Huberman et Miles, 1991). Il a été construit à partir de l’analyse des relations de causalité entre les thèmes. Le diagramme inclut également les informations suivantes : le nombre de relations causales reliées à chaque thème, le sens de ces relations, la fréquence des thèmes et les caractéristiques des entreprises d’origine des répondants qui ont formulé ces « thèmes » (taille, syndicalisation, type de propriété et secteur d’activité).

L’analyse a été effectuée sur la base des concepts-clés des deux théories discutées précédemment. « La théorie des représentations sociales n’exclut nullement que les individus diffèrent entre eux dans les rapports qu’ils entretiennent avec ces représentations. Mais elle implique que ces variations dans les prises de position sont elles-mêmes organisées d’une manière systématique » (Doise, 2001). Les Principes organisateurs sont ainsi les dimensions sur lesquelles les gestionnaires se positionnent à l’égard du problème d’intégration des toxicomanes. Ce sont les thèmes qui ont un niveau de généralité qui permettent des positions multiples ; par exemple la généralité de l’affirmation que « la toxicomanie est un problème » et son incidence sur le discours des gestionnaires permet de la catégoriser comme principe organisateur. Les éléments des représentations dans l’acceptation de l’école d’Abric, par contre, n’ont pas un niveau de généralité suffisant pour laisser place aux interprétations individuelles. L’affirmation que « la toxicomanie est un problème pour la productivité individuelle » est suffisamment univoque pour être catégorisée comme élément représentationnel. Ces éléments peuvent être partagés, ou non, par le groupe entier. Ils peuvent également, ou non, participer à la signification générale de la représentation. Dans ce cas, il s’agit des éléments centraux ou, respectivement, périphériques.

La représentation sociale de la toxicomanie et sa confrontation à la représentation sociale de l’entreprise

L’une des fonctions importantes des représentations sociales est d’orienter le comportement des individus (Moscovici, 1989) ; aussi, la meilleure façon de comprendre le comportement d’un groupe social, dans notre cas les dirigeants ou des représentants d’entreprises, est d’en analyser les représentations sociales.

L’intégration des personnes qui consomment des substances psychoactives mobilise dans le discours des dirigeants d’entreprises deux représentations sociales : leur représentation sociale de la toxicomanie (RST) et leur représentation sociale de l’entreprise (RSE). En utilisant les concepts d’Abric et de Doise, l’analyse de contenu des entretiens a montré que la RST a polarisé les prises de positions selon deux Principes organisateurs : « le problème de la toxicomanie » et « la source de la toxicomanie ». Le principe organisateur « le problème… » a généré l’élément « la toxicomanie comme problème (obstacle) social » et l’élément « la toxicomanie comme problème personnel (souffrance) ».

Le second principe organisateur, « la source du phénomène », reflète en partie la même tendance à responsabiliser les individus. On peut supposer qu’il y a deux éléments créés par ce principe : « la source est dans l’individu » et « la source est dans la société ».

Figure 1

Les objets de représentation ressortis de la situation de communication provoquée par les entretiens

Les objets de représentation ressortis de la situation de communication provoquée par les entretiens

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Figure 2

Les Principes organisateurs et les éléments centraux de la représentation sociale de la toxicomanie

Les Principes organisateurs et les éléments centraux de la représentation sociale de la toxicomanie

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La représentation sociale de la toxicomanie (RST)

Deux Principes organisateurs soutiennent les prises de positions des gestionnaires au sujet de la toxicomanie, à savoir le problème de la toxicomanie et la source de la toxicomanie. Dans le paragraphe suivant, nous présenterons les éléments qui fondent le raisonnement social des gestionnaires en ce qui a trait à l’intégration socioprofessionnelle des toxicomanes.

Le problème de la toxicomanie et de l’alcoolisme

La toxicomanie et l’alcoolisme comme problème (obstacle) social. Il existe plusieurs chaînes logiques repérables à l’aide du diagramme causal[3] qui font du thème problème un élément-clé de la représentation (RST). De cette manière, la personne qui consomme des substances psychoactives est considérée comme imprévisible et, dans des situations critiques, pouvant provoquer des accidents. Elle est dans ce cas plutôt dangereuse aux yeux des gestionnaires. Ces perceptions de la situation suggèrent de graves problèmes pour l’entreprise, pour les collègues, pour le travail, etc., donc pour la société. En même temps, comme la consommation des substances psychoactives est presque considérée comme une maladie héréditaire, la personne visée doit être retirée du milieu de travail, sinon elle deviendra un obstacle pour la productivité. Dans cette optique, le problème de la toxicomanie, souvent attribué à des difficultés d’ordre psychologique, trouve sa source à l’extérieur de l’entreprise. Les conséquences profondes de la toxicomanie entraînent une rechute éventuelle dans la consommation et empêchent l’intégration normale dans l’entreprise, ou au sein du collectif de travail. Aussi, toujours selon cette représentation, ces effets structuraux peuvent inciter l’individu à voler et à s’adonner à d’autres activités antisociales, qui créent à leur tour de graves ennuis. La fatigue et la mauvaise concentration entraînent chez l’individu une baisse dans sa capacité de travail, ce qui a un effet inévitablement désastreux sur la productivité, entraînant du même coup des ralentissements dans l’entreprise.

Le thème problème est aussi à l’origine de plusieurs chaînes de raisonnement (Grize, 1993). La consommation de substances psychoactives peut isoler totalement la personne. Cela peut la conduire, d’une part, à un état limite ou, par contraste, la forcer à une prise de conscience du problème et même susciter sa collaboration au règlement de la situation en cause. Le fait que les toxicomanes peuvent être une source de tracas oblige les gestionnaires à intensifier leur surveillance. De plus, étant donné que la rechute est souvent à craindre chez ces personnes, les dirigeants, envisageant le pire des scénarios, ne sont pas disposés à la tolérance. Comme la toxicomanie est un problème pour la société, pour l’entreprise et pour le travail, l’embauche de toxicomanes est donc un risque trop élevé.

La toxicomanie comme problème (souffrance) personnel. Comme nous l’avons souligné ci-dessus, un deuxième élément est induit par le même principe organisateur. Certains thèmes, repérés dans le discours des sujets, attribuent l’origine de la toxicomanie et de l’alcoolisme à des problèmes existentiels : la démission de l’individu devant les difficultés de la vie, le stress comme source de désarroi, etc., ce qui conduit les gestionnaires à accepter l’existence de la souffrance, liée à la consommation des substances psychoactives, et donc à considérer le problème de la toxicomanie comme une maladie d’ordre privé. La faible fréquence et le poids réduit de ce dernier élément dans la représentation illustrent cependant son caractère passif et peu activé.

La source de la toxicomanie

Le deuxième principe organisateur de cette représentation (RST), « la source du phénomène », génère les éléments suivants : « la source (de la toxicomanie) est dans l’individu » et « la source est dans la société ». Dans le diagramme, les thèmes qui ont servi comme indicateurs de ces éléments sont : « la cause de la consommation des substances psychoactives ne vient pas du travail » et « la cause peut venir aussi du travail ». L’entretien portant sur le thème de l’intégration socioprofessionnelle des toxicomanes incite ainsi les répondants à faire des liens entre la toxicomanie et le travail. Ces éléments montrent toutefois l’existence d’un clivage entre la vie privée et la vie sociale dans cette représentation de la toxicomanie, où le travail est considéré comme une composante de la vie sociale.

La source est dans l’individu. La fréquence très élevée de quelques thèmes organisés par l’élément « la source est dans l’individu », mais aussi leur diversité, est un indice de son état très activé (Abric et Guimelli, 1998). Ce sont les thèmes sur l’origine psychologique de la toxicomanie et sur la capacité de résistance de l’individu aux influences destructives du milieu.

La « logique » des gestionnaires, sous-jacente à cette représentation, est la suivante : la toxicomanie est l’effet d’un problème de nature psychologique, causé souvent par une vie passive, qui affecte la capacité de l’individu à faire face au milieu et engendre des problèmes existentiels qui, à leur tour, finissent par créer un état d’esprit propice à l’exclusion. Les troubles psychologiques, comme la timidité, l’hésitation et la peur, peuvent entraîner un comportement d’évasion par une surconsommation des substances psychoactives. En plus, le fait que, selon les répondants, la toxicomanie, comme l’alcoolisme, soit de nature héréditaire, donc non traitable, laisse entendre que les sources du problème se situent chez l’individu lui-même, dans sa constitution physique et psychique. Toutes ces chaînes sociocognitives parviennent à la conclusion que, dans le cas de la toxicomanie, les causes ont leur origine en dehors du travail.

La source est dans la société. L’élément « la source est dans la société » se trouve moins activé dans le groupe étudié et la fréquence des thèmes générés et organisés par celui-ci est moins importante. En outre, les thèmes varient peu.

Quatre conditions reliées au milieu de travail pourraient inciter à la consommation des drogues et de l’alcool, selon les répondants. Le stress déclenché par les mesures de rationalisation et la concurrence, l’accessibilité des produits psychoactifs dans les milieux de travail, les exigences de la création artistique et l’existence dans le milieu de travail d’une culture de consommation des drogues et de l’alcool, stimulée par la recherche de la sociabilité. Tous ces arguments appuient l’idée que la toxicomanie représente aussi un problème social qui a sa source dans le milieu social. En conséquence, le milieu de travail pourrait constituer une source du phénomène, étant aussi un lieu de socialisation et de sociabilité.

En résumé, la représentation de la toxicomanie tourne autour de deux Principes organisateurs : le problème de la toxicomanie et la source du phénomène. Ces deux principes ont conduit à des prises de positions différentes. Celles-ci ont des significations et des importances distinctes dans la représentation, donc leur centralité n’est pas la même (Flament, 1994). Les éléments centraux ont plus tendance à attribuer à l’individu la responsabilité des causes et des conséquences de la toxicomanie, conçue comme un problème.

La représentation sociale de l’entreprise (RSE) : la fonction de l’entreprise

Dans le cas de la représentation sociale de l’entreprise, l’analyse suggère l’existence de deux positions différentes découlant du principe organisateur la fonction de l’entreprise. Les éléments qui constituent ces deux positions ont créé des raisonnements sociocognitifs distincts, avec des liaisons logiques correspondantes dans le discours structuré par la représentation sociale de la toxicomanie. Le premier élément, très activé dans les propos des dirigeants interrogés, retient la production comme fonction principale de l’entreprise. Cet élément est représenté dans le discours étudié par le thème de la centralité de la production qui constitue le noeud de plusieurs relations causales à l’intérieur du schéma sociocognitif. Bien que moins représenté dans le discours, le second élément, l’affirmation du bien-être des salariés comme fonction sociale de l’entreprise, apparaît comme indispensable. De la sorte, on peut parler dans le cas des gestionnaires d’un discours dual.

Figure 3

Les Principes organisateurs et les éléments centraux de la représentation sociale de l’entreprise

Les Principes organisateurs et les éléments centraux de la représentation sociale de l’entreprise

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La centralité de la production. Par rapport à l’élément « l’affirmation du bien-être des salariés », cet autre, « la primordialité de la productivité pour l’entreprise », a un rôle fonctionnel beaucoup plus évident. Nous avons identifié un thème avec une fréquence importante (12) et des liaisons causales multiples, indiquant explicitement que l’embauche des toxicomanes ou des alcooliques dans les entreprises est impossible. Ce fait est l’aboutissement d’un raisonnement fondé sur cet élément lié à la productivité.

La logique est la suivante : le but de l’entreprise étant d’augmenter la production, l’embauche du personnel dépend de son aptitude à participer à cette augmentation d’une façon efficace, de sa contribution et de l’intérêt de l’entreprise, car, somme toute, embaucher un toxicomane peut devenir un mauvais signal pour l’entreprise et même une question d’image. Comme l’entreprise doit avant tout produire, les gestionnaires sont obligés de sélectionner les candidats les mieux capables de travailler. La consommation des produits psychoactifs n’est pas permise au poste de travail même si elle est tolérée à l’extérieur de l’entreprise.

Le risque. L’élément qui relie dans une finalité pratique les deux représentations sociales est le thème du risque. Celui-ci se concrétise par l’interrelation entre l’élément « toxicomanie - obstacle social » et l’élément qui souligne l’origine individuelle de la toxicomanie de la représentation sociale de la toxicomanie (RST) avec l’élément de la représentation de l’entreprise (RSE) qui mentionne le profit comme finalité essentielle de l’entreprise, activé par le thème de la centralité de la production.

Ces trois éléments sont assemblés dans un raisonnement qui parvient à une conclusion pratique, exprimée dans le discours par le thème « l’embauche des toxicomanes est inacceptable pour l’entreprise ». À notre avis, le thème du risque est un élément de liaison important entre les éléments des deux représentations sociales. Dans le contexte de communication que nous avons provoquée, à savoir la discussion sur l’intégration socioprofessionnelle des toxicomanes et des alcooliques, le thème du risque a pour rôle de mobiliser les ressources sociocognitives des dirigeants pour justifier de ne pas embaucher des personnes aux prises avec des problèmes liés à la consommation de drogues ou d’alcool. Voilà pourquoi même si l’élément risque n’est pas central dans le cadre de chacune des représentations sociales étudiées, il devient très important dans le contexte de communication induit par l’entretien.

L’affirmation du bien-être des salariés. L’élément « bien-être des salariés comme fonction de l’entreprise » de la représentation sociale de l’entreprise (RSE) est peu activé dans le discours des dirigeants et renvoie à une opinion périphérique qui soutient une seule chaîne de raisonnement. Celle-ci part de l’idée que la toxicomanie peut aussi avoir son origine dans les circonstances sociales de la vie de l’individu et en particulier dans le contexte du travail et arrive à une conclusion moins typique, c’est-à-dire que l’embauche des toxicomanes ou des alcooliques est plausible pour l’entreprise. Ainsi, le fait de repérer des sources de la toxicomanie dans le travail, par exemple dans le stress, a permis l’apparition de quelques opinions plus favorables à l’embauche des personnes touchées par ce problème. Mais cette attitude favorable est limitée par certaines conditions, par exemple l’obligation d’être sorti de la toxicomanie ou réhabilité, ou d’être assigné à certains postes : « en interne », à temps partiel ou pour des tâches routinières.

Selon cette représentation, si le milieu de travail contribue à la consommation des produits psychoactifs, l’entreprise pourrait avoir un rôle à jouer dans l’intégration des toxicomanes, rôle qui pourrait aussi en être un de prévention. Voilà pourquoi, dans certains cas, l’absentéisme est toléré, vu que dans l’entreprise une certaine hésitation persiste à ce sujet : punir ou tolérer ? Si l’on suit cette logique, on comprend la succession des thèmes favorables à l’embauche éventuelle des personnes toxicomanes ou alcooliques. Par contre, le maintien en emploi de ces personnes peut devenir un devoir pour l’entreprise, étant donné que c’est le poste de travail qui a contribué à la souffrance de l’individu et, en conséquence, l’a conduit à consommer des drogues.

Le discours dual des gestionnaires

Le discours des gestionnaires sur le rôle de l’entreprise dans l’affirmation du bien-être des salariés est soutenu par des thèmes caractérisés par une faible activation. Ces éléments ont une fréquence (0,178[4]) et une variation thématique (0,3[5]) très modestes en rapport avec les autres éléments décrits ci-dessus. Ce constat incite à croire que ces éléments appartiennent au système périphérique de la représentation sociale. Pour Flament (1994), la tension entre les éléments centraux et les éléments périphériques est un indice de la transformation de la représentation sociale. De cette manière, le caractère dual du discours des gestionnaires, qui oppose les éléments périphériques (la toxicomanie comme problème personnel d’origine sociale et l’entreprise comme organisation à responsabilité sociale) aux éléments centraux (la toxicomanie comme problème social d’origine individuelle et l’entreprise comme organisation à fonction productiviste), indique une possible transformation des représentations sociales des gestionnaires et une plus grande tolérance pour l’embauche des toxicomanes, même si les éléments centraux montrent sans aucun doute qu’en général les représentations sociales restent rigides.

L’analyse de la variation de la représentation en fonction des caractéristiques des gestionnaires (l’âge, le genre et la formation) et des entreprises (le statut, la taille, le secteur d’activité et la syndicalisation de l’entreprise) met en relief quelques tendances qui méritent d’être soulignées. Les sujets qui ont énoncé des opinions progressistes sur la fonction sociale de l’entreprise proviennent des grandes entreprises publiques syndiquées[6]. Une autre variable qui semble également intervenir dans l’élaboration de ce discours émergent est la formation des gestionnaires. Les personnes ayant une formation « économique » (MBA, ressources humaines, relations industrielles) sont moins réceptives à la dimension humaine des problèmes des toxicomanes et, par conséquent, moins favorables à leur embauche.

La mise en relief de la fonction sociale de l’entreprise, comme élément de la représentation des dirigeants provenant des entreprises syndiquées, s’explique par l’impact d’un discours alternatif lancé par des acteurs qui représentent les salariés et le public (Frone, 2003)[7]. Le statut des entreprises donne également une couleur particulière aux représentations des gestionnaires. Les entreprises en propriété publique sont, par définition, contrairement aux entreprises privées, plus orientées vers des objectifs de nature communautaire. Les grandes entreprises ont plus de ressources pour étudier et prendre en considération les besoins des salariés par des programmes spécialisés.

Comme nous l’avions annoncé au début de l’article, la situation de communication provoquée par l’entretien semi-directif sur l’intégration socioprofessionnelle des toxicomanes a fait ressortir deux représentations sociales des gestionnaires d’entreprises : les représentations sociales de la toxicomanie et de l’entreprise. Ces deux représentations sont organisées autour de quelques principes qui conduisent à des positions particulières, se distinguant par la fréquence des thèmes, ainsi que par des liaisons logiques différentes selon leur complexité et leur cohérence. Enfin, nous avons distingué les éléments qui ont des caractéristiques plus saillantes de ces points de vue, et supposé qu’il s’agissait des éléments centraux. Les autres, selon toute probabilité, sont des éléments périphériques. Le fait qui nous a intrigués est le raisonnement dual des gestionnaires, autrement dit, le contraste apparent entre les éléments centraux et les éléments périphériques, de même que leurs cohérences propres. En plus, les liens entre ces logiques sont très ténus. La logique, dont nous parlons ici, est une logique naturelle (Grize, 1993), qui se différencie de la logique formelle par les règles « psycho-logiques » ou les « opérations logico-discursives » qui la supportent[8].

La logique dominante sous-jacente à cette représentation est la suivante. Comme la toxicomanie a ses origines dans les problèmes internes (psychiques, physiques ou familiaux de l’individu) et que, en même temps, la toxicomanie est vue comme un problème constitutionnel (génétique, de personnalité, etc.), il est peu probable que l’embauche des toxicomanes résoudra leur problème. En plus, étant donné que l’objectif de l’entreprise est de produire et que la toxicomanie est considérée comme un obstacle dans le rendement d’un individu, l’embauche des toxicomanes n’est pas recommandée, selon les gestionnaires partageant cette perception.

À la périphérie, on observe la constitution d’une autre logique, également très cohérente dans sa structure interne, mais contrastant avec la première. Selon elle, la toxicomanie puise ses origines dans l’environnement où agit l’individu. De toute évidence, les conditions de travail ont dans ce cas une influence déterminante. De ce point de vue, l’intégration au travail des toxicomanes pourrait changer considérablement leur situation vers une sortie définitive de la toxicomanie. En conséquence, si les gestionnaires adhèrent à l’idée d’une mission sociale de l’entreprise, en accordant au travail un rôle social d’assurer le bien-être des membres de la société, ils acceptent plus facilement l’embauche des toxicomanes. Mais les conditions demeurent : le rendement de l’individu dans son poste de travail ne doit pas affecter la production globale de l’entreprise.

La cohérence interne de ces deux points de vue et ce raisonnement « dual » seraient dus selon nous à l’influence des revendications syndicales[9]. Les représentations de certains gestionnaires portent la marque d’une philosophie d’internalisation (Roman et Blum, 1999), qui pourrait indiquer un processus de changement des représentations. Roman et Blum estiment que le développement considérable des programmes d’aide aux employés (PAE) permet aux entreprises d’« internaliser » la question de la consommation des drogues, habituellement externalisée.

Avec son caractère exploratoire, notre étude avance seulement quelques hypothèses sur le fonctionnement des représentations sociales des gestionnaires dans une situation de communication précise, à savoir l’intégration socioprofessionnelle des personnes qui consomment des substances psychoactives. Nous avons l’intention de poursuivre la recherche et d’appliquer certaines techniques quantitatives. Nous serons alors en mesure de fournir une explication théorique plus nuancée, mais l’importance heuristique de nos conclusions actuelles demeure.